Ce 1er décembre marque les trente ans de la chute de l'ancien président tchadien Hissène Habré. L'avocate tchadienne Jacqueline Moudéina, a défendu les victimes de l'ancien président et revient sur le parcours du Tchad pendant les trente ans de règne d'Idriss Déby Itno. Un anniversaire marqué par des tensions sur le plan politique. Depuis quelques semaines, les domiciles des opposants et sièges de leurs partis sont encerclés par la police qui redoute l'organisation des manifestions. Pour elle, la situation de la démocratie et des droits de l'homme est en net recul.

RFI : Quel est le souvenir que vous gardez du 1er décembre 1990 ?

Maître Jacqueline Moudeina : Le 1er décembre 1990, je me trouvais à Brazzaville et quand j’ai appris la nouvelle, je revenais de l’aéroport. J’avais accompagné une amie qui allait en France. C’est une autre amie que j’ai rencontrée et qui m’a dit : « Hissène Habré est parti de Ndjamena ». Je ne l’avais pas crue. Arrivée chez moi, j’ai tout fait pour que quelqu’un m’appelle du Tchad pour m’apprendre la nouvelle. Et finalement, c’est le lendemain que j’ai reçu un message pour me confirmer le départ d’Hissène Habré. Je me suis dit : ouf, je vais pouvoir rentrer chez moi.

Après avoir écouté le discours des nouvelles autorités qui promettaient la démocratie et la liberté, quel était votre sentiment ?

Tout bêtement, j’ai cru aux deux mots qui sont sortis de la bouche du président de la République [Idriss Déby, ndlr] qui disait qu’il n’apportait « ni or ni argent », qu’il n’apportait que « la liberté aux Tchadiens ». Très vite, j’ai déchanté.

Vous rentrez au Tchad et vous commencez à vous engager dans la recherche de justice pour les victimes du régime de Hissène Habré. Est-ce à ce moment-là que vous avez vu que le discours ne s’était pas traduit par des actes ?

Non. C’est bien avant cela parce que j’ai eu un coup dur avant de commencer à travailler sur les dossiers contre Hissène Habré. Un soir, j’ai reçu la visite des militaires qui ont d’abord encerclé la maison. Il y en a quelques-uns qui sont entrés et ils m’avaient demandé d’embarquer avec eux. J’ai dit « Non, je n‘embarque pas et ce n’est pas comme ça qu’on entre chez un avocat ». Il y avait une chaise dans ma cour, je me suis assise et il y en a un qui voulait me brutaliser, il y en a un autre qui a dit « On va la soumettre à l’interrogatoire sur place ». Et c’était vraiment un interrogatoire musclé. C’est à partir de là que j’ai commencé à déchanter parce qu’il n’y a pas de raison qu’on investisse ma maison sans que je sache pourquoi.

En l’occurrence, quel était l’objet de cette visite ?

On avait fermé le siège de l’ATPDH [Association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l’homme] et nous, on a voulu se réunir chez moi pour une petite concertation. Je crois que la mèche a été vendue.

En mai 2001, vous et un groupe de femmes décidaient de remettre une pétition devant l’ambassade de France et là, vous êtes gravement blessée. Est-ce que vous vous souvenez encore de cet épisode ?

Je ne vais jamais oublier cet épisode parce que, jusqu’à aujourd’hui, j’ai plein de tessons de grenades dans tout mon corps. Ce qui s’est passé, c’est quelque chose d’inoubliable. C’était les femmes de tout bord, nous avons résolu d’écrire une pétition et de la remettre à un ambassadeur français pour monsieur Jacques Chirac à l’époque. C’était pour dénoncer le hold-up électoral qui venait de se passer sous notre nez. Et on se disait que c’était la France qui a obligé le Tchad à rentrer dans l’ère démocratique. Et c’est cette même France qui a aidé les autorités au pouvoir à l’époque à tricher. Ce n’était pas une élection, c’était un hold-up électoral et nous, on avait décrié cela. En décriant cela, on a demandé en même temps à monsieur Jacques Chirac, le président français, d’aider plutôt le Tchad à embrasser cette ère démocratique. Mais comme je faisais l’objet de traques, c’était plus qu’une surveillance je crois, parce que quelques jours avant, je recevais des menaces.  Vers minuit, mon téléphone sonnait, mon téléphone fixe et quand je décrochais une voix me disait : « Laisse tomber ce dossier si tu veux vivre ». Et la personne raccrochait. Et cela a duré deux ou trois jours comme ça. Mais je n’osais pas en parler autour de moi, cela a été la grosse erreur que j’ai commise.

En l’occurrence, le dossier Habré…

Oui, le dossier Habré, parce que là, j’avais déjà commencé. Je revenais de Dakar où nous sommes allés déposer la première plainte.

Hissène Habré sera finalement jugé, condamné à perpétuité [condamné en appel à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité par les Chambres extraordinaires africaines (CAE) le 27 avril 2017]. Est-ce qu’aujourd’hui, vous avez le sentiment du devoir accompli ?

Pas du tout, j’ai toujours ce sentiment d’un travail inachevé. Et cela m’énerve parce que je ne peux pas comprendre que ce dossier traîne, que les victimes ne soient pas indemnisées à ce jour. C’est insupportable. Et c’est exactement ce qui se passe avec les Chambres africaines extraordinaires.

Vous disiez qu’en 2001, vous aviez adressé une pétition au président français. Est-ce qu’aujourd’hui, le combat dans lequel vous êtes engagée a porté ses fruits ?

Quelques fois, les gens disent : on n’avance pas mais on stagne. Mais chez nous, on n’avance pas, on ne stagne pas, mais on recule. C’est un recul vraiment considérable de notre démocratie. On ne peut même pas parler de démocratie.

30 ans d’apprentissage démocratique, est-ce qu’il n’y a eu que du recul ?

Quand les forces de l’ordre s’attaquent à une radio, cela s’est passé avant-hier, c’est la pire des choses. Et il n’y a pas que cette liberté de presse qui est malade. L’appareil judiciaire est complètement malade. Et j’ai toujours dit que la justice, c’est le miroir dans lequel on se regarde quand on veut mener une bonne démocratie. La corruption bat son plein et quand certains juges osent lever le petit doigt, ceux-là sont sanctionnés. La justice est utilisée pour mater les opposants, pour mater les défenseurs des droits de l’homme. On ne peut pas parler d’une démocratie qui avance, mais on ne peut pas se dire qu’on stagne non plus. C’est là où je vous dis qu’il y a du recul et j’insiste là-dessus. C’est un recul considérable.