Jean-Marc Ayrault et son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier ont terminé hier soir leur visite de deux jours au Mali et au Niger. Au menu de ce déplacement des deux chefs de la diplomatie français et allemand, le développement, les questions de migration et de sécurité. L’Europe doit-elle faire plus au sahel, et comment ? Retour sur cette visite Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères de la France, invité de RFI.

RFI : Monsieur le ministre, c’est votre troisième déplacement conjoint avec votre homologue allemand. Est-ce que ça veut dire que vous avez les mêmes intérêts ici au Sahel ou que vous avez des intérêts complémentaires ?
 
Jean-Marc Ayrault : Je ne dirais pas que c’est d’abord une question d’intérêt. Ou alors si on raisonne en termes d’intérêt, il faut raisonner du point de vue de l’intérêt de tous les Européens. Et je pense profondément que les Européens doivent s’intéresser de près à l’Afrique. Ce n’est pas évident dans le débat public que l’Afrique soit une priorité pour les Européens.
 
Encore moins en Allemagne qu’en France ?
 
Peut-être, je ne sais pas. Je ne peux pas porter de jugement, mais ma conviction c’est que les Européens doivent être conscients des défis qui se présentent à eux et aux Africains et qui sont des défis communs. Et notamment il y a le défi démographique. Il y a un peu plus d’un milliard d’habitants aujourd’hui en Afrique. En 2050 on sera 2 milliards 4. On va pratiquement doubler. Dans certains pays la population va tripler. Si on prend le Niger, par exemple, ce sera le cas. Donc c’est des pays qui sont confrontés à d’énormes problèmes déjà et ces problèmes vont augmenter si rien n’est fait pour les aider.
 
Et le problème de la sécurité se pose maintenant. Il n’y a pas d’avenir [pour] ces pays sans à la fois un soutien au projet de développement et sans un soutien aux politiques de sécurité. Ça concerne évidemment les Européens parce que si vous ajoutez à cela les conséquences en matière d’immigration, eh bien c’est vers l’Europe que cette immigration se fait ou se fera de plus en plus, si on n’aborde pas ces deux questions essentielles. Et en venant ensemble ici, Frank-Walter Steinmeier et moi-même, c’était aussi pour adresser un message à nos partenaires du Mali, le Niger, des autres pays africains, mais aussi à nos compatriotes.
 
Est-ce que l’Europe peut faire mieux en matière d’équipement militaire ? Le ministre malien de la Défense l’exprimait hier, pour l’instant l’Europe ne peut pas équiper une armée telle que l’armée malienne. Est-ce que les choses peuvent bouger ?
 
L’Europe fait beaucoup en matière de développement, mais l’Europe peut peut-être mieux affecter ses crédits. Notamment certains pays se sont dotés d’une armée, l’Europe a apporté une contribution très forte en matière de formation. Là où ça devient de plus en plus difficile c’est l’équipement. Donc je crois que nous aurions intérêt, effectivement, à monter notre aide pour que l’autonomie des pays africains soit plus forte et plus grande.
 
La mission européenne EUTM a formé sept bataillons au Mali, est-ce que les Maliens vous ont demandé un prolongement ?
 
Oui, mais cette mission va se poursuivre, elle ne s’arrête pas ! Et le chemin pour arriver à une armée nationale malienne est en bonne voie. Je pense que les choses vont vraiment dans le bon sens. Quand je vois ce petit pays, le Niger, un pays pauvre, mais qui est un vrai Etat qui a conscience de ses responsabilités, il ne faut pas le laisser tomber ! C’est pour ça qu’on est là ! Ce n’est pas pour des bonnes paroles ! C’est pour soutenir concrètement les projets.
 
Vous étiez à Gao – l’Opération Barkhane est une opération qui coûte cher – est-ce que la France a les moyens de faire durer Barkhane autant que l’exigerait la lutte anti-terroriste dans la zone ?
 
Il faut se fixer des priorités. La France ne peut pas être partout et tout financer ! Mais là, on est dans la continuité de la décision du président de la République en janvier 2013, où cette décision a permis d’arrêter la progression des terroristes. Donc il faut continuer dans le cadre de ce qui est fait avec l’Union européenne : la formation de l’armée malienne, continuer la mission de l’opération internationale de paix des Nations unies. Et puis Barkhane [qui] est déployée dans plusieurs pays et vient en soutien des efforts considérables qui sont faits notamment par les pays. Donc ça, c’est indispensable de le poursuivre. Si on veut se fixer des objectifs dans la durée où on finira par se désengager, il faut traiter aussi les autres problèmes ! Et il y en a un autre qui est considérable, c’est celui de la Libye.
 
Vous avez dit : la solution au Mali passe par le Mali. Mais est-ce que ce n’est pas la Libye qui est la clé ?
 
La [question de la] Libye a été abordée par tous nos interlocuteurs, aussi bien au Mali qu’au Niger. Partout où on va, on en parle. Parce que la [situation en] Libye est la conséquence de l’intervention de 2011. Tout s’effondre, il n’y a rien à la place. Il n’y a pas de solution. Et donc aujourd’hui il y a tout à reconstruire. Et ça passe par une étape politique. Il y a une première phase qui nous donne de l’espoir, c’est l’installation d’un gouvernement avec Monsieur el Sarraj qui a pris ses fonctions à Tripoli, mais il faut absolument soutenir ce gouvernement pour qu’il prenne le contrôle du pays.
 
Le contrôle de la Banque centrale c’est fait, le contrôle de la compagnie pétrolière, mais il faut aussi qu’il puisse diriger une armée nationale, celle qui peut ensuite s’organiser pour faire reculer Daech au nord de la Libye sur la côte méditerranéenne entre Tripoli et Benghazi.
 
Mais il faut aussi que ce que nous avons commencé à faire au niveau européen avec une mission qui s’appelle EUNAVFOR-MED Sophia, pour lutter contre les passeurs, qu’on l’amplifie cette action, en lui donnant les moyens d’intervenir pour lutter contre le trafic d’armes, le trafic d’armes qui alimente Daech en Méditerranée centrale. Et s’il le faut – nous en avons discuté avec Frank-Walter Steinmeier – nous souhaitons faire prospérer ce projet, aller jusqu’au Conseil de sécurité. Il faut se donner les moyens d’assurer la stabilité politique en Libye.
 
Plus il y aura de stabilité, plus il y aura de développement économique et plus nous pourrons au bout du compte redonner les perspectives que l’engagement militaire français n’y est pas jusqu’à la fin des temps, mais qu’il pourra prendre fin quand les conditions de la sécurité seront réunies. Et nous pouvons le faire à condition qu’il y ait une volonté politique très forte. Parfois les uns et les autres sont un peu timorés. Je le vois bien sur la question de l’élargissement de la mission européenne en Méditerranée centrale, à l’évidence nous pourrions faire plus vite et plus fort. En tout cas nous sommes décidés, la France et l’Allemagne, à aller prendre notre part.