Le président tunisien s'est exprimé, lundi soir 20 septembre, à Sidi Bouzid, près de deux mois après l'instauration de mesures d'exception, le 25 juillet dernier. Kaïs Saïed les maintient, pour une durée indéterminée. Le chef de l'État a annoncé qu'un nouveau chef de gouvernement sera désigné, et qu'un nouveau code électoral sera mis en place prochainement. Aucune échéance n'a cependant été précisée. Pour en parler, l'historienne et politiste Sophie Bessis, spécialiste de la Tunisie, est notre invitée ce matin. Elle répond aux questions de Magali Lagrange.

RFI : Sait-on quand un nouveau chef de gouvernement pourra être nommé en Tunisie et comment le président peut-il le choisir ?

Sophie Bessis : Ce que le chef de l’État a déclaré, c’est qu’il nommerait bientôt un nouveau chef de gouvernement, mais il n’a pas donné de date. Il a également précisé que les mesures d’exception décrétées le 25 juillet et confirmées le 24 août continueraient d’être en vigueur. Donc il n’y a pas de retour à la normale en cela. Deuxième partie de votre question : beaucoup de noms, bien évidemment, circulent à Tunis sur le possible prochain Premier ministre, mais pour l’instant il n’y a encore aucune certitude.

Est-ce qu’il pourrait y avoir une personne - d’après vous - un petit peu consensuelle, qui pourrait satisfaire une majorité de Tunisiens ?

D’abord, la majorité des Tunisiens – puisque vous parlez de l’opinion publique – à mon sens, se fiche un peu du nom du prochain Premier ministre. C’est-à-dire que la partie de la population qui a soutenu le coup de force du chef de l’État du 25 juillet, a adhéré au coup de force du chef de l’État, parce qu’elle était excédée par le comportement de la classe politique. Le problème n’est pas de savoir s’il peut y avoir un Premier ministre consensuel pour la classe politique. Ce profil peut être trouvé. Le problème, c’est de savoir s’il peut y avoir un Premier ministre compétent et qui puisse mener une équipe gouvernementale compatible avec le chef de l’État.

Et quand le Président évoque des mesures transitoires à venir, de quoi il parle ?

Dans la mesure où l’état d’exception, pour l’instant, est en passe d’être pérennisé pour un temps que l’on ne connaît pas encore, va-t-il promulguer des mesures transitoires qui organiseraient l’état d’exception ? Ce n’est pas impossible. Ce serait extrêmement grave, à mon sens, dans la mesure où ce serait, de facto, annuler la Constitution de 2014 qui a les imperfections que l’on sait, qui demande certainement à être amendée, mais que, par un coup de baguette magique, on ne peut pas remplacer par une autre Constitution concoctée dans le secret d’une commission.

Et le président a d’ailleurs déjà évoqué une réforme de la Constitution. C’est cela ?

Tout à fait. En fait, une réforme de la Constitution n’est pas seulement prioritaire en Tunisie. Ce qui est prioritaire, c’est une réforme, justement, de la première organisation des pouvoirs publics. C’est-à-dire de ce que l’on a appelé « la petite Constitution de 2012 », le Règlement intérieur de l’Assemblé, dans lequel cette Assemblée s’est octroyé des pouvoirs beaucoup plus importants que ceux que lui a accordés par la suite la Constitution. Et évidemment, une réforme du code électoral, qui effectivement institue un régime parlementaire extrêmement émietté, dans lequel toute recherche d’une majorité stable est impossible. Et donc ce code électoral mérite d’être amendé.

Pourquoi Kaïs Saïed a-t-il choisi de s’exprimer de Sidi Bouzid ?

Sidi Bouzid est le point de départ de la révolution. Or, comme le chef de l’État a une rhétorique qui est du pur populisme et qu’il a un mantra qui structure l’ensemble de ses prises de parole – c’est « Le peuple veut » – il est allé faire sa déclaration à partir d’une ville qui symbolise une révolte populaire contre une dictature. Voilà, c’est très simple.

Puisque vous parlez du peuple, comment ce peuple tunisien réagit-il à la situation actuelle, à la prolongation de ces mesures d’exception ?

La question que vous me posez en fait concerne l’opinion… Il y a eu une adhésion tout à fait spectaculaire aux mesures prises le 25 juillet par le chef de l’État et seule une minorité de gens s’est inquiétée du mode opératoire de cette prise de décision, qui mettait fin à une crise politique tout à fait dommageable au bon fonctionnement de la démocratie, incontestablement. Depuis, les choses stagnent. C’est-à-dire que le président fait des déclarations régulièrement, mais n’a pris aucune mesure concrète pour faire avancer les dossiers. Donc effectivement, il y a une impatience certaine dans l’opinion, disant que c’est très bien, mais… Et maintenant ?

Est-ce qu’à l’étranger, des pays ont essayé de faire bouger les lignes, de faire avancer plus vite le président Kaïs Saïed ?

Pour ce qui est du monde arabe, dans la mesure où le Président Kaïs Saïed a énormément affaibli le parti Ennahdha, il a contre lui le Qatar et la Turquie. Il est soutenu par l’Égypte, l’Arabie saoudite et par les Émirats arabes unis. Est-ce que le soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis va se traduire par un soutien en espèces sonnantes et trébuchantes ? Rien n’est moins sûr. Et justement, c’est la question qui peut faire évoluer les alliances de la Tunisie, parce que les pays occidentaux, en particulier les États-Unis et l’Union européenne, sont plutôt dans une posture d’inquiétude vis-à-vis de ce qui se passe en Tunisie. Est-ce que le fait que le président Kaïs Saïed n’ait pas répondu à ces attentes va se traduire par des mesures de rétorsion ? Ce n’est pas tout à fait impossible. Déjà, du côté de Washington, on parle tout à fait sérieusement de réduire ou d’annuler les aides prévues à la Tunisie.