La Guinée, le Mali, le Tchad... Dans ces trois pays, les militaires ont pris le pouvoir et personne ne sait quand ils vont le rendre. Certes, en Guinée, les putschistes se sont engagés lundi 27 septembre à ne pas être candidats à la future présidentielle, mais sans dire combien de temps va durer la transition. À quand le retour de la démocratie dans chacun de ces trois pays ? Le politologue Mathias Hounkpè est administrateur du programme de gouvernance politique à la Fondation OSIWA, l'Initiative pour les sociétés ouvertes en Afrique de l'Ouest. En ligne de Conakry, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. 

RFI : En Guinée, les militaires au pouvoir ont signé une charte dans laquelle ils s’engagent à ne pas être candidats aux élections qui marqueront la fin de la transition. Est-ce que cela vous paraît crédible ?

Mathias Hounkpè : Disons que, pour le moment, c’est déjà important que cette disposition soit contenue dans la charte et cela a été précisé que cette disposition n’est pas susceptible de révision. Je pense que c’est une bonne chose.

Donc vous pensez que le modèle du colonel Doumbouya, c’est plus Sékouba Konaté que Lansana Conté ?

Disons que Sékouba Konaté, comme vous le savez, a continué la transition commencée par Dadis Camara. Mais effectivement, il ne s’est pas présenté aux élections et donc de mon point de vue, c’est dans la suite de la transition de 2010 qu’on jaugera ce qui se passe maintenant.

C’est vrai que les militaires disent qu’ils quitteront le pouvoir, mais ils ne disent pas quand. Et quand les militaires guinéens annoncent une « refondation de l’État » avant toute élection, n’est-ce pas le signe que la transition peut durer plusieurs années ?

Exactement. À l’image de ce qu’on a annoncé, ils ont annoncé la même chose au Mali. Vous savez, jusque-là personne ne peut donner un contenu clair à ce que veut dire « refondation d’un État ». Et je pense que cela, de mon point de vue, c’est une illusion de penser que les militaires peuvent changer fondamentalement le mode de fonctionnement de nos pays, au point où, à la phase post-transition, tout irait bien. La démocratie se construit par rapport de forces. Et une fois la transition terminée, c’est le rapport de forces qui sortira des urnes qui va déterminer les réformes qui seront maintenues, amendées ou laissées de côté. Et donc je pense que les militaires ont juste -de mon point de vue- à s’assurer que le jeu démocratique est repris sur un terrain qui est libre, équitable et inclusif.

C’est à dire que les militaires doivent s’assurer que les élections à venir sont transparentes et indépendantes ? C’est cela ?

Exactement ! Par exemple, ils ont à s’assurer que les transformations péjoratives, qui ont été apportées au fonctionnement des institutions, ont été corrigées à travers un amendement. Ils ne peuvent pas faire beaucoup plus que cela.

Au Mali, les militaires, qui ont pris le pouvoir il y a un an, ont promis de le rendre dix-huit mois plus tard. Mais aujourd’hui, après le deuxième coup d’État du mois de mai 2021, est-ce que la donne n’a pas changée ?

Oui, je pense que la donne a déjà changé, parce que le Premier ministre à mots à peine couverts, a dit la dernière fois qu’ils ne peuvent plus tenir le délai du 27 février, fixé par la Cédéao pour organiser les élections.

Il l’a laissé entendre, en effet, sur RFI et France 24, ce lundi.

Exactement. Maintenant, tout dépendra de la capacité de la Cédéao et des partenaires du Mali à s’entendre sur un délai raisonnable, qui fasse que la transition ne dure pas inutilement en longueur. Surtout que, comme vous le constatez depuis quelque temps, il devient de plus en plus difficile d’avoir des forces crédibles à l’intérieur, capables d’avoir une pression effective sur la transition.

Mais au terme de cette transition, pensez-vous que le colonel Assimi Goïta se retirera ou essaiera d’être candidat ?

Je pense, jusque-là, qu’il va se retirer. Et je vais vous dire les signaux que je vois. Ce sont les garanties qu’ils s’offrent déjà pour s’assurer qu’une fois qu’ils vont quitter le pouvoir, ils ne seront pas poursuivis. Vous savez que des lois ont été adoptées, il y a quelques semaines, pour dire que tous ceux qui ont participé au coup et contre-coup ne seront pas poursuivis à la fin de la transition.

Donc vous pensez qu’Assimi Goïta suivra plus le modèle ATT que le modèle Moussa Traoré ?

Je pense qu’Assimi Goïta suivrait plutôt le modèle ATT que celui de Traoré et même que celui du fils Déby, dont je pense que lui, il pourrait chercher à se maintenir au pouvoir.

Alors justement, à la question de Jeune Afrique « Excluez-vous d’être candidat à la prochaine présidentielle ? », Mahamat Idriss Déby, l’actuel président du Tchad, a répondu en juin dernier : « Les membres du Conseil militaire de transition ne se présenteront pas à l’élection une fois leur mission accomplie. C’est un engagement qui a été pris devant le peuple. Cela dit, en tant que croyant, je pense qu’il faut laisser à Dieu la part qui lui revient. Dieu décide de tout. »

(Rires)… Voilà ! Pour moi, non seulement il mêle Dieu à cela, mais en plus, je crois que la charte de la transition au Tchad n’interdit pas aux membres du CMT de se présenter aux élections. Et donc je pense que lui, il se prépare plutôt à chercher à se maintenir au pouvoir, contrairement -à mon avis- à Assimi Goïta. Je peux même exagérer en disant : contrairement au colonel Doumbouya, qui -je pense- pourrait quitter le pouvoir à la fin de la transition.

Don en fait, c’est une question de rapport de forces dans chacun de ces pays, c’est cela ?

Exactement ! C’est une question de capacité interne des citoyens à contenir des tentatives de ce genre, mais aussi des organisations régionales. Vous savez que la Cédéao, malgré les faiblesses qu’elle présente aujourd’hui, a quand même plus de capacités à maintenir un peu de pression que, par exemple, la Cemac ou les pays de l’Afrique centrale, dont relève le Tchad. Et donc, de mon point de vue, la Cédéao fera tout pour que les militaires, qui sont au pouvoir au Mali et en Guinée, respectent les engagements qu’ils prennent pendant la transition.

Alors que vous êtes moins confiant dans les capacités de la Cemac d’obliger le numéro un tchadien à quitter le pouvoir…

Absolument.