Le 5 novembre, c'est en France la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire. Un phénomène qui, dans le monde, toucherait des dizaines de millions d'élèves chaque année. Ce sont souvent les jeunes filles qui sont victimes d'abus commis par d'autres élèves ou leurs professeurs sur le chemin ou dans l'enceinte de l'école. Les cas sont très nombreux en particulier en Afrique où ils restent largement impunis. Jennifer Hoffman, spécialiste des questions d’éducation au bureau Afrique centrale et de l’ouest à l’UNICEF, est l'invitée de RFI. Elle est en ligne d’Abidjan, en Côte d’Ivoire.
RFI : Jennifer Hoffman, quelle est l’ampleur du phénomène du harcèlement sexuel dans les écoles en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest ?
Jennifer Hoffman : Il faut commencer par bien situer la problématique. Le harcèlement sexuel, c’est un des types de violences exercées contre les enfants à l’école parmi d’autres. A l’intérieur des violences sexuelles, on distingue différents abus : des cas de harcèlement, des cas d’agression, des cas d’exploitation et des cas de viol. Et en particulier en Afrique subsaharienne, les interventions que nous menons à l’Unicef et les études que nous avons réalisées sur le terrain montrent que les violences du genre en milieu scolaire représentent un phénomène courant, grave, même s’il est souvent passé sous silence.
Avez-vous des statistiques par pays ?
Des statistiques effarantes, il y en a plein. Par exemple au Sénégal, dans une enquête réalisée par le ministère de l’Education, 62% des filles déclarent faire l’objet d’insultes, 44% d’humiliations, 37% de harcèlements sexuels et 13% de viols. Et ce qui est frappant c’est que dans cette même enquête, 35% des enseignants et 18% des garçons se déclarent eux-mêmes coupables de harcèlement sexuel.
Pour prendre un autre exemple : en Côte d’Ivoire, une étude qui a été conduite par le ministère de l’Education nationale avec l’Unicef sur le bien-être et la sécurité des élèves dans les écoles, cette étude a montré que plus d’un élève sur dix est victime de harcèlement sexuel de la part d’un enseignant et plus d’un élève sur six a déjà été victime d’agression sexuelle ou de viol de la part d’un enseignant également.
Les abus ne sont pas dénoncés par les victimes la plupart du temps ?
Du fait des tabous qui pèsent sur ces pratiques, effectivement l’identification des victimes est difficile à établir. Les violences sexuelles demeurent largement non signalées. De ce fait, très peu d’auteurs sont poursuivis et les responsables scolaires, dans ce climat d’impunité, se limitent très souvent à des rappels à l’ordre.
Un autre problème lié : c’est l’acceptation sociale des violences. On se rend aussi compte parfois que les enfants ne connaissent pas leurs droits. En Côte d’Ivoire, on a vu dans une enquête que c’est seulement 60% des victimes de violence sexuelle qui considéraient que le harcèlement n’était pas acceptable. Ça veut dire que parmi les 40% des enfants interrogés c’était quelque chose d’accepté ou bien ils ne connaissaient pas leurs droits en matière de protection.
Ils ne s’estimaient pas victimes ?
Si, je pense qu’ils s’estiment victimes, ils savent en eux-mêmes qu’ils ont vécu un abus, mais ils ne savent pas forcément qu’il y a des recours et que justice doit être faite.
Les recours, c’est au niveau de l’établissement qu’il faut les faire, au niveau des conseils de discipline, ou au-delà, au niveau de la justice ?
Certes, comme vous l’avez dit, au niveau des écoles, à travers l’élaboration du règlement interne et de codes officiels de [bonne] conduite pour mettre fin à l’impunité. Mais aussi au niveau de la formation des enseignants. Il est très important pour nous d’agir au niveau juridique avec l’instauration de mécanismes de récolte de données, de signalement et surtout de référencement. C’est souvent ça qui fait défaut : le référencement et le suivi des violences basées sur le genre. On travaille aussi pour que la lutte contre les violences de ce genre en milieu scolaire soit une des priorités des politiques nationales.
Actuellement ce n’est pas le cas ?
On parle de plus en plus dans les pays de cette question. Il y a beaucoup de progrès qui ont été faits. Des pays, par exemple comme la Côte d’Ivoire dont le gouvernement a adopté un document cadre sur la protection des enfants à l’école, ainsi qu’un code de conduite pour les personnels des structures éducatives publiques et privées. Mais de manière générale, les défis persistent. On voit qu’il y a un défaut de compréhension de la problématique des violences sexuelles en milieu scolaire et peu de référencement et de suivi des victimes.
Deuxièmement, il y a encore des obstacles socioculturels. Des traditions patriarcales des pays de la région placent souvent la fille et la femme dans une position sociale inférieure. Il y a aussi la culture du règlement à l’amiable qui limite le recours aux institutions étatiques appropriées comme la police, la gendarmerie ou la justice, et puis bien sûr la honte, la crainte de représailles de certaines victimes.