Ce lundi 27 avril, les Togolais marquent le 60e anniversaire de leur indépendance. Des cérémonies a minima dans le contexte de pandémie de coronavirus… Il y a 60 ans, les Togolais fêtaient l’Ablodè, le mot en langue Ewé qui signifie liberté, indépendance… Une liberté obtenue au terme d’un parcours différent de celui du reste de l’Afrique francophone. Car le Togo avait un statut particulier, étant comme le Cameroun un territoire sous tutelle de l’ONU. Son histoire, sa proximité avec le Ghana ont aussi constitué une voie particulière vers l’indépendance. Pour en parler, nous recevons l’historien togolais Adovi Michel Goeh Akué.

Adovi Michel Goeh Akuéest professeur d'histoire à l'Université de Lomé

RFI : Dans la marche vers les indépendances, pourquoi dit-on que le Togo a été précurseur ?

Adovi Michel Goeh-Akué : Au Togo, le choix de l’indépendance était fait dès le 27 avril 1958. Cette élection particulière, le 27 avril, élection législative anticipée, faisait office de choix pour l’indépendance ou pour participer à l’union française qui était mise en place déjà en 1946. Tout était préparé par l’administration coloniale pour gagner ces élections. Mais il faut dire que les syndicats ont joué un rôle important. Les leaders syndicaux se sont mis en grève générale, demandant une révision de la liste électorale, ce qui fut obtenu et donc la liste fut élargie. Il y a eu une massive participation des Togolais contre toute attente. Les nationalistes ont largement battu et on a fait appel au leader du parti nationaliste Sylvanus Olympio pour former un gouvernement. La décision des Togolais à obtenir l’indépendance, à diriger leur pays par eux-mêmes, était prise. Il restait les négociations à faire au niveau du Conseil de tutelle de l’ONU. Les négociations ont commencé également avec la France pour que le Togo proclame son indépendance.

Pourquoi est-ce qu'Olympio n’a pas voulu que l’indépendance soit proclamée dès 1958 ?

Les difficultés de gestion étaient claires. Économiste de formation, il sait que prendre l’indépendance est une option difficile. Le budget de la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest qui étaient sous autonomie financière, dépendait largement des subventions de la France. Subventions pour les équipements, notamment à travers le Fonds d’investissement développement économique et social, FIDES. Le Togo et tous les pays étaient déficitaires. Prendre l’indépendance est une option difficile.

On comprend bien, en entendant vos explications que le Togo a un parcours particulier au sein de l’espace francophone dans cette marche vers les indépendances. Qu’est-ce qui explique cette particularité ?

Si nous prenons toute la côte, c’était une zone où la traite des nègres a amené une élite locale à se former. Il y a eu une instruction précoce dans cette zone. C’est ce pourquoi on parle du quartier latin de l’Afrique, en parlant du Sud Dahomey et Sud Togo. La liberté que le système anglais a donnée aux populations de la côte d’Accra a aussi beaucoup influencé le Togo. Il était de bon ton, une fois qu’on avait fini les études primaires au Togo, d’aller faire des études en zone anglaise. Donc il n’était pas rare déjà, au début du XXème siècle, de trouver des Togolais bilingues, qui parlent certes leur langue, mais qui parlent également le français, ou bien l’allemand et l’anglais. Donc tout cela a participé à une certaine évolution sociale, qui permettait au Sud Togo d’avoir des élites au fait des questions coloniales et au fait de leur intérêt.

Est-ce que l’existence des procédures de tutelle qui étaient encadrées par l’ONU a joué un rôle dans cette marche vers l’indépendance ?

Tout à fait. Pour l’ONU et notamment le Conseil de tutelle, l’objectif est de conduire les États à l’indépendance. Donc cela explique que forcément, la France ne pouvait pas faire au Togo ce qu’on fait dans les autres colonies. Et d’ailleurs, le rapport qui était exigé de la France chaque année sur l’état de tutelle, imposait la limitation de certaines actions coloniales au Togo. Donc forcément, c’était une autre forme de pression.

En 1963, Sylvanus Olympio est assassiné par des militaires. Quelles sont les questions qui entourent cet assassinat ?

Il y a beaucoup de points d’ombre sur la question. En principe, le ministre des Finances quittait le Togo pour aller négocier la position du Togo dans la zone franc, le 14 janvier, mais malheureusement, le coup d’État est arrivé le 13 et il n’a pas pu partir. Est-ce qu’il y avait déjà une certaine connivence, du fait que le Togo voulait sortir de la zone franc et avoir un système monétaire plus autonome par rapport à la France ? Là, la question se pose. Comment les choses se sont passées ? Les gens sont arrivés dans la nuit, ne l’ont pas trouvé. Il est parti se réfugier dans un véhicule en panne, garé dans l’ambassade des États-Unis qui était mitoyenne de sa résidence. L’information est passée à l’ambassadeur des États-Unis… et de là, passée à l’ambassadeur de France au Togo. C’est par la suite que le coup d’État a eu lieu. Selon les articles de presse de l’époque, c’est un certain Georges Maîtrier qui était le chef de la gendarmerie, qui a joué un rôle important. Je crois que les services secrets de la France doivent avoir quelque chose à nous dire sur ces questions-là, mais les archives ne sont pas encore ouvertes. Peut-être qu’il revient également aux Togolais de porter plainte pour qu’on éclaircisse cette partie de l’histoire du Togo, qui est importante et qui mine encore la vie politique aujourd’hui.

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