Source : Truthdig, le 11/11/2016

Publié le 11 novembre 2016 Par Chris Hedges

Des policiers de New York gardent la Trump Tower, la résidence du président élu Donald Trump à Manahattan. (Richard Drew / AP)

Il y aura énormément d’agitation sociale quand la base de Donald Trump se rendra compte qu’elle a été trahie. Je ne sais pas quand cela arrivera. Mais il est certain que cela arrivera. Les investissements dans les actions de l’industrie de l’armement, de la sécurité intérieure et des complexes de prisons privées sont montés en flèche depuis l’élection de Trump. Quelle meilleure source de profits qu’un État policier militarisé ?

Notre démocratie capitaliste a cessé de fonctionner il y a plus de vingt ans. Nous avons été victimes d’un coup d’État du monde des affaires mené à bien par les Partis démocrate et républicain. Il ne reste pas d’institutions qu’on puisse légitimement qualifier de démocratiques. Dans une vraie démocratie, Trump et Hillary Clinton n’auraient jamais été nommés candidats à la présidence. La longue et impitoyable attaque du monde des affaires contre la classe ouvrière, le système législatif, la politique électorale, les médias de masse, les services sociaux, l’écosystème, l’éducation et les libertés civiles ont, au nom du néolibéralisme, éviscéré le pays, qui est devenu une épave en décomposition. Nous vantons les mérites de l’ignorance. Nous avons remplacé les discussions politiques, l’information, la culture et les efforts intellectuels par un respect religieux pour la célébrité et le spectacle.

Comme l’a fait remarquer l’historien Gaetano Salvemini, « l’abandon des institutions démocratiques » constitue la base du fascisme, qui est le produit d’une démocratie qui a cessé de fonctionner. L’apparence de démocratie va demeurer, comme lors des dictatures de la seconde partie de l’Empire romain, mais sa réalité, c’est le despotisme ou, dans notre cas, le despotisme du monde des affaires. Le citoyen ne participe pas vraiment au gouvernement.

« Cette situation ressemble beaucoup à celle de la fin de la république de Weimar en Allemagne, m’a dit Noam Chomsky avec une perspicacité troublante quand je l’ai rencontré il y a six ans. Les parallèles sont frappants. Il y avait aussi, à l’époque, un terrible désenchantement au sujet du système parlementaire. Le fait le plus frappant à propos de Weimar, c’était non pas que les Nazis aient réussi à anéantir les sociaux-démocrates et les communistes, mais que les partis traditionnels, les conservateurs et les libéraux, détestés, aient disparu, ce qui laissa un vide dans lequel les Nazis, avec beaucoup d’astuce et d’intelligence, s’engouffrèrent.

Les États-Unis ont beaucoup de chance qu’aucun personnage honnête et charismatique ne soit apparu, continua Chomsky. Tous les personnages charismatiques sont si évidemment des escrocs qu’ils se détruisent eux-mêmes, comme Joseph McCarthy, Richard Nixon ou les prêcheurs évangélistes. Si quelqu’un de charismatique et d’honnête apparaît, ce pays va avoir des problèmes à cause de la frustration, du désenchantement, de la colère légitime et de l’absence de réactions cohérentes. Qu’est-on censé faire si quelqu’un dit : “J’ai une réponse : Nous avons un ennemi” ? Il y a eu les juifs. Ici il y aura les immigrants illégaux et les noirs. On nous dira que les hommes blancs sont une minorité persécutée. On nous dira que nous devons nous défendre et défendre l’honneur de notre pays. La force armée sera exaltée. Il y aura beaucoup de violence, de passages à tabac. Tout cela pourrait prendre une importance colossale. Et si cela arrive, le danger sera plus grand qu’en Allemagne. Les États-Unis sont une puissance mondiale. L’Allemagne était puissante mais elle avait des ennemis plus puissants. Je ne pense pas que ces évènements soient si éloignés. Si les sondages ne se trompent pas, ce ne sont pas les Républicains, mais les Républicains de droite, les cinglés, qui vont remporter la prochaine élection avec une majorité écrasante. »

La répression des opposants ne va pas tarder à ressembler à la répression sous les anciens régimes totalitaires du passé. La sécurité d’État va devenir une présence envahissante et palpable. On va traiter les formes d’opposition les plus modérées comme si elles constituaient une menace pour la sécurité nationale. Beaucoup, dans l’espoir d’éviter le courroux de l’État, vont devenir dociles et passifs. Nous, cependant, nous devons riposter. Nous devons nous lancer dans des actions durables de désobéissance civile, comme beaucoup l’ont fait dans les rues depuis l’élection. Cependant nous devons aussi être conscients que l’espace démocratique dont nous disposons dans notre système de totalitarisme inversé s’est beaucoup rétréci.

Trump, sans institutions démocratiques pour le contenir, va précipiter les attaques du monde des affaires. Le système de pensions de vieillesse et d’invalidité sera privatisé, et les forces de police militarisées seront mises hors de cause quand elles tueront, sans discernement, des citoyens désarmés, tandis que le président laissera se déchaîner l’industrie de l’énergie fossile qui va dégrader la vie sur Terre et très probablement y mettre fin. Dans son administration vont siéger les extrémistes du Parti républicain, des hommes et des femmes profondément dénués d’intelligence, de moralité, et dotés de la faculté étonnante de faire peu de cas de la réalité. Ces idéologues ne parlent que le langage de l’intimidation et de la violence.

La moitié du pays vit dans la pauvreté. Nos anciens centres industriels sont des friches, des ruines. Un simple décret judiciaire nous a dépouillés de nos droits constitutionnels, y compris du respect des droits de la défense et de l’habeas corpus. Les entreprises et la classe des milliardaires boycottent légalement les impôts. La police abat des citoyens désarmés dans la rue. Les forces armées, aux termes de l’article 1021 du National Defense Authorization Act, ont le pouvoir de transférer des citoyens étatsuniens dans tout le pays, de leur enlever tout droit à un procès équitable et de les retenir indéfiniment sur nos sites clandestins. Nous sommes le peuple le plus espionné, surveillé, écouté, photographié et contrôlé de l’histoire. Quand le gouvernement vous surveille 24 heures sur 24, vous ne pouvez pas employer le mot « liberté ». C’est la relation d’un maître et de ses esclaves. Et les gouvernements qui exercent ce type de surveillance deviennent vite totalitaires. Les élites faillies ont donné à Trump et à ses copains les outils légaux et physiques capables de transformer instantanément l’Amérique en un État policier brutal.

Rudy Giuliani ; Newt Gingrich, qui préconise de déchoir de leur citoyenneté les citoyens étatsuniens soupçonnés d’être peut-être des terroristes ; le général en retraite Michael Flynn et John Bolton, eh bien ces hommes ne vont faire preuve d’aucune modération ni légale ni morale. Ils voient le monde à travers les lunettes manichéennes du bien et du mal, en noir ou blanc, et pour eux, on est ou un patriote ou un traître. La politique est devenue, comme le philosophe Walter Benjamin l’a dit du fascisme, une esthétique. Et l’expérience suprême pour les fascistes, comme Benjamin nous en a avertis, c’est la guerre.

La terreur d’État et la violence d’État, que connaissent bien les gens de couleur pauvres de nos colonies intérieures, nous allons nous aussi bien les connaître. Le racisme, le nationalisme, la misogynie, l’islamophobie, l’antisémitisme, l’intolérance, la suprématie blanche, le fanatisme religieux, les crimes haineux et la vénération des valeurs hypermasculines de la culture militaire vont définir le discours politique et culturel. Les élites au pouvoir vont essayer de détourner la frustration et la rage croissantes en direction des éléments vulnérables de la société, les travailleurs sans-papiers, les musulmans, les afro-américains, les latinos, les homosexuels, les féministes et autres. Nos guerres sans fin au Moyen-Orient vont s’étendre, peut-être jusqu’à une confrontation avec la Russie.

Certains, comme Ralph Nader, ont vu venir cette dystopie. Ils ont, de toutes leurs forces, essayé de fonder un troisième parti viable et de donner aux mouvements citoyens le pouvoir d’offrir à la classe ouvrière déshéritée un idéal, de l’espoir. Ils savaient que plus longtemps le monde des affaires étranglait le système économique et politique, plus on semait les germes d’un fascisme américain.

Les élites ont dressé de nombreux obstacles, en refusant de laisser Ralph Nader ou ensuite Jill Stein participer aux débats, en rendant le vote difficile ou impossible, en transformant les campagnes électorales en longs spectacles qui coûtent des milliards de dollars, et en utilisant habilement la politique pour intimider les électeurs. Cependant, la classe libérale faillie a aidé les élites, élection présidentielle après élection présidentielle, surtout d’ailleurs après le succès de Nader en 2000, les prétendus progressistes ont succombé au maître mot stupide, « le moindre mal ». Ceux qui auraient dû être les alliés naturels des troisièmes partis et des mouvements d’opposition ont honteusement capitulé devant le Parti démocrate qui, comme le Parti républicain, est au service de la bête immonde de l’impérialisme et fait la guerre aux pauvres, à la classe ouvrière et à la classe moyenne. La lâcheté de la classe libérale lui a fait perdre toute crédibilité, comme Bernie Sanders quand il a vendu son âme à la campagne Clinton. La classe libérale a prouvé qu’elle n’avait pas le courage de se battre pour quoi que ce soit. Elle a dit des mots et évoqué des idées auxquels elle ne croyait pas vraiment. Elle est, en grande partie, responsable du mouvement qui a créé Trump. Elle aurait dû, après que le président Bill Clinton eut fait voter en 1994 le NAFTA, avoir la prescience d’abandonner le Parti démocrate pour fonder des partis et des institutions qui défendent vraiment les intérêts de la classe ouvrière. Si elle avait défendu les membres de cette classe, cela aurait sans doute empêché ceux-ci d’être séduits par des protofascistes.

La pourriture de notre démocratie faillie a régurgité un escroc, créé par les médias, qui a d’abord joué le rôle de maître de l’univers de fiction dans une émission de téléréalité et ensuite celui d’homme politique dans un vaudeville. Trump a attiré les dollars et augmenté les taux d’audience. La vérité et la réalité ne jouaient aucun rôle ici. Ce n’est qu’après sa nomination comme candidat que les médias ont vu leur Frankenstein comme une menace, mais alors c’était trop tard. S’il y a un autre groupe borné aussi haï, et même plus, que la classe libérale, c’est la presse subordonnée au monde des affaires. Plus elle attaquait Trump, plus Trump séduisait.

Trump est emblématique de ce que les anthropologues appellent « les cultes de crises ». Une société en phase terminale se réfugie souvent dans la pensée magique. La réalité est trop difficile à supporter, alors cette société se met à croire aux promesses extraordinaires et impossibles d’un démagogue ou d’un charlatan qui promet le retour d’un Âge d’or perdu. Les bons boulots vont revenir. Le pays va redevenir prospère. Les villes délabrées vont être reconstruites. L’Amérique va être grande, de nouveau. Ces promesses, impossibles à tenir, ne diffèrent pas de celles qu’a faites aux Amérindiens, dans les années 1880, le prétendu prophète religieux Wovoka. Il demandait à ses disciples de faire des cérémonies de danse de cinq jours, appelées la Ghost Dance. Les Amérindiens portaient des chemises qui, leur avait-on dit, les protégeraient des balles. On leur avait assuré que les troupeaux de buffles reviendraient, que les chefs et les guerriers morts surgiraient de la terre et que les hommes blancs disparaîtraient. Aucune des promesses du prophète ne se réalisa. Beaucoup de ses disciples furent abattus comme des moutons par l’armée des États-Unis.

Nous sommes face à la crise la plus profonde de l’histoire de l’humanité. Et en réponse, nous élisons comme président un homme qui ne croit pas au changement climatique. Une fois que les sociétés ont coupé le contact avec la réalité, ceux qui disent la vérité deviennent des parias et des ennemis de l’État. Ils sont en butte à une forte répression étatique. Ceux qui sont perdus dans les rêveries du culte de la crise applaudissent à l’élimination de ces Cassandre. Les mythes si séduisants de la pensée magique sont d’agréables opiacés. Mais cette drogue, comme toutes les drogues, mène à la dégradation et à la mort.

Source : Truthdig, le 11/11/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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