En Côte d'Ivoire, on ne sait toujours pas si les deux candidats de l'opposition Henri Konan Bédié et Pascal Affi Nguessan iront à la présidentielle du 31 octobre. Pour l'instant, à partir de samedi 10 octobre, ils lancent un appel à la désobéissance civile dans l'espoir de bloquer le pays et de forcer le président Alassane Ouattara à réformer la Commission électorale. Mais que feront-ils si leur pari échoue ? Boycotteront-ils le vote ? En ligne d'Abidjan, l'ex-Premier ministre Pascal Affi Nguessan, qui préside l'aile « réformiste » du Front populaire ivoirien, répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : À partir de ce samedi 10 octobre, l’opposition demande à la population de répondre à son appel à la désobéissance civile. Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?

Pascal Affi N’Guessan : La désobéissance civile, c’est un mode de protestation citoyenne. Donc, il s’agit de manifester pacifiquement pour protester contre la volonté de passage en force de monsieur Alassane Ouattara et pour réclamer des élections libres et transparentes.

Et avez-vous demandé l’autorisation de manifester ce samedi à Abidjan ?

Oui, nous avons toutes les autorisations, nous avons le stade Félix Houphouët-Boigny.

Est-ce que vous êtes dans une démarche insurrectionnelle ?

Non. Nous ne sommes pas dans une logique insurrectionnelle. La désobéissance civile, ce n’est pas l’insurrection, sinon nous aurions utilisé le terme « insurrection ». Si nous utilisons le terme « désobéissance civile », c’est parce que nous plaçons ces manifestations sous le signe de la paix, sous le signe de la légitimité des citoyens de ce pays de dire non lorsque le pouvoir en place veut imposer son hégémonie.

Quel est le principal objectif de votre démarche ?

Notre démarche est d’amener monsieur Alassane Ouattara à la table des négociations. Il faut que nous négociions sur toutes les questions qui nous divisent, en particulier sur le cadre juridique et institutionnel des élections, à savoir la Commission électorale indépendante, le Conseil constitutionnel et tout ce qui contribue à des élections apaisées.

Vous venez de réclamer un report du scrutin de trois mois, le temps de réformer justement la Commission électorale indépendante (CEI) et le Conseil constitutionnel. Mais est-ce que trois mois seront suffisants ?

Ce n’est pas suffisant, mais c’est mieux que d’aller à des élections précipitées. Faute de transition, nous nous contenterons d’un report de trois mois qui sera mis à profit pour fonder le cadre juridique et institutionnel des élections.

Alors, si le président Alassane Ouattara accepte de réformer la Commission électorale indépendante et le Conseil constitutionnel, mais décide de rester candidat, est-ce que vous accepterez d’aller à l’élection présidentielle ?

Tout cela dépend de l’opposition, je ne suis pas seul à être engagé dans ce combat. Le retrait de monsieur Ouattara de la compétition électorale fait partie de nos revendications, parce que nous considérons qu’il n’est pas éligible.

Vous demandez le report, vous demandez la réforme, vous demandez le retrait. Est-ce que vous ne mettez pas la barre très haut ?

Non. Elle n’est pas haute. C’est une barre à la mesure, à la hauteur des défis que le pays doit relever pour consolider les bases de la paix sociale et durable.

Et si le président Alassane Ouattara ne donne pas suite à votre proposition de report, est-ce que vous irez à l’élection du 31 octobre ?

Nous n’irons à des élections que dans un cadre consensuel, dans un cadre crédible. La désobéissance civile continuera tant que nous n’aurons pas ce contexte électoral qui peut favoriser l’expression démocratique du peuple de Côte d’Ivoire.

Est-ce que vous pouvez nous dire dès aujourd’hui que, quoi qu’il arrive, si le président Ouattara n’entend pas votre message, vous renoncez à votre candidature pour le 31 octobre ?

Non. Nous ne renonçons à rien. Nous ne renonçons ni à notre candidature ni à la désobéissance civile. Nous sommes engagés pour participer aux élections prochaines, parce que nous refusons que la Côte d’Ivoire soit soumise à la dictature d’un homme ou d’un clan. Nous sommes engagés jusqu’à ce que nous ayons ces conditions optimales afin de conduire la Côte d’Ivoire vers la paix, vers l’unité nationale.

En fait, aujourd’hui, tout reste ouvert. C’est cela ?

Tout est ouvert et, pour toutes ces raisons, nous ne renonçons pas à l’élection présidentielle. Nous ne renonçons pas à la désobéissance civile.

Que répondez-vous au Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) au pouvoir qui dit que  votre stratégie est « un aveu d’impuissance » et que vous avez « peur des élections » ?

Le RHDP doit savoir que c’est plus difficile de maintenir une opération de désobéissance civile que de participer à des élections. Si nous osons la mener, c’est que nous avons la capacité de les battre dans une élection.

Si ces réformes que vous réclamez ne sont pas faites et si vous décidez quand même d’y aller le 31 octobre, est-ce que vous ne craignez pas de passer alors pour un alibi ou pour une caution du candidat-président Alassane Ouattara ?

Mais je vous ai indiqué qu’il est exclu que nous soyons complices d’une élection tronquée et que nous n’irons à des élections que si elles sont justes et transparentes.

Voulez-vous dire que si les réformes que vous demandez ne sont pas faites, vous ne serez pas candidat le 31 octobre ?

Je veux dire que les élections auront lieu lorsque les conditions seront réunies pour que le résultat ne soit pas tronqué.

Vous espérez que la désobéissance civile, qui doit démarrer ce samedi, empêchera le déroulement de l’élection du 31, c’est cela ?

Non. La désobéissance civile permettra aux élections à venir de se tenir dans un environnement démocratique, transparent.

Donc en fait, pour vous, cet appel à la désobéissance civile, c’est dans l’espoir de bloquer le pays. C’est cela ?

C’est dans l’espoir d’amener monsieur Alassane Ouattara à la table des négociations pour que nous discutions des conditions d’élections justes et transparentes.

Mais si vous n’arrivez pas à bloquer le pays, est-ce que vous ne risquez pas de perdre votre pari ?

Tant que nous sommes vivants, tant que nous menons la politique, nous utilisons les moyens appropriés pour mener notre combat. Nous avons décidé la désobéissance civile aujourd’hui, nous allons l’appliquer. Nous sommes convaincus que cette arme nous permettra aussi d’obtenir gain de cause. Puis, à tout moment, nous avons la souveraineté d’évaluer le bilan de nos actions et de continuer le combat avec ces mêmes moyens ou de changer de stratégie si cela s’avère nécessaire.