Le 28 octobre prochain, les Tanzaniens éliront leur président et leurs députés. L’actuel président, John Magufuli, est candidat à un second mandat. Depuis son accession au pouvoir en 2015, il est accusé de dérive autoritariste. Face à lui, 14 candidats de l’opposition. Parmi eux, Tundu Lissu, son principal adversaire, candidat du parti Chadema. Comment se présente cette présidentielle ? L’analyse de François Backman, membre de l'Observatoire de l’Afrique subsaharienne de la fondation Jean-Jaurès.

RFI : Dans quel climat se déroule la campagne électorale en Tanzanie ?

François Backman : C’est un président qui est au pouvoir donc qui dispose d’un appareil d’État. C’est un président très vonlontariste qui a des communications très agressives envers ses opposants et des communications très régulières envers ses populations, qui parle très souvent, tout le temps même. On le voit partout sur les affiches tout de blanc vêtu, le pouce levé, etc. Donc il a saturé les médias et les réseaux sociaux. Face à ça, vous avez une opposition plus ou moins divisée et, a priori, le principal opposant sera Tundu Lissu du parti Chadema. Tundu Lissu qui est en quelque sorte un miraculé, comme on l’appelle, puisqu’il a échappé à une tentative d’attentat en 2017 où il a pris 16 balles dans le corps et qui va concourir face à John Magufuli. Alors là, l’intérêt c’est que ce sont des hommes politiques jeunes. Magufuli a une soixantaine d’années. Tundu Lissu est un avocat d’une cinquante d’années. On n’est pas dans le schéma, qu’on pourrait croire classique en Afrique, de vieux présidents ou de vieux qui sont là depuis une éternité. Tout ça traduit si je puis dire, un certain dynamisme.

Au début du mois, la Commission électorale a suspendu pour sept jours la campagne de Tundu Lissu. En cause des propos jugés séditieux, qui violeraient les lois électorales. Interdire à un opposant de faire campagne, cela en dit long ?

Cela en dit long, oui, mais ce n’est pas la première fois. D’autant plus que John Magufuli a fait voter une loi sur la cybercriminalité qui criminalise justement les insultes au président. Plusieurs opposants avant Tundu Lissu en ont fait les frais, ils se sont trouvés soit ennuyés par la police, soit même pour certains plusieurs mois en détention. Ça traduit là encore une volonté de mainmise sur la presse et sur le discours. Mais effectivement, ça en dit long sur les velléités autoritaristes de John Magufuli.

Vous présentez John Magufuli comme l’un des visages du néo autoritarisme. Pourquoi ?

Quand on regarde l’Afrique de l’Est, on avait Pierre Nkurunziza au Burundi, on a Museveni en Ouganda, on a dans un autre genre Kakame au Rwanda, et maintenant on a John Magufuli. Un néo autoritarisme pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils préfèrent développer leur pays, en tout cas c’est ce qu’ils disent, au détriment des libertés les plus élémentaires que l’on peut connaitre dans d’autres pays. À partir de là, on prend des décisions, on les applique et les contestataires n’ont finalement pas leur mot à dire.

On le surnomme le Bulldozer.

On le surnomme le Bulldozer. Oui, pourquoi ? Parce qu’il va vite et il va vite dans plusieurs domaines. Le Bulldozer, un, parce qu’il s’est attaqué à des grandes problématiques qui faisaient débat en Tanzanie, notamment la corruption. Il a fait une vraie politique anticorruption qui a eu des résultats. Il a dès les débuts de son premier mandat en 2015 appliqué une politique d’économie, il voyageait en classe économique, il a divisé son salaire par quatre, il a participé à des travaux communautaires, etc. Et la deuxième phase du Bulldozer, c’est son intérêt qui est très compréhensible pour les travaux d’infrastructures. On construit entre « partout ». C’est l’image de l’homme qui va être les pieds dans le béton si je puis dire.

Fait-il penser plus particulièrement au président défunt du Burundi Pierre Nkurunziza ?

Par rapport à Pierre Nkuruziza, il a des similitudes. Tout d’abord au niveau du travail sur les capitales, au niveau des symboles. Il y a des similitudes en matière de déclarations un peu à l’emporte-pièce contre les étrangers. John Magufuli appelle ça les impérialistes. Et il y a également tout un travail sur la « moralisation » des populations. On a vu Pierre Nkuruziza faire des sermons à n’en plus finir sur tel ou tel problème. Et John Magufuli est un peu dans la même veine, même si bien évidemment c’est beaucoup plus light que ce qui a pu se passer au Burundi sous Nkurunziza.

Et avec la crise du Covid, ses références à la Bible sont devenues incessantes.

La crise du Covid, oui, il vaut mieux croire d’abord pour guérir ensuite. C’est Jésus est plus fort que le virus. On est dans un pays où les deux tiers de la population sont d’obédience chrétienne. On est dans un pays où John Magufuli joue à fond la « carte de la divinité » et pour lui c’était un moyen de passer outre la crise covidienne qui allait ralentir l’économie, mais ça on l’a vue en Afrique, on l’a vu dans d’autres pays, que ce soit au Brésil ou même chez Donald Trump.

L’opposition a du mal à trouver sa place dans ce contexte-là ?

Oui, l’opposition a du mal à trouver sa place, parce que déjà, un, elle est entravée, deux, parce qu’elle est peut-être un peu trop divisée et parce que ses leaders ne sont pas parvenus à s’entendre sur un programme et sur un mot d’ordre commun pour s’attaquer au Bulldozer. Oui, ça c’est sûr.

Avez-vous l’impression que la Tanzanie passe en dessous des radars de la communauté internationale ?

En ce moment, tout le monde regarde vers l’Afrique de l’Ouest avec les élections guinéennes et ivoiriennes. En outre, on a les élections américaines qui mobilisent beaucoup de passion et tout ça sert d’une certaine façon John Magufuli qui va passer sous les radars. Fin octobre, on devrait voir le Bulldozer repartir pour un deuxième mandat au grand dam a priori des ONG, des OSC et de l’opposition tanzanienne.