Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche Stratégique et ancien conseiller diplomatique au ministère de la Défense est l'invité du matin sur RFI. Il revient au micro de Frédéric Rivière sur la réunion internationale sur la situation en Syrie et l’Irak.
« Le pouvoir irakien est faible et s’appuie sur une armée qui l’est encore plus. Le processus de reconstruction de l’Etat est de longue haleine pour mettre en été l’Eta l’irakien de mener ces opérations de reconquête de manière durable en s’appuyant sur une armée de préférence multiconfessionnelle et qui ne soit pas simplement le relais de milices shiites, ce qui est un gros problème à la fois politique et sur le terrain. »

« L’armée irakienne a été assez maltraitée depuis le départ des américains avec des soldats qui n’étaient pas payés, avec des situations dans lesquelles des milices confessionnelles tenaient le haut du pavé, donc il faut, de ce point de vue là, un gros travail de formation. Aujourd’hui, une partie de l’effort de la coalition porte sur ce point ; il y a environ 3000 soldats américains affectés à cet effort de formation, il faut sans doute aller un peu plus loin dans ce domaine. »

L'intégration des sunnites au système politique et militaire en Irak est la clef du problème : « Aussi longtemps que les sunnites d'Irak se sentiront marginalisés et se trouveront dans une situation au mieux de neutralité passive à l’égard de Daech, au pire de soutient actif, le conflit en Irak ne pourra pas être résolu.»

La réintégration des sunnites est-elle la garantie du règlement de la crise ?
« Si on prend comme précédent le réveil sunnite au moment de l’occupation américaine où à un moment les américains avaient changé leur fusil d’épaule et avaient fait un gros effort d’intégration des tribus sunnites, ce qui supposent tout simplement de les payer et d’adresser un certain nombres de messages politiques vers eux, c’est envisageable. Cela dit, la confiance est assez largement rompue, c’est donc un travail de longue haleine. »

Les 4000 bombardements des coalitions internationales n’ont pas stoppés la progression de l’Etat islamique ?
« Dans un premier temps, les bombardements ont désorganisés l’EI qui n’a pas été en mesure de poursuivre son avancée vers Bagdad ; en même temps, ces frappes qui ne sont pas si nombreuses que ça et qui sont très ciblées car un des efforts de la coalition étant de ne pas s’aliéner la population sunnite par des frappes indiscriminées. En réalité les campagnes aériennes ne se gagnent qu’avec des troupes au sol et aujourd’hui en Irak les troupes au sol sont soit, cette armée irakienne qui est faible et désorganisée soit des groupes comme les troupes kurdes qui sont certes solides mais qui ont comme principal objectif de défendre leur périmètre, pas de mener une offensive pour reconquérir le territoire sunnite. »

60% du total des combattants de l’Etat islamique  serait venu de l’étranger ?
« Ce chiffre à l’échelle de Daech parait juste, cela dit, je pense qu’il faut distinguer le front syrien du front irakien. En Syrie, Daech est très largement composé d’étrangers ; en Irak, il ya certes des étrangers mais il y a aussi beaucoup d’irakiens sunnites, d’ancien cadres du parti Baas… c’est devenu le lieu où l’opposition armée sunnite se retrouve. »

L’Iran grande absente des négociations ?
« L’Iran joue un rôle important sur le terrain et un acteur du conflit au côté du gouvernement irakien chiite. Les iraniens et le reste de la coalition poursuivent des objectifs radicalement différents en Syrie puisqu’en Syrie, l’Iran est le premier soutien du régime de Bachar el-Assad. Cela dit, le fait de parler avec l’Iran du dossier de Daech est une nécessité.»

« L’Iran a un rôle prédominent dans les deux conflits : l’Iran a plus d’influence en Irak que les américains et plus d’influence en Syrie que les Russes ! C’est aujourd’hui la puissance régionale qui tient Bachar el-Assad à bout de bras et qui a conduit à la radicalisation confessionnelle du gouvernement irakien. »

« Toute la difficulté de cette crise, c’est que effectivement si la coalition parvenait à repousser Daech du cœur de l’Irak, Daech pourrait se reconstituer de l’autre côté de la frontière en Syrie où la coalition ne veut pas aller et où les alliés au sol sont encore plus discutables qu’en Irak. »
« L'enjeu, qui est à long terme, c'est comment structurer et équiper l'opposition syrienne pour qu'elle soit un acteur sur le terrain. À la fois face à Daech et qu'elle puisse être en mesure de négocier avec les éléments du régime de Bachar une sortie de crise raisonnable sur le plan politique. »