Voilà 20 ans, presque jour pour jour, qu'ils clament leur innocence... Au Congo Kinshasa, les 23 personnes qui sont encore en prison à la suite de l'assassinat de l'ancien Président Laurent-Désiré Kabila ont été graciées jeudi dernier par le Président Tshisekedi et vont être libérées cette semaine. Pour l'avocat Jean-Claude Katende, le Président national de l'ASADHO, l'Association africaine des droits de l'homme, c'est l'aboutissement d'une longue bataille judiciaire. C'est aussi le début d'un nouveau combat pour la vérité. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Les personnes condamnées pour l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila sont graciées par le chef de l’Etat, quelle est votre réaction ?

Jean-Claude Katende : Notre réaction, c’est une pleine satisfaction, nous nous sommes battus durant plusieurs années pour obtenir cette libération, aujourd’hui elle est là, nous sommes satisfaits et nous en profitons pour féliciter le président Tshisekedi d’avoir osé là où tout le monde pensait qu’il n’allait pas agir.

Eddy Kapend, Nono Lutula, Georges Leta … 20 ans après, ils sont encore 23 en prison, alors que le tribunal militaire qui les a condamnés n’était pas convaincu lui-même de leur culpabilité, pourquoi une telle injustice et pourquoi si longtemps ?  

Il faut comprendre qu’autour de l’assassinat de monsieur Laurent-Désiré Kabila, il y a plusieurs versions, et l’une des versions met en cause l’ancien président Joseph Kabila, et donc il fallait très rapidement, pour balayer cette version, trouver rapidement les coupables que je qualifierai de boucs émissaires, pour donner l’impression à tout le monde qu’on a trouvé les assassins de Laurent-Désiré Kabila, et que l’affaire était close. Et ces injustices ont été perpétrées tout simplement pour protéger l’ancien régime. Toutes les campagnes que nous avons faites pour interpeller l’ancien pouvoir par rapport à ce que les innocents étaient en prison, l’ancien pouvoir avait gardé la sourde oreille jusqu’à l’événement de monsieur Félix Tshisekedi qui a été attentif, et nous a promis d’examiner les dossiers et aujourd’hui il a donné gain de cause à ces dossiers.

Il y a deux ans, après l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, beaucoup attendaient cette grâce présidentielle. Pourquoi a-t-il fallu encore attendre 2 ans ?

Je pense que le président de la République, je ne suis pas l’un de ses conseillers, mais je pense qu’il a la stratégie d’avancer par des petites victoires. Vous allez vous rappeler que l’année passée, quand l’Asadho a organisé deux marches, le président de la République a promis qu’il allait examiner les dossiers, et donc l’année dernière au mois de juin, il a accordé la grâce présidentielle à cinq personnes concernées par ces dossiers qui sont aujourd’hui en liberté. Et à la fin de l’année, il a accordé la grâce présidentielle à tout le monde. Cette stratégie d’avancer par des petites victoires me paraît être très intéressante pour la RDC, plutôt que de frapper, de prendre la victoire en une seule fois avec des dégâts tout autour.

Cette grâce présidentielle tombe au moment de la rupture de la coalition Cach/FCC, est-ce que c’est une simple coïncidence ?

Je pense que la rupture entre le Cach et le FCC a permis au Président de la République de se passer de l’accord qui le liait à l’ancien président Kabila, et lui a donné plus de marge de liberté. Et le président Tshisekedi a bien fait de réparer ces injustices. Et la décision qu’il a prise a été saluée par la majorité des Congolais, donc c’est vrai que les Congolais ne se satisfont pas seulement du fait qu’on libère Eddy Kapend et ses amis, mais ils ont aussi le souci de voir que le procès puisse reprendre pour que les véritables commanditaires et assassins de Laurent-Désiré Kabila soient présentés devant la justice, pour qu’ils soient entendus et condamnés. Je pense que c’est le deuxième combat que nous allons amorcer pour que le procès reprenne.

En effet, il y a des suspects qui sont en fuite à l’étranger, on pense notamment à Georges Mirindi et Bilal Héritier. Qu’est-ce que vous attendez du côté de la justice congolaise ?

Je pense qu’aujourd’hui l’environnement politique permet à chacun de pouvoir se défendre convenablement. Contrairement à ce qui s’était passé à l’époque de la Cour d’ordre militaire [en janvier 2003], si les personnes qui sont à l’extérieur estiment qu’elles sont innocentes, elles devront reprendre langue avec la justice congolaise pour venir éclairer et présenter leurs moyens de défense, parce qu'elles ne vont pas se condamner à l’exil éternellement. Et je pense que nous, nous allons demander à la justice congolaise de reprendre ce procès conformément à la résolution de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Nous allons demander à la justice congolaise de s’adresser à Georges Mirindi et Bilal Héritier pour qu’ils viennent se présenter. Et s'ils ne le font pas, il faut que la justice congolaise émette un mandat international pour avoir des facilités pour que ces messieurs, s’ils ne viennent pas de leur propre gré, soient contraints à venir présenter leurs moyens de défense devant un juge impartial.

Donc vous souhaitez un mandat d’arrêt international contre Bilal Héritier et Georges Mirindi ?

Effectivement, dans le cas où ils ne coopèreraient pas. Mais comme ils se sont toujours présentés comme des innocents, je crois que ça va être une bonne opportunité pour eux de venir volontairement se présenter devant la justice.