durée : 00:08:35 - Les enquêtes musicales de Claude Abromont - par : Claude Abromont - Le public présent à Vienne, le 22 décembre 1808, découvre la Symphonie pastorale, alors annoncée par Beethoven comme sa cinquième symphonie et non comme sa sixième. Il faut tout de même avoir acheté une place pour l’Académie musicale du Theater an der Wien. Elle coûte 2 gülden, ce qui, pour beaucoup, représente alors une semaine de salaire. Mais le public présent est plutôt riche et cultivé, et cette somme ne représente pas grand chose pour lui. C’est d’ailleurs pour cette raison que le concert se tient l’hiver. Une académie est difficilement rentable l’été, les Viennois en capacité d’y assister étant alors à la campagne, fuyant la chaleur. Dernière condition, il est préférable qu’il y ait une pause pendant la saison de l’opéra.

Beethoven, qui a décidé de donner un concert payant, a choisi ce 22 décembre. Des théâtres publics comme le Burgtheater ou le Kärtnertortheater sont exclus. Il lui en faut un d’ordre privé. Et pourquoi ne pas prendre le meilleur ? D’après la Allgemeine Musikalische Zeitung, une des principales revue musicale de l’époque, le Theater an der Wien est un des plus confortables et satisfaisants théâtres privés, tout pays germanophone concerné. Et c’était déjà là que Beethoven avait créé ses 2e et 3e symphonies, son 3e Concerto pour piano, son Concerto pour violon... et la 1re version de Fidelio. Il y avait aussi donné des séries de concerts de charité. Mais cette fois, le concert sera à son propre bénéfice. Il a été annoncé dans la Wiener Zeitung du 17 décembre. Faire de la publicité est important car ce qui se prépare n’est pas rien. Le concert doit débuter à 18h30 et durer environ 4 heures avec un programme colossal : pas moins de 4 créations publiques, dont les 5e et 6e symphonies... Pour assurer le succès, Beethoven va payer de sa personne, diriger les Symphonies, jouer la partie soliste de son 4e Concerto, improviser une Fantaisie et lancer le tutti final, à nouveau en improvisant.

Cette dernière improvisation est le début de l’étonnante Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, qui utilise un effectif alors inédit. Elle est aussi parfois appelée Fantaisie chorale et dure environ 17 minutes. Elle a couronné ce concert babylonien dont voici le programme in extenso :

En tant que 1re partie :

— La création de la Symphonie pastorale dirigée par Beethoven.

— Ah perfido, un air de concert pour soprano et orchestre composé en 1796

— Le Gloria de sa Messe en ut

¬— La création publique de son Quatrième concerto pour piano, avec lui-même comme soliste

Entracte avant la 2e partie

— Celle-ci débute par la création de sa Cinquième symphonie

¬— Puis le Sanctus et le Benedictus, toujours de la Messe en ut

— Une Fantaisie improvisée au piano

— Et, en conclusion, la création de la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre. C’est une œuvre qu’il n’a achevée que juste avant le concert et qui n’a pratiquement pas été répétée. Beethoven a voulu écrire une pièce qui permette de réunir tous les forces en présence. Donc, au début, il prélude longtemps, seul au piano, comme s’il prolongeait l’improvisation de la Fantaisie précédente. Puis, entrent progressivement les cors, la flûte, les hautbois, les clarinettes, les bassons, les cordes, et enfin l’orchestre en tutti. Ensuite, un nouvel épisode virtuose au piano lance cette fois les chanteurs solistes et, mais bien après encore, le chœur. Tout le monde pourra donc être chaleureusement applaudi et remercié.

Un concert d’une telle longueur paraît extravagant aujourd’hui. Ce n’était toutefois pas le cas au début du XIXe siècle où généralement chaque moitié d’un concert public débutait typiquement par une symphonie, était poursuivie par une ou deux arias, un concerto, parfois un peu de musique de chambre, des improvisations et, pour conclure, une autre symphonie ou un finale de symphonie.

Pour notre époque, une telle orgie sonore fascine. Et il n’est donc pas étonnant qu’on ait fait des tentatives pour reproduire ce concert monstre, devenu mythique. Il y en a d’ailleurs eu plusieurs, une dizaine. La plus ancienne date de 1986 et a été le fait du New Jersey Symphony Orchestra. Et la plus récente date seulement de juin dernier, à Gateshead en Angleterre, organisée par le Royal Northern Sinfonia.

Programmation musicale

Ludwig van Beethoven

Symphonie n°6 en fa maj op. 68 « Pastorale » : allegro, ma non troppo

Royal Flemish Philharmonic

Philippe Herreweghe, direction

PENTATONE

Ludwig van Beethoven

Fantaisie chorale en ut min op. 80 - pour piano, chœur mixte et orchestre

Ronald Brautigam, piano

Orchestre Symphonique de Norrkoping

Andrew Parrott, direction

Choeur de Chambre Eric Ericson

PENTATONE

Ludwig van Beethoven

Ah perfido op. 65 - pour soprano et orchestre

Maria Callas, soprano

Orchestre de la société des Concerts du Conservatoire

Nicola Rescigno, direction

Warner Classics