La Zlecaf, la Zone de libre-échange continentale africaine devait entrer en vigueur le 1er juillet prochain, mais en raison de la pandémie de Covid-19, cette date a été repoussée au 1er janvier 2021. Wamkele Mene, le secrétaire général de l’organisation panafricaine est l’invité Afrique de RFI, interrogé en marge d’un web-séminaire (webinaire)  organisée par l’Africa CEO Forum de Jeune Afrique.

RFI : Wamkele Mene, l’Union africaine a dû repousser l’entrée en vigueur de la ZLECAF au premier janvier prochain, à cause de la pandémie de covid 19. Est-ce que la ZLECAF est en danger, ou elle est juste repoussée de quelques mois ?

Wamkele Mene  : Notre accord de libre-échange, comme d’autres accords similaires, ou même comme le traité de l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, prévoit des dispositions permettant aux gouvernements de prendre des mesures temporaires, contraires au libre-échangisme, si la sécurité nationale est menacée ou s’il existe un danger pour sa santé publique. Donc, nous reprendrons en temps utile la mise en œuvre de l’accord. Mais cela ne signifie pas qu’il n’est plus contraignant. Il continue de l’être pour les Etats qui en sont partie prenante, et plus important encore, la volonté politique est toujours là. Nous n’avons reçu aucun signal de la part des Etats signataires qu’ils souhaitaient s’en éloigner. Au contraire. Je reste très optimiste, l’accord sera mis en œuvre dès l’instant où les conditions sanitaires le permettront.

En raison du confinement des économies, le travail pour la mise en route a de la zone de libre-échange a donc pris du retard. Que reste-t-il à faire avant janvier 2021

Si nous voulons pouvoir dire que nous faisons du libre-échange, nous devons avoir résolu la question des « règles d’origines » des produits, règles qui permettront notamment de fixer les barrières tarifaires pour les produits étrangers. Nous avons perdu du temps en mars et en avril car ces négociations n’ont pas pu avoir lieu. Et si nous avions pu les conclure, alors nous aurions eu tous les outils nécessaires pour mettre en route la Zlecaf. Donc ces négociations sont primordiales, et elles doivent être menées à leur terme.

Certains pays africains ont signé avec l’Union européenne des accords de partenariat économiques. Est-ce que ces APE vous posent problème et quels impacts auront-ils sur la ZLECAF ? 

La ZLECAF reconnait tous les accords commerciaux préexistants que les pays auraient pu signer avec leurs partenaires. Des accords signés avant l’entrée en vigueur de la Zlecaf et que nous sommes tenus de reconnaitre d’un point de vue légal. Nous ne pensons pas que ces accords auront un impact, car, comme je l’ai dit, ils sont préexistants à la Zlecaf…. Si une entreprise européenne est présente en Afrique, et si elle y fait actuellement des opérations commerciales selon les modalités définies par les APE, elle continuera à bénéficier de son accès au marché. En revanche, si elle veut commercer dans le cadre de la Zlecaf, il y a un autre cadre légal qui régit cela, et cette entreprise sera soumise à des règles différentes. Il n’y aura pas d’automaticité de préférence entre les APE et la Zlecaf. Ce sont deux accords commerciaux différents d’un point de vue légal.

Wamkele Mene vous avez fait de nombreux plaidoyers en faveur de l’industrialisation de l’Afrique, ce qui est aussi l’un des buts de la Zlecaf.  Selon vous est-ce que cette pandémie aura au final aidé à renforcer cette industrialisation de l’Afrique ?

Il y a toujours eu une volonté africaine de renforcer les chaines de valeur, en vue d’industrialiser le continent. Si l’on regarde les divers documents adoptés par les chefs d’Etats africains, cette volonté est claire. Mais je pense qu’aujourd’hui, la différence, c’est que cette pandémie et cette crise ont souligné le fait que la dépendance, voire la surdépendance aux approvisionnement extérieurs place les pays et les régions dans une position de très grande vulnérabilité. Par exemple, si vous n’êtes pas capables de produire les équipements de protection personnelle que vous utilisez contre la pandémie, si vous n’êtes pas capable de produire les respirateurs pour combattre la maladie, alors vous êtes en position de faiblesse. Car en temps en crise le marché mondial pour ces produits devient très concurrentiel. Donc, je pense que ce que cette crise a révélé c’est qu’il nous faut très rapidement industrialiser nos économies, établir des chaines de valeur et nous assurer que notre continent soit sur une trajectoire de production de valeur ajoutée. Bien évidemment cela ne se fera pas en un jour. Ce sera un processus difficile. Mais il faut bien commencer quelque part. Et je pense que la Zlecaf nous donne justement le cadre légal dont nous avons besoin pour commencer à créer ces chaines de valeur.

Mais pensez-vous qu’il faudrait des barrières tarifaires pour protéger les produits africains des produits venus d’autres continents ?

Je ne sais pas si c’est une question de barrières tarifaires ou une question de « règles d’origine », ça peut d’ailleurs être un mélange des deux. Nous ne sommes pas en train de dire que nous voulons nous déconnecter du marché mondial, nous disons simplement que nous avons besoin d’améliorer nos capacités industrielles. Il y a dans tous les pays des produits qu’il faudra continuer à importer. Mais je pense qu’en Afrique nous sommes plus vulnérables aux besoins d’importation. Il y aura toujours une compétition mondiale dans le domaine des exportations. Mais la vraie question concerne notre propre capacité à fabriquer et à développer notre industrie.