La mort d'un géant, le saxophoniste camerounais Manu Dibango est mort ce mardi 24 mars, près de Paris, des suites du coronavirus. Il avait 86 ans. Le créateur de « Soul Makossa » était une fierté pour toute l'Afrique et un trait d'union entre le continent et l'Occident. Youssou N'dour était l'un de ses disciples. En ligne de Dakar, le célèbre artiste sénégalais répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Votre réaction à la mort de Manu Dibango ?

Youssou N’Dour : C’est une grande perte. C’est un grand frère, père de la musique africaine, moderne, bienveillant. C’est une immense perte pour l’humanité, vraiment.

Et pour l’Afrique…

Et pour l’Afrique bien sûr. Je me souviens quand j’écoutais « Soul Makossa » dans les rues de Dakar, c’est une chanson qui m’a fait aimer la musique, passionné de la musique. C’était l’étoile de l’Afrique.

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« Soul Makossa », évidemment c’est l’hymne de Manu Dibango et de beaucoup d’Africains. Le morceau sort en 1972 [il avait 39 ans]. A cette époque-là, peut-être que vous êtes trop jeune encore [Youssou N’Dour est né en 1959-Il avait 13 ans], pour avoir déjà rencontré Manu Dibango ?

Oui. J’étais très jeune. Et là je disais qu’en traversant les rues de chez mon grand-père à chez mon père, j’écoutais la radio et il n’y avait qu’une seule radio. On écoutait Manu et « Soul Makossa », et aussi Fela Kuti [chanteur, saxophoniste, chef d'orchestre nigérian, roi de l’afro-beat]. Ce sont des choses qui nous ont vraiment marqués.

Et votre première rencontre avec Manu Dibango ?

Je me souviens, c’était à Abidjan. Il y avait une grande manifestation où il y avait beaucoup d’artistes : Franco, Tabu Ley Rochereau... Et Manu était là. Je l’ai rencontré et il m’a parlé d’un de mes albums qu’il venait d’écouter, « Immigrés  ». Cela m’avait beaucoup touché et cela m’avait vraiment encouragé pour la suite de ma carrière. Et je me souviens des premiers mots avec lui. Et son sourire sincère qui le caractérisait.

Et cette générosité…

Cette générosité. Et « Soul Makossa » était toujours une chanson référence. Il y a même une version à laquelle j’ai participé, parce qu’il y a beaucoup de producteurs après qui ont essayé de tourner la chanson avec l’histoire de la chanson. Cette partie qui a été reprise par les Jackson Five et Michael Jackson.

Et de fait, Michael Jackson a repris « Soul Makossa » dans « Thriller », [en 1982] sans demander l’autorisation à Manu Dibango qui, du coup, l’a menacé de procès…

Je pense que « Soul Makossa », elle seule, cette chanson, représente toute la musique noire. Donc, c’était aussi une manière de reconnaître que la musique venait de l’Afrique quand Michael a repris ça. Après il y a eu des problèmes de droit qui ont été réglés, je pense.

Oui. En fait, il y a eu un arrangement financier entre Manu Dibango et Michael Jackson. Et puis Manu était d’une grande culture musicale. Sa mère était cheffe de chœur dans une église protestante de Douala. Il a beaucoup écouté les classiques comme Jean-Sébastien Bach, comme Charlie Parker. J’imagine que tout cela a contribué à la richesse de sa musique, non ?

Oui, il avait une culture générale extraordinaire. Effectivement, c’est quelqu’un qui a beaucoup voyagé, qui a été le trait d’union, qui a représenté l’Afrique et qui connaissait toutes les sortes de musique. Sur le débat sur World music, toutes les choses comme ça, quand Manu parlait, tout le monde se taisait parce que lui savait exactement, il connaissait toute cette histoire. Il nous donnait un peu plus d’audace. On était beaucoup plus audacieux à toucher les autres sortes de musique. Je pense qu’il a participé à la naissance de World music et il a été l’un des précurseurs ou le précurseur.

Oui, comme il le disait lui-même, il a « bâti des ponts entre l’Occident et l’Afrique » …

C’était un trait d’union.

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Et vous avez suivi son chemin…

J’ai suivi son chemin. J’ai eu sa bénédiction. A chaque fois que je me trouvais dans une ville où on me disait que Manu jouait le soir ou le lendemain, je m’arrangeais toujours pour être là et pour avoir un bon moment de musique avec lui si extraordinaire.

Quel est peut-être aujourd’hui la rencontre, l’échange, la phrase qui va vous rester maintenant ?

C’est le jour où on s’est retrouvés ici à Dakar. Il a dit : « Toi, tu as fait le chemin inverse, tiens bon ». Je lui ai dit : « Pourquoi ? ». Il m’a dit : « Toi, tu es parti d’ici, tu habites ici, tu es basé ici ». Et il m’a dit : « Tiens bon ». Et je lui ai dit : « Grand frère, le fait de rester en Afrique n’est pas gloire pour moi ». Il m’a dit : « Tiens bon. Reste là ».

Donc, il respectait votre choix de revenir au Sénégal, à Dakar ?

Oui. En fait, je ne suis jamais parti. Je n’ai jamais habité ailleurs. J’ai toujours habité à Dakar. Il me disait : « Tiens bon ». Et on parlait beaucoup de ça. Et puis, toujours ce sourire sincère. Il avait un sourire pour tout le monde.

Une chanson peut-être pour lui dire au revoir. Quelle est la chanson que vous voulez qu’on écoute maintenant ?

« Soul Makossa ». C’est cette chanson qui a toujours résonné et qui continuera à résonner. Adieu Grand frère et mes condoléances à sa famille. Je présente mes condoléances aux Camerounais aussi. Adieu Manu Dibango.