Adama Barrow sera-t-il investi jeudi 19 janvier ? S'achemine-t-on vers une intervention de la Cedeao ? C'est toujours l'incertitude. Pour en parler, notre invité ce matin est Jean-Claude Marut, chercheur associé au laboratoire « Les Afriques dans le monde », CNRS-sciences Po Bordeaux.
RFI : Le porte-parole d’Adama Barrow affirme que la cérémonie d’investiture aura bel et bien lieu, mais Adama Barrow est au Sénégal. Quelles sont les hypothèses selon vous ?
Jean-Claude Marut : J’ai l’impression qu’on va vers cette situation où il y aurait finalement deux présidents. Celui qui refuse de partir et celui arrive, qui serait immédiatement reconnu par la Cédéao et par la communauté internationale, sachant qu’évidemment cette situation ne pourrait pas durer éternellement.
La Cédéao accentue la pression sur Yahya Jammeh et semble se préparer à une intervention militaire si la voie négociée échoue. On voit mal la Gambie être en mesure de résister. Quel est l’état de l’armée gambienne ?
Officiellement, je crois qu’il y a autour de 5 000 hommes dans l’armée gambienne, il y en a 15 000 à 20 000 dans l’armée sénégalaise – pour situer un petit peu le rapport de force. L’armée sénégalaise à elle seule me paraît en position de force sur le terrain, à fortiori si elle bénéficie du soutien de force de la Cédéao et notamment des forces du Nigeria qui a déjà, semble-t-il, préparé plusieurs centaines d’hommes. S’y ajoute le risque également pour Jammeh que cette armée gambienne ne soit divisée, comme un certain nombre d’informations le laissent penser. Donc il y a cette forte éventualité d’un basculement, au moins d’une partie des forces de sécurité.
Yahya Jammeh pourrait-il compter sur le soutien des rebelles casamançais du MFDC, notamment de la branche de Salif Sadio ?
C’est vrai qu’il y a une branche, celle de Salif Sadio, qui est protégée depuis longtemps par Yahya Jammeh et qui en retour peut contribuer à le défendre. Il ne faut pas exagérer l’importance numérique. Ça ne me paraît pas suffisant à priori pour faire pencher la balance, à supposer qu’ils interviennent. Quant aux autres branches de la rébellion, ces quelques centaines d’hommes également qui sont dans les maquis, il faut savoir qu’ils sont, certes, hostiles à Salif Sadio et donc à priori hostiles à Jammeh, mais il peut y avoir l’hypothèse qu’ils fassent passer en priorité leur hostilité à Dakar. Personnellement, je n’y crois pas trop.
Le Sénégal s’implique beaucoup dans ce dossier. Il faut dire que c’est le premier intéressé par le départ de Yahya Jammeh.
Oui, c’est sûr que la tentation est très forte pour Dakar, de régler ce que l’on appelle là-bas « la question gambienne ». Disons qu’en contribuant à chasser Jammeh, le Sénégal pourrait faire d’une pierre trois coups. Dont d’une part se débarrasser d’un voisin plutôt inamical. Egalement, ce serait l’occasion de régler cette question gambienne d’une coupure territoriale qui est nuisible à l’unité nationale au Sénégal. Troisième avantage qu’il y aurait pour Dakar, ce serait porter un coup fatal à la rébellion d’indépendantistes, dans la mesure où Jammeh a instrumentalisé cette rébellion, ou une partie de cette rébellion, contre Dakar. Donc Dakar y aurait tout intérêt, mais en même temps Dakar doit tenir compte des risques.
Oui, parce que comme dans toute intervention militaire, il y a des risques. Quels sont les risques principaux selon vous ?
C’est le risque de relancer le conflit casamançais. Il y aurait également le risque de raviver l’hostilité qui existe à l’égard du Sénégal. Beaucoup de Gambiens ont en mémoire l’intervention militaire sénégalaise en 1982. Il y a eu une première en 80, une autre en 82, qui avaient débouché sur une confédération plus ou moins – plutôt plus que moins – dominée par le Sénégal. Donc il y a ce risque de raviver des sentiments anti-sénégalais qui resurgiraient. Il y a le risque également de saper la légitimité d’un président imposé de l’extérieur – et plus grave – imposé par le Sénégal.