Hier à Kigali, Emmanuel Macron a reconnu des « responsabilités » de la France dans le génocide de 1994 au Rwanda, mais n'a pas présenté d'excuses. Ainsi, les uns sont satisfaits, les autres sont déçus. Mais qu'en pense Vincent Duclert, l'auteur du rapport qui est sorti il y a deux mois et qui a beaucoup inspiré le discours prononcé hier par le président français. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Comment réagissez-vous au discours d’Emmanuel Macron ?

Vincent Duclert : Il reprend nos conclusions sur les responsabilités accablantes de la France dans le processus qui mène au génocide. Il acte l’abandon au fond que la France réalise des victimes tutsies. Il signale aussi très fortement que la France n’a pas su tirer les conséquences de cet engagement qui a abouti à ce qu’elle soit impliquée dans un génocide. Et donc, c’est vrai que moi je me félicite, et toute l’équipe qui est avec moi se félicite, de cette place accordée non seulement à la vérité historique, mais aussi à l’effort de recherche. Et il a bien annoncé que cet effort de recherche devrait se poursuivre, notamment avec des jeunes chercheurs et des jeunes chercheuses. Et cette affirmation de la vérité historique ne s’arrête pas à ce discours.

C’est clair, dans ce discours, on sent qu’Emmanuel Macron s’est beaucoup inspiré de votre rapport. Est-ce qu’il y a des écarts tout de même ?

J’ai apprécié au fond ce qu’il a dit [en conférence de presse] à propos des excuses qui étaient un sujet très attendu. Et je trouve que la manière dont il a uni la question des excuses et la lucidité face au génocide est très importante, en soulignant bien qu’avec un génocide, on ne s’excuse pas, parce qu’on ne peut pas solder le passé de cette manière-là. Il faut précisément vivre avec le génocide, c’est-à-dire aussi avoir toute cette lucidité qui permet de pouvoir réagir à d’autres processus génocidaires.

Et en même temps, beaucoup sont déçus par le fait qu’il n’y ait pas le mot « excuses ». Emmanuel Macron aime à dire : « Ni déni ni repentance ». Est-ce que c’est la raison pour laquelle il n’a pas prononcé le mot ?

Je dirais que j’ai été frappé par cette réflexion sur le génocide des Tutsis et je pense qu’il a raison effectivement de dire que les excuses peuvent paraître insuffisantes face à la réalité de l’histoire. Et ce qu’il a dit, je trouve, est aussi intéressant, lorsqu’il a dit que c’est aux rescapés qui portent la mémoire des victimes, « peut-être d’accorder leur pardon à la France ». Qu’est-ce que cela veut dire   Cela veut dire aussi que la France se doit d’être à la hauteur aussi de ce possible pardon, et donc de toujours regarder la vérité en face et de travailler à la connaissance. Je trouve qu’il y avait là effectivement une sorte de pari sur l’avenir aussi, qui est vraiment intéressant et qui doit vraiment nous faire réfléchir et qu’on ne s’arrête pas finalement à ce mantra « excuses ou pas excuses ».

Votre collègue Benjamin Stora, qui est spécialiste du passé algérien, a ce mot : « Rien ne sert de présenter des excuses si elles ne sont pas sincères ». Exemple, les fausses excuses du Japon à la Chine, 50 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que vous pensez que, si Emmanuel Macron s’était excusé, il n’aurait peut-être pas été sincère ?

Pour avoir observé, puisqu’effectivement j’ai été mandaté pour cette mission de recherche avec une équipe, j’ai quand même constaté, à travers les mots écrits d’Emmanuel Macron dans les lettres de mission, dans la manière dont il a pu parler de notre commission, donc dans ce discours, qu’il y a une sincérité. Il y a une prise de risques incontestables. Ce qu’il a fait, ses prédécesseurs ne l’ont pas fait : Nicolas Sarkozy avait avancé sur le sujet. Mais quand même, il faut reconnaître à Emmanuel Macron une détermination à aller de l’avant. Et je crois, encore une fois, qu’il y a une spécificité de cette histoire, c’est qu’on est en face d’un génocide. Et là, il y a son choix d’appeler à la poursuite de la connaissance, à la poursuite aussi de la justice en direction des génocidaires, donc de ne pas s’arrêter à quelque chose qui pourrait donner le sentiment que tout est résolu par des excuses. Et donc, au contraire, d’aller de l’avant et de permettre en fait cet armement de la connaissance contre le génocide et de la connaissance en particulier contre génocide des Tutsis.

Emmanuel Macron, c’est le président de la France. C’est aussi un homme politique qui a une élection dans un an. Et il y a, sur la droite de l’échiquier politique français, beaucoup de gens qui pensent que la France n’a pas d’excuses à présenter pour ses actions passées, en Algérie, en Afrique subsaharienne. Est-ce aussi pour ménager ces gens-là qu’Emmanuel Macron n’a pas présenté ses excuses ?

Je suis un petit peu mal à l’aise finalement à l’idée qu’on pourrait suspecter Emmanuel Macron de frilosité. Parce que, moi, en tant que président de cette commission de recherche, j’ai pu constater qu’il avait pris la décision d’une commission indépendante qu’il a soulignée. On a été indépendants, on a été soutenus de bout en bout, alors même que c’était parfois très compliqué. Toutes les archives que nous avons consultées ont été ouvertes au public, donc les engagements ont été tenus. Donc, il n’y a pas eu de frilosité sur le sujet. Et du reste, nos conclusions qui sont quand même rejetées très vigoureusement, notamment par les héritiers de François Mitterrand, Bernard Cazeneuve, Paul Quilès, une tribune collective des anciens ministres, tout ça… Nos conclusions, il les a actées, affirmées. Son premier discours, c’est de rappeler, d’acter ces responsabilités accablantes. Donc, je ne crois pas qu’il fasse effectivement une sorte de stratégie pour éviter d’être attaqué sur sa droite. Et au fond, ce qu’il montre bien, c’est que -et Paul Kagame le dit aussi-, le jugement de l’histoire grandit les nations. Et sur l’Algérie, au fond, peut-être que le modèle de notre commission pourra permettre aussi d’avancer sur la question des archives, la question des responsabilités. C’est quand même un grand pas en avant et, objectivement, on doit souligner ce pas considérable qui est réalisé aujourd’hui.

► À lire aussi : Emmanuel Macron au Rwanda: «Je viens reconnaître nos responsabilités»