François Bozizé, l’ex-président du pays, qui a pris le pouvoir à la faveur d’un putsch en 2003 et a été renversé en 2013 par la coalition de la Séléka, est rentré en Centrafrique en décembre dernier au terme de près de sept ans d'exil. Discret depuis son retour, il parle aujourd’hui en exclusivité à RFI. Il est notre invité.

RFI : Un projet de loi a été déposé par l’Assemblée nationale pour modifier la Constitution et permettre le maintien du président et des députés en cas de report des élections. Êtes vous d’accord avec cette proposition ?

François Bozizé : C’est un projet inopportun. Ce projet viole les dispositions de la Constitution centrafricaine et vous vous rappelez (qu')en ce qui me concerne c’est bien lorsqu’il était question de toucher à la Constitution qui a provoqué mon départ et je n’aimerais pas que cela se répète pour le cas actuel. Le pays a tellement souffert qu’il faut éviter toute sorte de provocation.

En 2010 vous-même vous aviez modifié la Constitution pour rester au pouvoir. Est-ce à dire que vous tirez des leçons de ce qu’il s’est passé à l’époque ?

Non, non, rien n’a été fait à mon époque. C’était une invention de mes adversaires politiques tout simplement. La situation était un peu confuse et le délai se raccourcissait. Et puisque la Constitution était ouverte dans ce cas, effectivement l’Assemblée nationale a été contrainte de voter une loi qui permettait la prolongation du mandat du chef de l’État jusqu’aux prochaines élections et c’est ce qui a été fait.

Pourquoi être contre aujourd’hui ?

Je le disais : la Constitution actuelle ne le permet pas. Et toucher à cela... ça va provoquer du bruit. Je demande de la sagesse du chef de l’État pour qu’il réunisse autour de lui les forces vives de la nation pour une solution consensuelle et politique. Je pense que c’est la meilleure voie.

Dans l’une de vos rares apparitions publique après la cérémonie du premier anniversaire de l’accord de paix, on vous a vu souriant auprès du président Touadéra. Comment vont vos relations ?

Oh vous savez avec le président Touadera on se connaît depuis longtemps, on se parle normalement. On s’est rencontré à plusieurs reprises et on a échangé sur les problèmes de l’heure. Ne pas confondre cela avec la situation du pays et les agissements de ses collaborateurs troubadours qui font du tapage pour se remplir les poches.

Néanmoins vous avez rejoint la coalition d’opposition, la COD 2020…

Pourquoi rejoindre directement le pouvoir en place alors qu’il y a une situation difficile ? Il faut qu’il y ait une opposition pour l’aider à corriger les maux qui gangrènent le pays. C’est normal d’être dans l’opposition pour le conseiller. C’est une manière d’aider le pays.

En vous étant allié à d’importants partis d’opposition, est-ce à dire que vous être prêts à vous désister à la faveur d’un candidat unique à l’élection présidentielle ?

La question n’est pas encore posée pour le moment dans la mesure où l’ANE n’a pas encore clarifié sa position. C’est encore confus et lorsque l’occasion se présentera vous aurez une réponse à cet effet.

Mais vous êtes rentré pour être candidat…

Tout dépend de ce que décidera mon parti.

Rien n’est exclu.

Pour le moment, rien ne m’empêche d’être candidat.

Vous dites avoir fait l’objet récemment de menaces. Comment percevez-vous cette situation ?

Au cours du mois il y a eu des opérations militaires à mon domicile à plusieurs reprises, et c’était effectivement des tentations qui ne semblent pas être justifiées du moment que je ne menace personne, je ne dérange personne. Pourquoi le pouvoir envoie la troupe bien armée venir à hauteur de ma maison, prendre des dispositions de combat. Ce n’est pas normal ça. Une troupe qui tourne autour de votre résidence, ça dit beaucoup de choses. Tout cela prouve bien qu’il y a de mauvaises intentions cachées.

Est-ce que vous comprenez que vous puissiez canaliser certaines frustrations ici dans le pays ?

C’est le passé. Après moi il y a eu des moments difficiles pour le peuple centrafricain et je crois que frustration… Peut-être pour d’autres personnes mais pas pour Bozizé.

Et pour les populations ?

La population m’est favorable dans la mesure où j’ai organisé plusieurs meetings à Bangui et le déplacement de Bouar a prouvé bien que ma popularité reste intacte. Ma popularité dérange.

Au mois de janvier lors de votre conférence de presse vous demandiez pardon. À qui s’adressent ces excuses ?

Lorsqu’on exerce les fonctions de chef de l’État c’est pas facile. Il y a les gens qui vous aiment il y en a d’autres qui ne vous aiment pas. Et je crois bien que c’est dans ce sens que j’ai adressé ce pardon pour toujours contribuer à la paix, à la réconciliation, l’entente, l’harmonie.

Est-ce que vous demandez pardon notamment aux proches de Charles Massi et de François Njadder qui sont tous les deux décédés dans des circonstances encore aujourd’hui non élucidées ?

Oh mais (quand) le général Njadder est mort, j’étais à Bangui. C’était au cours d’une opération militaire, il a été blessé, je lui ai rendu visite à l’hôpital et les médecins n’ont pas pu redresser la situation. Quant à Charles Massi, il a quitté Bangui, il m’a écrit, il disait qu’il allait rendre visite à sa famille qui se trouvait en France et quelques semaines après il revendique des actions au Nord du pays. Au cours de ces actions il y a eu des officiers qui sont tombés, des soldats qui sont tombés et ensuite bon c’est la grande confusion jusqu’à aujourd’hui.

Parmi les recommandations de la CVJRR, enquêter sur les crimes commis depuis l’indépendance. Est ce que vous seriez prêt à participer ou en tout cas à contribuer à ces enquêtes ?

Nous attendons, nous avons la conscience tranquille et on verra ce que la justice fera.

Est-ce que vous seriez prêt à faire face à la justice si on vous appelait à la barre ?

J’ai la conscience tranquille. J’attends toujours. Je suis citoyen centrafricain.

Est-ce que vous estimez avoir une part de responsabilité dans la crise qui touche encore actuellement le pays ?

Part de responsabilité de quel point de vue ? Dans la mesure où lorsque j’étais au pouvoir vers les années 2012, toute la situation était au vert. J’étais sur le point d’organiser un dialogue politique interne, le DDR fonctionnait, nous avions reçu le crédit de la CEMAC, proche de 5 milliards. Nous attendions tout simplement que les festivités de fin d’année 2012 s’achèvent pour qu’en janvier nous démarrions. On a déclenché, précipité la Séléka à partir de décembre. Et c’est tout, c’est arrivé on ne pouvait plus faire quoi que ce soit. C’est ça la situation. Moi je ne sais pas ce qu’on peut me reprocher.

Si tout allait si bien comment expliquez-vous votre renversement il y a 7 ans ?

Votre question est importante mais qu’est-ce que vous voulez la jalousie des uns et des autres, la méchanceté de l’homme a fait que nous avons connu cette situation qui a complètement détruit le pays et nous sommes là et nous ne voyons même aucune solution possible jusqu’à présent, que ce soit la Minusca, que se soit le pouvoir en place c’est la confusion totale et on en est là.

Vous dites proposer votre aide au président Touadéra. Est-ce à dire que le KNK pourrait se rapprocher du MCU. Ou en tout cas au lieu d’un changement de Constitution, est-ce que vous proposez des alliances politiques et plutôt d'aller vers une transition ?

Tout est possible pourvu qu’il y ait la bonne foi de part et d’autre. Tout est possible mais ce n’est pas au KNK et à Bozizé tous seuls de trouver des solutions, il faut associer tout le monde pour pouvoir trouver des solutions consensuelles et politiques.

François Bozize merci.