Il y a 5 ans jour pour jour, au Bataclan et aux terrasses de cinq brasseries parisiennes, 130 personnes étaient tuées dans la vague d'attentats la plus meurtrière de l'histoire de France. Aujourd'hui, à l'heure où la polémique sur les caricatures du prophète Mahomet provoque des manifestations anti-françaises dans le monde arabo-musulman, comment protéger la France de ceux que le Président Macron appelle les « terroristes islamistes » ? Pierre Conesa a été haut fonctionnaire au ministère français de la Défense et publie, chez Robert Laffont, « Avec Dieu, on ne discute pas ».

RFI : Pourquoi la France semble être une cible privilégiée des islamistes radicaux depuis 2015 ?

Pierre Conesa : Moi, je me démarque un peu de cette analyse que je trouve spécifiquement française parce qu’on ne tient pas compte de ce qui s’est passé dans les autres pays occidentaux, en particulier en Europe, et qu’on ne cumule pas les tentatives d’attentats ratés ou arrêtés par la police et les attentats commis, c’est-à-dire que, quand on compare ces statistiques qui sont le véritable bilan, le thermomètre de l’activisme salafiste jihadiste, on s’aperçoit que la France n’est pas plus visée que d’autres.

C’est vrai que Londres, Bruxelles, d’autres grandes capitales ont été touchées, mais tout de même : janvier 2015, novembre 2015, juillet 2016 et les derniers attentats de cet automne, cela fait beaucoup, non ?

Cela fait beaucoup, de toute façon cela fait trop. Pour la série 2015, il faut évidemment tenir compte du fait que la position de la France dans la guerre en Syrie et en Irak est une aberration stratégique que Chirac avait réussi à arrêter quand il y a eu l’invasion de l’Irak, mais ses deux successeurs ont suivi le processus américain et les États-Unis sont beaucoup moins exposés que la France ou que les pays européens parce que, aux États-Unis, la population musulmane est très faible. Donc ce bilan critique, il fallait aussi le faire à l’égard de notre diplomatie, de notre posture militaire. Rappelez-vous, les types du Bataclan qui tiraient sur la foule disaient : « Vous tuez des enfants chez nous, on vient tuer des enfants chez vous ». Ce bilan critique, il n’a pas été fait.

Le 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine près de Paris, un professeur, Samuel Paty, est décapité pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet. Et le 22 octobre, le président Macron promet de continuer à défendre le droit à la caricature, d’où une levée de boucliers dans un certain nombre de pays musulmans où sont lancés des appels au boycott des produits français. Est-ce que tout cela vous surprend ?

Non, cela ne me surprend pas. Vous avez effectivement cette campagne de boycott des produits français, lancée par Erdogan…

Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan…

Le président turc. En fait, c’est l’individu qui vient de transformer Sainte Sophie, que l’État turc avait considéré comme un musée, en mosquée, et qui vient de tenir le premier rite musulman dans une autre église cette fois orthodoxe, et c’est cet individu-là qui nous dit qu’on est islamophobes. C’est quand même prodigieux. Ensuite se pose un problème que vous évoquez, pourquoi cette capacité à s’enflammer ? Vous n’avez quasiment pas de démocratie dans le monde arabe. Le seul pays qui s’en rapproche, c’est la Tunisie et peut-être un peu le Maroc, un peu l’Algérie. Ce sont les pays dans lesquels la réaction a été la plus prudente parce que, dans tous les pays qui n’ont pas de légitimité politique, qui sont des dictatures etc., ils ont retrouvé dans l’islam une espèce de ressort de légitimité, ils se positionnent donc sur une espèce de ligne de défense absolue de l’islam pour ne pas risquer de se faire critiquer par les islamistes.

Oui, mais tout de même, ce qui est frappant, c’est le nombre de manifestations dans des pays qui ne sont pas des dictatures, je pense par exemple au Pakistan, au Mali -cela s’est passé à Tombouctou-, au Sénégal où il y a eu une manifestation à Dakar…

Oui, mais cela dit, prenons les pays les uns derrière les autres. Le Pakistan, c’est le deuxième ou troisième pays touché par les attentats terroristes quand on regarde le recensement international ; c’est un pays qui est profondément divisé. C’est peut-être une démocratie formellement, mais il y a une zone que le régime d’Islamabad a totalement abandonnée aux islamistes. Le Mali, c’est prodigieux : Mahmoud Dicko, le patron des musulmans du Mali, est un ancien de l’université islamique de Médine [Arabie saoudite]. Il fait partie de ces 30 000 commissaires politiques qui ont été créés par l’université islamique de Médine depuis une trentaine d’années, moi j’en parle dans mon livre sur le « docteur Saoud » [Dr Saoud et Mr Djihad : La diplomatie religieuse de l'Arabie saoudite]. Et ces gens-là ont été formés en Arabie saoudite à la propagation du wahhâbisme salafiste. Quand vous vous retrouvez avec un individu comme celui-là dans un pays où vous êtes sollicité par les autorités pour arrêter la descente des salafistes, et que cet individu par exemple ne veut pas reconnaitre la responsabilité de ces gens-là dans l’attentat du Radisson Blu [de Bamako en 2015] et va rendre la colonisation responsable de cet attentat, on se dit quand même qu’on a laissé faire beaucoup de choses paradoxales. Donc, ce sont les réseaux qui sont capables de se mobiliser. Et pour cela, il faut bien reconnaitre que la mainmise de l’Arabie saoudite par l’intermédiaire de ces commissaires politiques est quand même extrêmement puissante.

Comment faire en sorte que la France soit épargnée désormais par les attentats terroristes d’origine islamiste ?

Notre position doit être une alliance avec les Européens, puisque tout le monde est aujourd’hui touché par cela. Et donc, il faut pouvoir effectivement contrôler et expulser tous ces gens qui sont sur le territoire européen et qui diffusent ce message de haine. Moi, j’ai été surpris qu’après l’affaire Paty, on découvre qu’il y avait 273 dossiers d’expulsions qui étaient sur le bureau du ministre français de l’Intérieur. Ça veut dire quoi ? Cela veut dire qu’il y a eu un retard politique.

Vous savez bien que les expulsions sont compliquées du fait que souvent, le pays d’origine ne veut pas accueillir la personne que la France veut expulser ?

J’ai toujours en mémoire le cas du Londonistan à Londres. Le Londonistan se constitue parce qu’on considère comme réfugiés des individus qui sont poursuivis dans leur propre pays, parfois pour des actes terroristes. Les Anglais considéraient, avec ce cynisme qui les caractérise, que ça les protégeait. Cela les a protégés jusqu’aux attentats de Londres. Quand ils ont effectivement décidé que le Londonistan devait être vidé, ils ont négocié avec tous les pays dont étaient originaires les têtes pensantes du Londonistan en imposant comme seule condition qu’elles ne soient pas condamnées à mort. Et en faisant exercer toutes les pressions politiques qu’on peut avoir, ils ont réussi à vider le Londonistan. Cela veut donc dire que le gouvernement français se raconte des histoires quand il dit ça. Si l’Europe s’entend sur le fait que des pays qui ne veulent pas récupérer leurs terroristes doivent être privés des aides européennes, on a des moyens de pression formidables. Et il faut vouloir les appliquer. Cette posture diplomatique disant que les pays ne veulent pas, moi je n’y crois pas.