La délégation de la Cédéao qui a rencontré les acteurs politiques ivoiriens appelle le pouvoir et l'opposition à « des efforts considérables » pour que l'élection présidentielle du 31 octobre ait lieu de manière apaisée. Des affrontements ont fait plusieurs morts ces derniers jours. Le pouvoir reste inflexible sur un report du scrutin. L'opposition, elle, met en œuvre une stratégie de désobéissance civile. Quelles sont les logiques des deux camps ? Pour essayer de le comprendre, notre invité ce matin est l'analyste politique ivoirien Sylvain N'Guessan.

Rfi : Sylvain Nguessan, le 20 juin 2020, Henri Konan Bédié avait accepté d’être candidat du PDCI à l’élection présidentielle. Le 1er août, c’est Pascal Affi Nguessan qui se déclarait. Puis, il y a quelques jours, le jour même de l’ouverture officielle de la campagne électorale, les deux hommes politiques ont annoncé conjointement qu’ils ne se sentaient pas du tout concernés par le processus électoral en cours. Comment est-ce que vous analysez ce changement de stratégie ?

Sylvain Nguessan : Messieurs Henri Konan Bédié et Pascal Affi Nguessan font comprendre que les conditions ne sont pas réunies pour qu’il y ait des élections équitables, qu’il y ait des élections inclusives. Donc dans un tel contexte, il ne pourrait qu’y avoir une crise postélectorale après ces élections.

Il a été question de la recomposition du Comité central de la CEI - la Commission électorale indépendante -, et il a été également question de recomposition des CEI locales, il devait y avoir des élections dans les CEI locale à partir de la mi-septembre. Malheureusement, le PDCI et le FPI n’y ont pas participé, avançant l’hypothèse selon laquelle cette élection ne serait pas inclusive, dans la mesure où les candidatures de messieurs Laurent Gbagbo et de Guillaume Soro ont été rejetées.

Quel a été le moment de bascule dans la stratégie des deux leaders ? Est-ce que c’est la validation de la candidature d’Alassane Ouattara par le Conseil constitutionnel, le 14 septembre ?

Officiellement, oui. Officiellement, c’est la liste des quatre heureux élus du Conseil constitutionnel, avec bien sûr, la candidature du président sortant, qui a poussé messieurs Affi Nguessan et Henri Konan Bédié à ne plus vouloir participer à la présidentielle du 31 octobre.

Est-ce qu’il y a eu un moment où Henri Konan Bédié a pu vouloir aller à cette élection et a été convaincu par les autres leaders de l’opposition de se mettre en retrait du processus ?

Ce 14 septembre, lorsque la liste des candidats retenus par le Conseil constitutionnel a été officialisée, je pense que le PDCI était plus ou moins tenté de poursuivre l’aventure. Le PDCI a sans doute souhaité que toute l’opposition s’aligne derrière la candidature du président Henri Konan Bédié, en espérant que le schéma du Sénégal serait appliqué en Côte d’Ivoire, où toute l’opposition s’est réunie derrière la candidature du président Macky Sall. Malheureusement, les alliés semblent s’endurcir de plus en plus, se radicaliser. Aujourd’hui, il est difficile pour le PDCI de faire marche arrière, parce que, même s’il le faisait, il n’aurait pas le soutien des sympathisants, des électeurs des autres partis de l’opposition. Je pense personnellement, qu’aujourd’hui au PDCI, il y a des cadres qui rêveraient quand même de participer à cette élection en Côte d’Ivoire.

L’opposition demande un report du scrutin pour laisser participer à l’élection tous les candidats qui le souhaitent. Est-ce que le pouvoir vous semble prêt à entendre cette demande ?

Je ne pense pas. Le RHDP est dans une autre dynamique. Sur place, le rapport de force est tellement à l’avantage du RHDP, qu’il compte en tirer tous les bénéfices possibles. Je pense que pour monsieur Ouattara et le RDHP, il est question de bien tenir la présidentielle du 31 octobre, en sachant qu’il y aura des troubles. Mettre en place un gouvernement le plus tôt possible, et puis ouvrir un peu plus le jeu politique, notamment pour les élections législatives… et sur la question des prisonniers politiques, le retour de messieurs Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé et Guillaume Soro… pour tenter d’apaiser le climat social à long terme.

Donc, ouvrir le jeu politique immédiatement après les élections ?

Voilà.

Est-ce que dans la composition, le fonctionnement de la CEI, il y a des choses qui peuvent encore être modifiées avant le 31 octobre, avant la date du scrutin ?

Oui, je pense. Les CEI, locales qui étaient contrôlées à plus de 80 % par le RHD, à ce niveau, je pense que des réajustements sont possibles. Je pense aussi que le RHDP pourrait, s’il y avait certaines pressions internationales, accepter que les résultats soient proclamés bureau de vote par bureau de vote.

Est-ce que Pascal Affi Nguesan ou Henri Konan Bédié sont susceptibles de changer d’avis, selon vous ?

Je ne pense pas que monsieur Pascal Affi Nguessan puisse revenir dans le jeu. Avec tout ce qui a pu se passer ; sa résidence incendiée, deux ou trois morts à Bongouanou, sa ville natale, où il est député président du Conseil régional… Je pense que pour monsieur Pascal Affi Nguessan il serait difficile de revenir dans le jeu. Maintenant, pour monsieur Henri Konan Bédié, est-ce qu’au PDCI il y a une dynamique assez forte pour pouvoir pousser le président Bédié à revenir ? Ce serait à son désavantage, parce que il ne pourra compter que sur l’électorat classique du PDCI, surtout qu’ils n’ont pas eu le temps de faire campagne. Donc même en revenant dans le jeu, les chances du PDCI de remporter la présidentielle aujourd’hui seraient assez réduites.

Est-ce que l’opposition, selon vous, a la capacité de mobilisation nécessaire pour contrarier le processus électoral actuel ?

Dans certaines localités, oui. Vous savez, lors de la présidentielle en Côte d’Ivoire, c’est généralement un policier et un gendarme qui sont déployés devant un centre de vote. Surtout en milieu rural, vous avez un grand village de 7 000 âmes avec environ 2 000 électeurs… ce sera difficile quand même pour un policier et un gendarme de contenir ce monde, s’ils décidaient de créer le désordre dans les bureaux de vote.