Il y a une dizaine de jours, le 10 novembre 2021, la France restituait au Bénin 26 objets d'art. Des biens culturels, pillés dans les palais d’Abomey par les troupes françaises en 1892. Ils représentaient une partie des œuvres culturelles réclamées par le président béninois, Patrice Talon, depuis quatre ans. Le professeur Oswald Padonou, politologue béninois, est notre invité aujourd'hui. Il espère que ce premier pas va ouvrir la voie à une restitution généralisée des œuvres d'art pillées par les puissances coloniales en Afrique, et dans le monde. Il répond aux questions d’Esdras Ndikumana.

RFI : La France vient de faire un premier pas dans la restitution des œuvres d’art pillées, pendant la colonisation, en rendant au Bénin 26 œuvres exceptionnelles volées dans les palais des rois d’Abomey au 19ème siècle. Quelle est votre réaction ?

Oswald Padonou : J’ai une réaction tout à fait positive. Je ressens un début de satisfaction. Je considère que la dynamique doit se poursuivre. Vingt-six œuvres, c’est beaucoup mais c’est encore trop peu par rapport à l’immense quantité, aux milliers d’œuvres qui ont été emportées. Mais les trônes, les statues, les récades qui ont été reçus par le gouvernement béninois sont, chacun, extrêmement importants pour les Béninois, pour notre histoire.

Il a fallu 4 ans pour que la France rende ces œuvres. C’est une petite partie des pièces qui étaient demandées par le Bénin. Qu’est-ce qui explique cette lenteur ?

Quatre ans, à partir du moment où la demande a été faite et à partir du moment où les négociations ont été formellement entamées mais, tout de même, il y a plus d’un siècle que ces œuvres-là ont été emportées. Et là, la volonté a manqué, surtout quand on prend l’exemple de la France, comme par exemple l’armée nazie qui avait pillé les œuvres d’art, les archives françaises, juste après la guerre, en 1944, les démarches avaient déjà commencé pour le retour de ces biens culturels en France. Donc, on peut considérer que par exemple le principe d’inaliénabilité de ce patrimoine, considéré comme un patrimoine public en France, a pendant longtemps constitué une entrave à la restitution de ces biens.

Ce n’est pas seulement le Bénin qui réclame ses trésors pillés à la France. Quels sont les autres pays africains concernés ?

En Afrique francophone, le Sénégal a clairement fait cette demande et a déjà reçu une épée. La Côte d’Ivoire est en train de recevoir le « Tambour parleur » du peuple Ebrié, peuple de la région d’Abidjan.

Je pense que le gouvernement sénégalais et le gouvernement ivoirien sont également dans la logique d’organiser un retour plus ambitieux d’un grand nombre de biens culturels, de trésors patrimoniaux qui ont été emportés dans l’entreprise coloniale. Ce sera sans doute un mouvement qui sera ensuite généralisé aux autres anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest mais aussi d’Afrique centrale pour que, dans un dialogue d’ensemble avec la France, ces œuvres-là puissent retrouver leur contexte culturel et également servir la valorisation des cultures africaines.

D’autres anciennes puissances coloniales africaines détiennent également des dizaines de milliers d’objets d’art pillés en Afrique. Est-ce qu’elles font mieux ou moins bien que la France dans la restitution ?

Pour le moment, elles ne font pas nécessairement mieux mais elles sont dans la logique de mieux faire, c’est-à-dire que contrairement à la France, la plupart des autres pays s’inscrivent dans une dynamique de créer un cadre légal qui puisse permettre un retour systématique d’un grand nombre d’objets qui sont dans les collections publiques.

Je pense que si cette démarche aboutit - ce qui me semble tout à fait probable - dans des pays comme l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni, dans les mois qui viennent, on aura sans doute un retour massif de ces œuvres-là dans les différents pays comme en République démocratique du Congo ou encore au Nigeria. De ce point de vue, ce sera bien entendu une avance sur la France, en termes d’ampleur de biens restitués.

Jusqu’ici, tous ces pays étaient hostiles à toute idée de restitution des objets pillés. Quel a été le déclic ?

Pour moi, ces changements arrivent dans un contexte en rapport avec la question de la responsabilité raciale. Les Africains veulent, tiennent à assumer leur identité, leur différence et à montrer un peu la prééminence de leur culture ancestrale. Il y a aussi aujourd’hui, de la part des dirigeants aussi bien en Europe qu’en Afrique, une sorte de convergence de vues sur la nécessité de faire évoluer la coopération entre l’Europe et l’Afrique. Et l’évolution de cette coopération ne peut s’inscrire que dans une démarche qui permet de solder, un peu, ce contentieux qui est un contentieux symbolique, mais qui est aussi un contentieux politique car ces objets qui ont été emportés, ont été considérés comme des butins de guerre, alors que chacun sait la violence avec laquelle les peuples ont été dépossédés de ces biens-là.

Aujourd’hui, il est important de dépasser ces divisions, de dépasser ces considérations du passé et de construire l’avenir à travers ces gestes symboliques, ces gestes de justice, ces gestes de réparation à travers le retour de ces œuvres-là.

À y regarder de près, ce n’est pas seulement l’Afrique qui est concernée par de telles restitutions, mais ce sont tous les continents du monde…

Absolument. J’ai parlé par exemple des peuples indiens autochtones d’Amérique du Nord. Au Brésil c’est la même chose, en Asie aussi et même en Europe. La Grèce continue à demander la restitution d’un certain nombre de biens culturels au Royaume-Uni. Je pense que l’Unesco peut là saisir l’opportunité d’un débat général sur ce mouvement qui commence et qui va sans doute s’amplifier.

Donc, les pays qui ont pillé des dizaines, voire des centaines de milliers d’objets d’art à travers le monde, ce sont presque tous des pays occidentaux qui continuent de les exposer dans leurs musées. Est-ce que les choses peuvent continuer ainsi pendant longtemps ou pas ?

De mon point de vue, le retour de ces biens à l’Afrique a son sens mais cela n’aurait pas nécessairement beaucoup de sens que l’histoire de l’Afrique ne soit racontée qu’en Afrique, que dans les musées en Afrique. Il est donc important d’inscrire tout cela dans un cadre juridique qui le favorise et cela peut se traduire, par exemple, par des prêts permanents. Ce qui est important, c’est d’abord la question du statut de ces biens. Ces biens peuvent se trouver dans certains musées, hors d’Afrique, et appartenir à l’Afrique, aux Etats africains, aux royaumes qui ont vu leurs œuvres partir. C’est important que cette part d’Afrique puisse être dans l’universel, puisse être valorisée dans tous les lieux de culture, dans tous les lieux dans lesquels on peut avoir cette matérialisation du dialogue des cultures.