La ville de Lagos, l'immense capitale économique du Nigeria est sous tension depuis la répression ce mardi 20 octobre d'une manifestation contre les violences policières... Le sujet des exactions des forces de l'ordre n'est pas neuf au Nigeria où la mobilisation a été relancée au début du mois d'octobre avec la publication d'une vidéo montrant le meurtre d'un homme par des policiers. Depuis elle a pris une ampleur qui semble inédite. Qui sont les acteurs de ce mouvement, que demandent-ils, ces manifestations font-elles peser une menace sur le pouvoir actuel ? Notre invité est le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherche à l'IRD, spécialiste du Nigeria.

RFI: Marc-Antoine Pérouse de Montclos, qu’est-ce qui fait que le mouvement de protestation contre les violences policières a pris une telle ampleur au Nigeria ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos : Il y a plusieurs choses. C’est que d’abord ce mouvement est assez ancien. Il a démarré en 2017, mais il a pris de l’ampleur, parce que le Nigeria est aujourd’hui en crise, une grave crise économique -le pays est même en récession-, que le gouvernement du président Buhari apparaît comme extrêmement conservateur et peu attentif aux besoins de la population… Donc, il y a beaucoup de choses qui se greffent pour expliquer pourquoi les manifestations prennent de l’ampleur.

Sur le fond, le mouvement a démarré par la contestation du SARS, le Special Anti-Robbery Squad, est-ce que c’est une escouade qui a une réelle habitude de violences contre les civils ?

Oui. C’est une escouade qui a un permis de tuer absolument manifeste et qui fait encore plus de dégâts que d’autres unités de la police. Mais il y a aussi une unité qui est très connue, qui s’appelle les MOPOL, qui sont des unités anti-émeutes et qui, elles aussi, sont très, très souvent impliquées dans des abus. Et d’une manière générale, il y a la criminalité quotidienne de la police au niveau des check-points, avec du racket pour avoir le droit de franchir les barrages, sans se faire réquisitionner son véhicule ou sa moto-taxi.

Ce qui est frappant dans cette histoire, c’est de voir la totale impunité des militaires ou des policiers qui se rendent coupables d’exactions, de racket, d’extorsion et parfois de tortures ou d’exécutions extrajudiciaires. Je crois que c’est vraiment un ras-le bol aussi, contre cette impunité et y compris concernant les dirigeants. Pas que pour les policiers. C’est là que cela peut prendre une dimension politique, même si je ne crois pas qu’on soit encore dans une séquence soudanaise, avec finalement des protestations qui entraîneraient la chute du gouvernement.

On est dans une contestation du mode de gouvernance général au Nigeria, plus que dans une contestation simplement de la violence policière, à l’heure actuelle ?

Voilà, c’est ce qui est en train de se passer. C’est-à-dire que c’est une protestation qui se généralise au-delà de la seule question des violences policières et qui porte des questionnements sur la gouvernance en général du Nigeria. Cela a pris plusieurs formes au cours des années, depuis la fin de la dictature en 1999. Aujourd’hui, c’est plus visible grâce aux réseaux sociaux. Cela ne veut pas dire que les manifestations soient plus massives. Les grandes manifestations contre la dictature Abacha en 1994 restent, à ma connaissance, complètement inégalées, parce que là c’étaient des protestations, à la fois contre la brutalité de la dictature, mais également contre la vie chère et la crise économique.

Et qui porte ce mouvement, quelles sont les catégories de population qui portent cette contestation ?

Au début, c’était plutôt quand même un mouvement porté par les élites, notamment ceux qui ont accès aux réseaux sociaux. Au début, le mouvement n’était pas tellement relayé dans les masses qui ont des préoccupations aussi très concrètes en termes d’accès à la santé, à la nourriture, etc., mais on voit qu’aujourd’hui le mouvement prend une autre tournure.

Des pillages et des incendies ont été signalés dans plusieurs quartiers de Lagos. Certains, dénoncent la présence de jeunes infiltrés, qui auraient été payés par des hommes politiques proches du pouvoir pour semer le chaos. Est-ce que c’est une accusation qui vous semble crédible ?

C’est une accusation qui me semble d’autant plus crédible, qu’il y a déjà eu des précédents. De ce point de vue, il y a aussi une dimension très criminelle au politique au Nigeria. Donc, on voit effectivement des édiles qui ont parfois été élus frauduleusement, recourir à la force, avoir ces espèces de nervis de la guerre, pour éliminer leurs opposants ou provoquer le chaos, si besoin en est, pour que faute de mieux, on soit finalement obligé d’accepter leur pouvoir.

Est-ce que tout cela montre que le pouvoir se sent menacé par ce mouvement ?

Cela reste la grande inconnue. Il faut quand même voir que Muhammadu Buhari est lui-même un ancien militaire, qui était au pouvoir dans le cadre d’une dictature en 1984-1985. C’est un homme extrêmement obtus, têtu, isolé - finalement -, peu l’écoute de la population… Donc on n’a pas l’impression que ces manifestations soient comprises à leur juste mesure à Abuja, Aso Rock, la villa présidentielle…

Ils ont essayé de donner des gages, mais qui n’ont trompé personne, en disant qu’ils allaient réformer la police, supprimer le SARS, etc. Supprimer le SARS pour le remplacer par une autre unité aussi violente que les précédentes, cela ne va rien changer. La vraie question, c’est l’impunité des forces de l’ordre. Donc, il faut effectivement que les responsables des abus, des exécutions extrajudiciaires, soient traduits en justice, qu’ils soient punis et incarcérés. Tant que ce n’est pas le cas, finalement les manifestants n’auront pas obtenu gain de cause.

Or, ce qui est frappant, c’est que, quand il a été élu une première fois -et de façon très populaire d’ailleurs- en 2015, le président Buhari s’était engagé à réformer l’armée et il n’en a rien fait. L’armée a continué de commettre des exactions, elle continue d’être extrêmement corrompue, ce qui fait d’ailleurs que les soldats sur le terrain en train de lutter contre Boko Haram sont démunis, manquent de munitions, d’armes, de ravitaillement, etc. Et je pense que finalement Buhari n’a rien fait, parce qu’il ne voulait pas ternir l’image de l’armée, parce que finalement la réformer, c’était un aveu de la corruption qui gangrène cette institution et ça vaut aussi pour la police.