Une attaque a coûté la vie à 8 personnes dont 6 ressortissants français ce dimanche 9 août dans la réserve de girafes de Kouré, une zone protégée du Niger, le journaliste et essayiste Seidik Abba, spécialiste des groupes terroristes dans la zone du Sahel, est notre invité. Malgré les progrès enregistrés depuis le début de l'année dans le Sahel sur le plan sécuritaire, les terroristes voulaient prouver leur capacité de nuisance selon Seidik Abba qui estime également que cette attaque sera un coup dur pour l'économie du Niger, en touchant une des rares zones touristiques du pays. D'autant qu'elle intervient à quelques mois de la présidentielle prévue fin décembre.

Rfi : Seidik Abba, que vous inspire cette attaque qui s’est déroulée dans le parc de Kouré ?

Seidik Abba : C’est un énorme choc et une énorme surprise. Parce que, jusqu’ici, cette zone a été considérée comme une zone sécurisée, à la fois par les autorités du Niger, les ressortissants nigériens, et même les partenaires du Niger. Plusieurs ressortissants européens établis au Niger avaient pris leurs habitudes.

Cela fait une vingtaine d’années que de nombreux visiteurs, effectivement, se rendent dans ce parc de Kouré. Qu’a-t-il de particulier ? Décrivez-nous cet endroit…

Vous savez, le Niger est un immense pays sahélien. Mais dans la zone de Kouré, il y a une végétation très verdoyante et il y a, surtout, les dernières girafes à l’état sauvage. Une association s’est créée - l’Association pour la Sauvegarde des Girafes -, qui organise des randonnées. Et on peut, avec des voitures, aller au plus près des girafes à deux-trois mètres. Et souvent, même, on peut approcher les girafes et les toucher. Cet endroit est très fréquenté et notamment par une clientèle expatriée.

Dans le contexte de la pandémie du Covid-19, beaucoup d’expatriés n’ont pas pu organiser des vacances estivales dans leur pays d’origine et un endroit comme celui-là est un endroit où ils ont pris l’habitude d’aller se faire plaisir. Et le fait que cette attaque se produise aujourd’hui est un choc pour ceux qui avaient programmé d’y aller et ceux qui ont l’habitude d’y aller.

Cette attaque survient alors que, depuis le début de l’année, les forces du G5 et de Barkhane mettaient en avant des succès dans la lutte contre le terrorisme, notamment dans la région des Trois frontières. Est-ce que les terroristes ont voulu envoyer un message au Niger et aussi à la France ?

Je pense qu’au sortir de la Conférence de Pau [de janvier 2020], qui a regroupé la France et ses partenaires du G5 Sahel, la stratégie a été réinventée et Barkhane a redimensionné sa force et sa stratégie. Des succès ont été engrangés, notamment le fait qu’il n’y ait plus d’attaques aussi importantes que celles de Chinagoder et d’Inates, à la fin de l’année dernière. Je pense qu’en faisant cette attaque à 70 kilomètres seulement de Niamey, les jihadistes ont voulu montrer qu’ils conservent encore une capacité opérationnelle, parce que c’est vraiment loin de leur base.

La menace est encore loin d’être éradiquée. Il faut, sans doute, encore aller beaucoup plus loin dans l’organisation de l’efficacité. Niamey a été presque sanctuarisée. Il y a une sécurité maximale, les jihadistes n’avaient pas réussi à y pénétrer pour faire des actions. Là, ils n’ont pas utilisé des voitures, ils ont utilisé visiblement des motos. Ce sont des hommes armés qui sont venus avec l’intention claire de tuer. Cet acte porte leur signature.

Il y a des craintes concernant la tentative des jihadistes de mettre en place une sorte de corridor entre la région des Trois frontières et le sud, notamment vers le Bénin et le Togo, via l’est du Burkina Faso. Est-ce que c’est une hypothèse qui prend de l’épaisseur, selon vous ?

La volonté des groupes jihadistes a toujours été d’étendre la menace, de la porter au-delà des pays sahéliens, d’atteindre les pays de la côte. Récemment, il y a eu une attaque à la frontière entre le Burkina et la Côte d’Ivoire. Il y a un an, il y a eu l’enlèvement de deux Français au Bénin… Le fait de pouvoir attaquer non loin de la capitale nigérienne traduit effectivement la détermination des groupes terroristes à étendre cette menace au-delà de la zone sahélienne à toute l’Afrique de l’Ouest et à faire en sorte que, nulle part, les gens ne soient en sécurité et particulièrement la cible qui a été visée : les ressortissants européens.

Cette attaque, aujourd’hui, est un drame humain, mais cela va avoir des conséquences économiques, parce qu’il y a toute une économie qui s’est organisée autour de l’organisation de randonnées avec des ressortissants occidentaux. Et les groupes jihadistes, en attaquant le développement de cette région, justement, vont continuer à créer un terreau favorable qui va leur permettre de poursuivre le recrutement et de porter la menace jusqu’à la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest. C’est une menace réelle, à mon avis.

Le président Mahamadou Issoufou, en premier lieu, se félicitait de ces avancées contre l’EIGS, l’Etat islamique au Grand Sahara, car il était le principal bénéficiaire du redéploiement de Barkhane et des efforts français. Après, notamment, ce mois de décembre 2019, marqué par une attaque particulièrement sanglante contre la garnison militaire d’Inates, est-ce que le dernier événement de Kouré, selon vous, peut avoir des implications sur la situation politique intérieure du Niger ?

Cela va remettre au centre du débat politique le défi sécuritaire. Personne n’a oublié encore tout le débat qu’il y a eu au Niger sur la gestion des fonds qui ont été affectés à la sécurité. Il est clair que les adversaires politiques du pouvoir vont être en mesure de capitaliser sur les insuffisances. Je pense que le débat sur la sécurité ne pourra pas être évacué de la compétition électorale qui s’annonce.