La composition du gouvernement de transition malien a été annoncée ce lundi 5 octobre, cinq jour après la prise de fonction du Premier ministre Moctar Ouane et un mois et demi après le coup d’État du 18 août. Forte présence des militaires du CNSP, implication réduite pour la coalition M5-RFP : quels sont les nouveaux équilibres, quelle lecture peut-on faire de la composition du gouvernement malien de transition ? Brema Ely Dicko, sociologue à l’université de Bamako, spécialiste de la politique malienne, répond aux questions de David Baché.

RFI : Ce qui saute tout de suite aux yeux dans le gouvernement de transition c’est la présence de trois des colonels qui dirigent le CNSP, la junte qui a mené le coup d’État le 18 août dernier : à la Défense, à la sécurité et à la Réconciliation nationale. Un autre militaire est nommé à l’Administration territoriale. Est-ce qu’il fallait s’y attendre ?Brema Ely Dicko : Oui, il fallait s’y attendre parce que le CNSP avait publié un acte unilatéral sans les autres acteurs, et ensuite le CNSP avait voulu organiser de façon précipitée les concertations nationales et donc ce sont quelques signaux qui attestaient un peu de la volonté du CNSP de conserver le pouvoir. Cela confirme que les militaires du CNSP, même s'ils ont accepté que le président et le Premier ministre de transition soient des civils, entendent jouer un rôle important dans la période qui s’ouvre, et notamment dans l’organisation des prochaines élections présidentielle et législatives ?Oui, clairement, les militaires ont montré qu’ils ne font pas beaucoup confiance aux civils. D’ailleurs, le civil qu’ils ont choisi comme président c’est un militaire retraité. Il y a aussi le fait qu’ils aient confié, par exemple, l’Administration territoriale, qui s’occupe des élections au Mali, à un militaire. Et même le ministère de la Réconciliation, qui habituellement était dirigé par un civil, cette fois-ci est dirigé par un militaire. Cela montre quand même la volonté des militaires d’occuper une large place dans le processus de transition et c’est pour cela qu’ils se sont arrogés tous les postes importants : la Défense, la Sécurité, l’Administration territoriale et la Réconciliation. Par exemple, la Réconciliation aurait dû revenir à un civil parce que beaucoup de militaires ont été cités des affaires d’exactions, donc si on parle de réconciliation, c’est quand même difficile que ces mêmes acteurs qui sont cités s’arrogent ce poste.Est-ce que le M5-RFP, la coalition qui avait mené la contestation populaire avant le coup d’État militaire, a une place à la hauteur de ses ambitions dans ce nouveau gouvernement ?Pas du tout, parce que le M5-RFP avait déjà souhaité avoir la Primature, ce qui n’est pas le cas. Ensuite, on a un seul représentant de la CMAS qui est membre de ce gouvernement, donc le M5 est le grand perdant.On voit notamment que les barons politiques qui composaient le M5-Mountaga Tall, Choguel Maiga…- ont été évincés. Est-ce que c’est une déclaration de guerre ?Déclaration de guerre, je ne pense pas. En réalité les Maliens aspirent au changement, je pense que le renouvellement des élites passe par de nouveaux noms.Vous l’avez dit, un proche de l’imam Mahmoud Dicko, membre de la CMAS, entre au gouvernement : c’est de nature à satisfaire l’imam ?Peut-être, parce que c'est un de ces bras droits…

On parle de Mohamed Salia Touré, pour le citer (au ministère de l’Emploi)…

Effectivement, et il a été Président du Conseil national de la jeunesse. Ça peut le contenter un tant soit peu, mais peut-être que l’imam sera plutôt satisfait lorsqu’il verra la lutte contre l’impunité comme champ de bataille de gouvernement de la transition, la lutte contre l’aggravation de la situation sécuritaire, ou éventuellement la mise en place d’une nouvelle constitution qui pourra jeter les piliers de la refondation de la gouvernance au Mali, mais aussi de l’État malien de façon générale.Zeini Moulaye, un ancien conseiller diplomatique d’IBK aux Affaires étrangères, ancien ambassadeur en Arabie saoudite également : comment est-ce que vous interprétez cette nomination ?C’est vraiment un homme d’expérience, d’ailleurs son nom faisait partie des personnes citées comme étant Premier ministrable. Donc le fait qu’il soit dans un gouvernement de transition, pour moi, c’est une bonne chose, parce que c’est un homme qui a un carnet d’adresses, c’est quelqu’un qui connaît beaucoup les questions du Nord. Il a été impliqué dans les processus de paix depuis les années 90, il connaît tous les acteurs, donc c’est quelqu’un qui peut peser dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord d’Alger. Étant un acteur de la diplomatie, il peut aussi contribuer à rehausser l’image du Mali et faire en sorte que les partenaires étrangers puissent accompagner le Mali dans le cadre de la transition. On note enfin la présence dans ce gouvernement de ministres issu des groupes armés du Nord, signataires de l’accord de paix de 2015, côté plate-forme pro-Bamako et côté CMA les ex-rebelles. Ce sont avant tout des nominations politique, ou est-ce que c’est un vrai signal pour la relance de l’application de cet accord ?Pour moi c’est un vrai signal pour la relance de l’accord, parce que les militaires, déjà, dans leur premier communiqué du 18 août, avaient mentionné leur volonté d’avancer dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord d’Alger, donc c’est je pense un bon signal qui peut faire en sorte qu’on avance au moins sur ce dossier. Même si on n’arrive pas à appliquer toutes les recommandations de l’accord, qu’au moins le dossier puisse avancer.Un commentaire sur la parité hommes-femmes au sein de ce gouvernement ?Je regrette vraiment que la loi 052 ne soit pas respectée. On ne compte que quatre femmes sur les vingt-cinq personnes du gouvernement et c’est vraiment dommage, parce que dans ce gouvernement on aurait pu faire une bonne part aux femmes qui représentent 50% des personnes au Mali. Malheureusement, les jeunes n’ont pas non plus été très sollicités dans ce gouvernement, à part Mohamed Salia Touré. Cela aussi est dommage, parce que les jeunes représentent au Mali 75% de la population.