La pandémie de Covid-19 remet en cause un certain nombre d’idées qui s’étaient installées. Elle relance notamment la réflexion sur le rôle de l’État, sans l’intervention duquel des pans entiers des économies seraient en train de s’effondrer. Cette réflexion concerne notamment l’Afrique, où les modèles libéraux qui se sont imposés à la fin du XXe siècle continuent à être puissants. Pour le politiste Mamoudou Gazibo, qui enseigne à l’université de Montréal, cette crise doit inviter les intellectuels africains à repenser un « État social » qui parvienne notamment à intégrer le monde rural et l’informel.

RFI : Est-ce que cette pandémie nous révèle quelque chose du besoin d’État en Afrique ?

Mamoudou Gazibo : Depuis de nombreuses années, l’État en Afrique a reculé sous le coup des politiques d’ajustement structurel, de libéralisation de façon plus générale. Et ce que l’on voit, pas seulement en Afrique, mais peut-être plus en Afrique, en raison de la faiblesse de la présence des États dans la société, c’est le besoin que l’État revienne.

On a vu des États déployer des politiques ambitieuses de soutien aux populations les plus démunies. Est-ce que ce sont des pratiques qui peuvent, selon vous, inspirer d’autres modes de gouvernance ou qui doivent inspirer d’autres modes de gouvernance ?

Première chose : ce que j’observe, c’est qu’on devrait peut-être faire preuve de plus d’innovation en Afrique dans la réponse à cette pandémie. Parce qu’effectivement, la plupart des États ont annoncé des mesures d’aide sociale, des mesures de protection. Mais ce que j’observe, c’est qu’en réalité, il y a une forme de standardisation des réponses. Cela, c’est le premier point. Le deuxième point, je pense, c’est qu’on assiste à une réponse par à-coups et cela montre le besoin de repenser l’État en Afrique. De repenser l’État, notamment pour en faire un véritable État social.

Concrètement, un État social, ce serait quoi ?

Un État social, c’est un État qui a un contrôle de sa population, dans le sens où on a des recensements qui sont effectifs, où on sait quelle proportion de la population a un emploi, comment les gens vivent, quels sont les types de politiques ciblées qu’on devrait avoir à destination de telle ou telle catégorie. On ne peut pas avoir un État qui laisse 80% de sa population en marge de toute politique. Parce que, comme on le sait, il y a un petit secteur public, certaines sociétés, qui sont pris en compte… Mais le gros de la population vit de l’agriculture, vit du secteur informel et donc est totalement en dehors de cela. On a l’impression qu’on a une société au service de l’État et de ses élites et non pas un État qui met en œuvre des politiques économiques pour se mettre au service des populations.

Donc il faut changer l’ordre des priorités ?

Il faut changer l’ordre des priorités. Il faut un nouveau contrat entre les populations et les États. Le gros de la population est en marge de l’État. L’État ne connaît pas l’existence d’une bonne partie de sa population, qui, en réalité, n’a à faire à l’État que lorsqu’il y a des besoins ponctuels ; une carte d’identité ou lorsque, malheureusement, les citoyens sont parfois l’objet de harcèlement lors de contrôles policiers et ainsi de suite. Mais au quotidien, dans les campagnes -pas dans tous les États, mais dans la plupart des États africains-, le gros de la population n’est pas en rapport avec l’État. Et ça, c’est un problème !

Vous le disiez tout à l’heure, certains changements comme le passage à un État social sont nécessaires. Est-ce que ces changements sont possibles ?

Ils sont souhaitables. Cela, c’est très clair. Je pense qu’ils sont même indispensables. Ils sont possibles si on revient, peut-être, à une forme d’ingénierie locale. Vous savez, le libéralisme, le marché sans frein n’est pas nécessairement une panacée. Ce n’est pas nécessairement le seul mode de régulation. Et aussi je dirais que, oui, cela peut être un mode de régulation qui fonctionne dans des économies plus avancées. Mais en Afrique il faut absolument repenser le modèle économique, parce que le tout-marché ne peut pas fonctionner dans des pays qui ne transforment rien, qui sont basés simplement sur l’exportation de matières premières ou sur un secteur agraire de survie. Donc il faut repenser ces systèmes, pour les axer sur la prépondérance du poids de l’État dans l’économie, au moins dans une première étape.

Concernant les conséquences de cette pandémie en matière de gouvernance, est-ce que, selon vous, on peut assister à un recul des libertés publiques en Afrique ?

Dans beaucoup de pays où les autocraties sont en place depuis très longtemps, on risque de voir, après cette pandémie, le maintien des mesures de contrôle pour verrouiller l’espace politique qui a commencé à s’ouvrir. Dans d’autres, je pense qu’on va avoir plus de concertation. Je pense que les pays qui ont une culture démocratique plus affirmée vont peut-être aller dans une telle direction. L’idéal serait qu’on réfléchisse après cette pandémie, pour de meilleures politiques de concertation. Mais rien n’est acquis. Dans la plupart des pays africains -je le crains fort-, sans lutte sociale, l’après-pandémie du point de vue institutionnel, politique et de la gouvernance, risque de ne pas nécessairement changer.