C'était il y a dix ans, jour pour jour. Le 2 juin 2010, les Congolais découvraient effarés le corps sans vie de Floribert Chebeya dans une voiture en plein Kinshasa. La veille, ce grand défenseur des droits de l'homme avait été convoqué au siège de la police de Kinshasa. Aujourd'hui, son organisation, la Voix des Sans Voix, continue de réclamer justice pour lui et son chauffeur, Fidèle Bazana. Elle interpelle le nouveau chef de l’État, Félix Tshisekedi. Rostin Manketa Nkwahata est le directeur exécutif de la célèbre ONG congolaise. En ligne de Kinshasa, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Dix ans après, est-ce que vous gardez espoir que la vérité éclatera un jour ?

Rostin M. Nkawahata : Oui, nous gardons l'espoir que la vérité finira par éclater un jour. Vous savez, c’est un crime d’État qui a été perpétré en juin 2010 contre deux défenseurs des droits humains en plein exercice de leur fonction, et il ne faudra pas que cela reste impuni, dans un pays où nous avons un nouveau chef de l’État qui parle de l’État de droit, et il faudra des actes concrets pour que justice soit rendue. La Voix des sans voix des droits de l’homme est toujours en attente d’une justice équitable.

Alors il y a déjà eu un procès à Kinshasa, le colonel Daniel Mukalay a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle par la Haute Cour militaire de Kinshasa, cet officier de police est-ce qu’il est réellement en prison aujourd’hui ? Et si c’est le cas, est-ce que ce n’est quand même pas un point positif ?

Oui, un point positif, mais qui nous satisfait partiellement parce que, comme vous le savez, il y a des commanditaires qui sont toujours impunis. Des auteurs intellectuels, ici nous avons toujours cité le cas du donneur d’ordre direct au colonel Daniel Mukalay, il s’agit du général John Numbi qui est actuellement l’inspecteur général de forces armées de la RDC et qui demeure non inquiété, il jouit de l’impunité. Et je crois qu’il faut mettre fin aux régimes des intouchables en RDC, c’est pour cela que la Voix des sans voix pour les droits de l’homme demande au président de la République de tout mettre en œuvre pour la réouverture de ce procès sur l’assassinat de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana Edadi, et pour que le général John Numbi soit relevé de ses fonctions, présenté ou mis à la disposition de la justice, pour qu’il puisse répondre de ses actes.

Qu’est-ce qui vous fait penser que John Numbi, qui était à l’époque l'inspecteur général de la police nationale, est le suspect numéro un ?

Je peux le re-confirmer ici, parce que je voudrais vous rappeler que le jour que Floribert a eu un rendez-vous avec le général John Numbi, nous étions au bureau, tous, Floribert nous en a parlé et c’est par le colonel Daniel Mukalay que le général John Numbi est passé pour fixer rendez-vous à monsieur Floribert, là c’est tout à fait indiscutable, il demeure le suspect numéro un, et nous voulons le voir présenté devant la justice, pour qu'il réponde de ses actes.

Et c’est ce rendez-vous fixé par John Numbi qui a été fatal à Floribert Chebeya et à Fidèle Bazana ?

Tout à fait, c’est ce rendez-vous qui a été vraiment fatal à Floribert Chebeya et Fidèle Bazana Edadi, et je voudrais vous rappeler ici que, si nous avions eu confiance en ce rendez-vous et si Floribert Chebeya y était parti de bonne foi, c'est parce que le général John Numbi à l’époque du régime de Mobutu fut une victime, il devait être liquider par le régime de Mobutu, mais c’est grâce à la Voix des sans voix des droits de l’homme et notamment à Floribert Chebeya que le général John Numbi aujourd’hui est en vie. Malheureusement, lui a préféré donner la mort à Floribert Chebeya.

Il y a un peu plus d’un an, c’était en avril 2019, la veuve de Floribert, Annie Chebeya, qui vit actuellement en Amérique du Nord, a été reçue à Washington par Félix Tshisekedi, c’était lors d’un déplacement du président congolais aux États-Unis, et celui-ci lui a promis d’intervenir au cas où il y aurait blocage, il lui a dit que justice sera faite...

Voilà, c’est exact et là franchement, nous sommes tout à fait désillusionnés parce que nous avions tous nos espoirs tournés vers le président Félix Tshisekedi, il y a plus d’un an, depuis qu’il est au pouvoir, il a même dit un jour qu’il ne peut pas fouiner dans le passé, c’est une déception pour nous, mais nous, gardons l’espoir qu’il finira par contribuer à la manifestation de la vérité et surtout à la réouverture de ce procès, c’est très important parce que nous savons que c’est vrai ,il travaille dans un contexte difficile avec la coalition du FCC, de l’ancien président Joseph Kabila, qui a travaillé beaucoup d'années avec le général John Numbi. Peut-être là il a un peu les mains liées, mais en tout cas nous attendons du nouveau chef de l’État qu’il puisse peser de tout son poids en sa qualité de magistrat suprême pour la réouverture de ce procès, et que justice soit rendue à Floribert Chebeya et Fidèle Bazana Edadi.Alors John Numbi n’est plus inspecteur principal de la police, il est inspecteur principal des forces armées, est-ce que vous pensez qu’il est toujours protégé par le FCC de Joseph Kabila qui est allié actuellement à Félix Tshisekedi ? Nous affirmons qu’il est toujours protégé, c’est vraiment un des fidèles de l’ancien président Joseph Kabila, et il joue de la protection, je peux vous dire selon certaines informations qu’il pèse gros même face aux autres généraux, vous voyez un peu ça, et tout ce que nous attendons est que le général John Numbi soit mis à la disposition de la justice, ça serait là un signal fort qu’on a commencé l’État de droit sur le terrain.Dans cette affaire, il y a aussi un témoin clé, c’est l’ancien policier Paul Mwilambwe qui affirme avoir vu toute la scène de l’assassinat de Floribert Chebeya grâce aux caméras de surveillance installées au siège de la police, il accuse lui aussi le général John Numbi. Aujourd’hui il est en exil, et il est prêt à revenir à Kinshasa pour comparaître devant la justice congolaise. Vous pensez que c’est une bonne idée, ou une mauvaise idée ?

Peut-être, écoutez, pour l’instant, nous avons signifié à Paul Mwilambwe que ce n’est pas une bonne idée, parce que c’est vrai il y a eu l'alternance au sommet de l’État, mais nous considérons que son retour ici en RDC n’a aucune garantie en matière de sécurité parce que l'ancien régime de Joseph Kabila, ce régime contrôle toutes les institutions aujourd'hui en RDC, excepté peut-être l’institution du président de la République, et nous avons peur pour sa vie. Nous lui avons déconseillé, cela ce n'est pas encore le moment, nous attendons jusqu’à ce que le nouveau président puisse s’émanciper peut-être pour penser à un retour de Paul Mwilambwe dans la RDC.Alors quelle est la solution pour Paul Mwilambwe, un procès au Sénégal ou peut-être un procès en Belgique où il vient d’arriver ?Je crois que, si Paul Mwilambwe a dû quitter le Sénégal pour Bruxelles, c’est parce qu’il y avait des raisons de sécurité qui n’étaient pas vraiment bien assurées au Sénégal, vous savez qu’il y a eu même une organisation de filature par l’ancien régime de Kinshasa au Sénégal. Il faut surtout ajouter le fait que Paul Mwilambwe a trop attendu au Sénégal, c’est une sorte de désillusion pour lui et pour nous, parce que nous avions beaucoup d’espoir dans le Sénégal, mais le Sénégal où les instructions de ce dossier ont été bouclées n’arrive pas à avancer. Apparemment, il y a des raisons politiques qui sont en train de bloquer l’évolution de ce dossier au Sénégal.

Donc vous formez des espoirs dans la justice belge ?En tout cas, partout où on peut nous donner une justice équitable en faveur de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana Edadi, je crois que nous sommes partie prenante.