Ce mercredi 21 octobre, les Français rendront un hommage national à Samuel Paty, le professeur d'histoire-géographie assassiné vendredi dernier par un islamiste. En Afrique, dans la zone sahélienne, cet hommage a un écho particulier : les enseignants sont pris pour cible par les groupes islamistes depuis plusieurs années déjà, et la situation s'aggrave. Le syndicaliste burkinabè Souleymane Badiel, secrétaire général de la F-SYNTER, la Fédération des syndicats nationaux des travailleurs de l'éducation et de la recherche, est notre invité.

Rfi: Souleymane Badiel, est-ce que les enseignants sont une cible des groupes armés au Burkina Faso ?

Souleymane Badiel: Effectivement, les enseignants constituent une cible privilégiée. Il y en a qui ont fait l’objet de bastonnades, parfois même devant leurs élèves dans leurs établissements. Il y en a qui ont fait l’objet de séquestrations, qui ont subi toutes sortes de brimades, dont les domiciles ont été incendiés, le matériel emporté…

Aujourd’hui, nous avons plus de 10 000 enseignants qui sont affectés, d’une manière ou d’une autre par cette situation, environ 2 500 écoles qui sont fermées... Il y a plus grave : depuis 2017, date à laquelle le premier assassinat a eu lieu dans la région de Djibo, il y a aujourd’hui onze enseignants qui ont perdu la vie, du fait de cette situation dans notre pays.

Et qui cherche-t-on à effrayer en frappant ainsi les écoles ? Est-ce que ce sont les enseignants, est-ce que ce sont les familles ?

Les deux à la fois. Et particulièrement les enseignants, du fait que certains groupes terroristes considèrent l’école comme un outil de diffusion de valeurs contraires aux valeurs qu’ils voudraient installer dans nos communautés.

Est-ce que les enseignants sont ciblés parce qu’ils symbolisent l’État là où ils sont ?

Oui, mais bien plus, parce que l’école contribue à faire reculer l’obscurantisme. Or, justement, l’un des terreaux sur lequel pousse et se fertilise le terrorisme, c’est l’obscurantisme. Sinon, il y a bien d’autres institutions de l’État qui sont dans des zones où il y a des écoles, mais parfois qui sont moins touchées que l’école.

Pour vous, les attaques de jihadistes contre les écoles relèvent d’un véritable combat idéologique contre l’enseignement ?

Exactement.

Quelles sont les conséquences de cette situation sur les cours eux-mêmes ? On image que cette menace, qui plane de manière diffuse autour des enseignants, autour des élèves, ne facilite, ni la concentration du professeur, ni la concentration de la classe…

Il y a une psychose indicible que l’on note chez beaucoup d’enseignants qui sont dans ces zones-là. Je vous raconte juste une anecdote : il y a deux semaines de cela, des enseignants nouvellement sortis des écoles de formation, ont fait le tirage au sort pour identifier leur lieu d’affectation. Une jeune dame s’est rendu compte qu’elle a tiré le Sahel. Elle s’est évanouie.

Cela traduit l’état d’esprit dans lequel se trouve un enseignant aujourd’hui, lorsqu’on lui dit qu’il est affecté dans la région du Sahel ou dans la région de l’est, touchées par ce phénomène. Nous recevons, au quotidien, des collègues victimes de ces situations. Ils sont nombreux à nous dire : « S’il s’agit de repartir dans ces localités, je préfère démissionner, parce que la vie est prioritaire par rapport à l’emploi que j’exerce ».

La coalition pour protéger l’éducation contre les attaques, qui est une coalition internationale, a recensé plus de 90 attaques contre le système éducatif dans le Sahel central, sur les sept premiers mois de l’année 2020. Cette coalition estime que les risques sont de plus en plus importants. Est-ce que cette tendance s’est confirmée depuis la rentrée, qui a eu lieu début octobre au Burkina ?

Effectivement, la situation va en s’aggravant. Déjà, à la rentrée administrative, il y a eu des écoles qui ont été incendiées dans la région de l’est. Plus récemment, c’est un enseignant qui a encore perdu la vie dans la région du Sahel. D’autant plus, que nous ne percevons pas -et on ne nous dit pas toujours- les mesures qui sont prises, pour effectivement permettre aux enseignants d’exercer leur métier dans la sécurité, dans la sérénité.

Quelles sont justement les mesures que vous préconisez pour que les enseignants puissent continuer à enseigner dans un tel contexte ?

La situation doit trouver une solution globale. On ne peut pas effectivement trouver une solution qui soit juste pour l’éducation. Il faut donc que les dispositions nécessaires soient prises, pour que la sécurité globale de nos populations et de nos territoires soit assurée.

En ce qui concerne l’éducation, de façon spécifique, il convient effectivement, de mon point de vue, de travailler à éradiquer l’analphabétisme, parce qu’il ne s’agit pas de s’occuper seulement des jeunes, mais aussi de leurs parents. Donc, éradiquer l’analphabétisme, travailler également à rendre l’école gratuite et obligatoire, jusqu’à l’âge de 16 ans, comme le stipule la loi d’orientation sur l’éducation, dans notre pays. Si l’on emprunte une autre voie, en ne permettant pas au système éducatif de se renforcer, on ira dans une voie de garage.