Samedi 16 octobre, le président Emmanuel Macron a dénoncé les « crimes inexcusables » du 17 octobre 1961. Entretien avec l'historien Fabrice Riceputi, chercheur associé à l'Institut d'histoire du temps présent et auteur du livre Ici on noya les Algériens (éditions Le Passager clandestin).

Le 17 octobre 1961, des milliers d'hommes et de femmes manifestent en région parisienne, à l'appel de la Fédération de France du FLN, contre le couvre-feu imposé aux « Français musulmans d'Algérie ». La répression est féroce. La version officielle fait état de trois morts ; les historiens, eux, estiment qu'il y en a eu plusieurs dizaines, au moins. Samedi 16 octobre, le président français Emmanuel Macron a dénoncé des « crimes inexcusables pour la République ». Les descendants des victimes réclament la reconnaissance d'un crime d'État par la France, et ce, depuis de nombreuses années. 

RFI : On est 60 ans après le 17 octobre 1961. Que s’est-il passé ce jour-là ?

Fabrice Riceputi : Ce jour-là, quelques dizaines de milliers des Algériens qui ont immigré en France sortent pour manifester. La préfecture de police de Paris qui est tenue par Maurice Papon est informée de cette manifestation et dispose de milliers d’agents des forces de l’ordre qui ont comme consigne d’empêcher, à tout prix, les manifestants de se montrer, comme ils en ont l’intention, dans ce qu’on appelle les « beaux quartiers de Paris ».

La préfecture affirme avoir arrêté en quelques heures 11 500 manifestants et ils sont immédiatement brutalisés. Ils sont ensuite enfermés dans des lieux qui ont été réquisitionnés en urgence et là, se produisent encore des violences extrêmes. Mais dans Paris, le soir surtout, des policiers assassinent au moins une centaine de manifestants et en jettent un grand nombre dans la Seine et dans les cours d’eau de la région parisienne.

Est-ce qu’on sait dire précisément combien il y a eu de morts ce jour-là ?

Non. On ne peut pas dire. Et il y a un consensus chez les historiens pour dire qu’on ne pourra jamais savoir exactement, car les historiens le savent bien, dans tous les massacres coloniaux, la question du bilan humain est celle à laquelle on se heurte parce que, en situation coloniale, la vie des colonisés ne compte pas beaucoup. Et donc, on ne compte pas leurs morts et tout est fait pour qu’on ne puisse pas les compter et à propos du 17 octobre, y compris la destruction d’archives, de documents ou leur falsification.

Y a-t-il d’autres zones d’ombre qui persistent sur les événements du 17 octobre ?

Il y a encore des pistes à creuser, notamment les responsabilités politiques parce que les choses ont été très polarisées à juste titre sur la personnalité de Maurice Papon. Mais Maurice Papon, comme préfet de police, obéissait évidemment à des consignes politiques de son gouvernement. On peut aussi creuser du côté algérien si l’État algérien veut bien ouvrir ses archives, pour en savoir un peu plus sur la prise de décisions – de cette journée et d’autres d’ailleurs – par la Fédération de France du FLN.

Est-ce qu’en France, aujourd’hui, le 17 octobre 1961, est un tabou ?

Ce n’est plus un tabou parce que depuis les années 1990, c’est un événement qui est connu. Il est bien connu maintenant des historiens et sa connaissance a été diffusée assez largement dans l’opinion publique française, très tardivement dans les années 1990, après une longue occultation.

Cela, c’est pour le côté français. En Algérie, cette journée du 17 octobre 1961 a-t-elle un écho ?

Depuis quelques années, le 17 octobre en Algérie est la Journée de l’émigration. Cela dit, pendant très longtemps, comme il s’agissait d’une initiative de la Fédération de France du FLN et que les militants de la Fédération de France du FLN sont devenus, dès 1962, des opposants au nouveau pouvoir algérien indépendant, tout leur rôle dans l’histoire de la lutte pour la libération nationale a été très largement occulté en Algérie aussi. Maintenant, les morts du 17 octobre à Paris, dans l’océan de malheurs et de morts causés par la guerre d’Algérie, en Algérie, c’est une goutte d’eau, il faut bien le dire. Maintenant, il est très possible que l’État algérien intègre, dans ses revendications et dans ses échanges avec le pouvoir français, la question du 17 octobre. Ce n’est pas impossible du tout, d’autant qu’il y a un contexte que vous connaissez.

Justement, dans le contexte de tensions diplomatiques entre la France et l’Algérie, jusqu’à présent le 17 octobre ne fait pas partie des demandes de reconnaissance de l’Algérie envers la France ?

L’Algérie a surtout insisté sur un massacre d’une plus grande ampleur qui concerne des milliers et des milliers de morts civils lors de l’écrasement du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata ou encore sur les disparus enlevés et assassinés par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Assez peu sur le 17 octobre.

Que cela changerait-il, au-delà de la symbolique ? Y a-t-il quelque chose de concret dans la reconnaissance d’un crime d’État ?

Je voudrais insister sur le fait que ce n’est pas du tout une histoire qui ne regarde qu’une prétendue communauté de Français d’origine algérienne. C’est une affaire française. Une affaire qui nous parle de notre République, qui nous parle de ce que cette République a pu commettre à l’époque. Et on y voit tout de même des thèmes d’actualité. Donc, c’est à ce titre-là aussi que cette reconnaissance serait extrêmement importante.

Vous pensez qu’en Algérie, s’il y avait une reconnaissance d’un crime d’État le 17 octobre 1961, cela permettrait d’apaiser un petit peu les tensions ?

Je ne suis pas en mesure de parler à la place des Algériens. Ce que je peux dire, moi, c’est que travaillant sur les disparus algériens de la bataille d’Alger en 1957, je suis en relation avec des familles de descendants de ces disparus. Et il y a une chose qui est tout à fait frappante, c’est d’une part que cela fait encore partie de leur vie aujourd’hui et, la deuxième chose, c’est que ces familles sont extrêmement sensibles à la reconnaissance de la vérité. Et ce qui est attendu de la France de la part des Algériens, ce ne sont pas des excuses, c’est tout simplement que la France dise la vérité.

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