Depuis lundi, tous les ambassadeurs de France dans le monde sont à Paris pour recevoir les dernières consignes avant de partir en poste. Dans les caricatures, l'ambassadeur est souvent un monsieur ou une dame qui perd son temps dans les cocktails. Stéphane Gompertz a été ambassadeur de France en Éthiopie, puis directeur Afrique au Quai d'Orsay. Aujourd'hui à la retraite, il a une parole libre et publie chez Odile Jacob Un diplomate mange et boit pour son pays, un livre truffé de confidences et d'anecdotes, notamment sur la Côte d'Ivoire. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Beaucoup reprochent aux ambassadeurs leur langue de bois. Vous écrivez que, quand vous étiez ambassadeur à Addis-Abeba en 2005, lors d’une répression féroce des opposants, vous avez vu des militaires tirer à travers des cabanes de torchis. Pourquoi vous ne l’avez pas dit publiquement ?

Stéphane Gompertz : D’abord, je ne les ai pas vus directement. J’entendais le bruit des rafales, ce n’était pas loin de l’ambassade. Mais des témoins dignes de foi m’ont rapporté ce qui se passait. Je ne l’ai pas dit publiquement à ce moment-là, parce que nous avons pensé, mes collègues et moi, à l’époque, que le plus important était d’essayer d’œuvrer à une reprise du dialogue entre gouvernement et forces de sécurité, d’un côté, et opposition, de l’autre. Et donc, faire des déclarations publiques n’aurait servi qu’à jeter de l’huile sur le feu.

Pour rapprocher les opposants de Meles Zenawi, vous avez utilisé une ruse. Vous vous êtes transformé en choriste. C’est cela ?

J’étais déjà choriste. J’avais fait du chant choral avant, quand j’étais en France avec la chorale de mon village. J’avais eu l’occasion de chanter dans une prison à Fleury-Mérogis et donc j’ai eu l’idée de faire la même chose. J’ai demandé l’autorisation pour notre chorale pour aller chanter à la prison de Kaliti. Ce n’est pas vraiment une ruse. C’était d’abord un geste humanitaire. Mais c’est vrai que je savais que les chefs de l’opposition étaient détenus à Kaliti et donc c’était une façon de les approcher.

Quel est votre meilleur souvenir de l’Éthiopie ?

Il y en a beaucoup. Le meilleur souvenir, c’est ce que je dis à la fin du livre. C’est un coup de fil d’une amie, qui m’a téléphoné pour me dire que, dans l’hôpital obstétrical que j’avais aidé à faire redémarrer, étaient nés des triplés et un de ces triplés a reçu mon nom. C’est une petite Stéphanie que j’ai eu l’occasion de tenir dans mes bras quelques mois plus tard.

Pendant la crise postélectorale de Côte d’Ivoire début 2011, vous étiez le directeur Afrique au quai d’Orsay et vous dites qu’une multinationale du cacao vous a demandé de régler la crise au plus vite. Pourquoi ?

Ce n’est pas exactement cela. Il y a eu une réunion qui s’est tenue à Bercy avec les principales entreprises françaises opérant en Côte d’Ivoire, qui toutes nous ont dit : « Nous soutenons votre action. Il faut défendre la démocratie, aider à faire en sorte que le président légitimement élu, Alassane Ouattara, accède au pouvoir ». Mais c’est vrai que certaines entreprises, notamment cette entreprise de cacao, nous ont dit : « Attention, si la crise dure trop longtemps, cela risque d’avoir des conséquences très graves. À la fois pour les Ivoiriens qui travaillent pour nous, pour les paysans, les ouvriers ivoiriens et aussi pour l’industrie du chocolat en France. Nous serions obligés de licencier sans doute des milliers de personnes ». Donc il fallait agir dans le bon sens, mais il fallait essayer d’agir vite.

Et est-ce la raison pour laquelle vous avez agi si vite entre mars et avril 2011 ?

Ce n’est pas la raison principale, mais disons que c’était une incitation supplémentaire.

Il y avait des emplois français en jeu ?

Absolument.

Toujours à l’époque où vous dirigiez le département Afrique du quai d’Orsay, l’un de vos collaborateurs - Laurent Bigot - vous a conseillé de recevoir deux opposants, le Sénégalais Macky Sall et le Nigérien Mahamadou Issoufou. Est-ce que vous les avez reçus ?

Bien sûr. Il faut toujours recevoir les opposants et il était légitime de les recevoir au quai d’Orsay.

Et quand vous les avez reçus, vous vous êtes dit que peut-être un jour ils seraient présidents ?

C’est possible. Oui, je me suis dit cela. Mais vous savez, je pensais à une histoire qui est arrivée à l’un de mes collègues du temps de la dictature en Argentine. Il y avait un avocat obscur, inconnu, qui avait demandé à être reçu au quai d’Orsay. Le directeur n’avait pas le temps, le sous-directeur n’avait pas le temps… Et c’est mon jeune collègue rédacteur qui l’avait reçu. L’avocat en question s’appelait Raúl Alfonsín.

Et il est devenu président de l’Argentine…

Donc il ne faut pas insulter l’avenir. Bien sûr qu’il faut garder des contacts avec les opposants.

Vous racontez qu’un ministre « coléreux » a voulu vous virer. Par chance, il est parti avant et depuis vous vous êtes réconciliés et êtes devenus bons amis. On sait entre les lignes qu’il s’agit de Bernard Kouchner. Et plus loin, vous écrivez qu’un autre ministre des Affaires étrangères gouvernait « par la terreur », aux dires de ceux qui étaient politiquement proches de lui. Ce ministre est-il devenu aussi Premier ministre ?

Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat. Il a été Premier ministre, effectivement.

Et il a inspiré une bande dessinée ?

Ah non, ce n’est pas lui [NDLR Dominique de Villepin].

Donc c’est Alain Juppé ?

Non plus. Non, non, mais on peut se livrer au petit jeu des devinettes.

Vous ne direz pas qui c’est ?

Je ne vous dirai pas qui c’est. Mais je pense que ceux qui l’ont approché et qui lisent le livre le devineront entre les lignes. C’est par ailleurs quelqu’un de remarquablement intelligent.

À Genève, en 1991, vous avez été à la manœuvre avec le magistrat français Louis Joinet et l’avocat américain Reed Brody pour la création du groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire. Est-ce que tous les régimes qui ont voté pour ce groupe de travail avaient conscience que cela pourrait ouvrir les portes de leurs propres prisons ?

Ils y ont certainement pensé. Mais je pense qu’ils se sont dit que le coût politique d’une opposition à cette création serait supérieur au risque qu’ils encouraient, en acceptant de laisser agir ce groupe. Il y avait un courant assez puissant pour la création de ce groupe à l’époque du grand dégel et donc à une époque où les droits de l’homme avaient vraiment le vent en poupe. Donc pour un pays, s’opposer à cette création, c’était politiquement risqué. En revanche, accepter la création du groupe et encourir le risque que le groupe vienne enquêter à l’intérieur du pays considéré, c’était un risque relativement limité quand même. Et cela a marché. Ce groupe a sauvé des tas de gens qui croupissaient dans des culs-de-basse-fosse et parfois le groupe a réussi à les faire libérer.

C’est grâce à ce groupe de travail de l’ONU à Genève qu’a été libéré il y a cinq ans le Français MichelThierry Atangana, qui était en prison au Cameroun depuis dix-sept ans, et qui aujourd’hui demande toujours sa réhabilitation. Est-ce que, quand vous repensez à cet épisode de votre carrière, vous vous dites que cela vaut le coup d’être diplomate ?

Ah oui ! Oh combien ! Dire que, grâce à la modeste action que nous avons menée, des gens sont en liberté ou des gens sont en vie – parce que nous avons eu aussi l’occasion de sauver des vies humaines, cela a été le cas en Éthiopie avec cet hôpital, mais aussi dans d’autres occasions, cela m’est arrivé aussi en Égypte –, on se dit qu’on ne perd pas son temps.