Les doutes sur le vaccin à ARN messager contre le Covid-19 se multiplient. L’Agence européenne des médicaments a-t-elle subi des pressions pour valider au plus vite le produit de Pfizer? Celui-ci cause-t-il des morts? Sputnik fait le point avec Morgane Bomsel, immunologue, spécialiste des vaccins à l’institut Cochin, pour le CNRS et l’INSERM.

L’Union européenne a-t-elle négocié au mieux de ses intérêts avec Pfizer? C’est l’une des questions qui se pose à la lecture de l’article du Monde portant sur les documents qui auraient été «illégalement consultés» auprès de l’Agence européenne du médicament (EMA) début décembre. Ces derniers auraient récemment ressurgi sur le Dark Web.

D’après le quotidien du soir, on découvre dans ces échanges de courriels que la Commission européenne aurait mis la pression sur son agence de santé afin qu’elle approuve rapidement le Comirnaty, le vaccin développé par l’américain Pfizer en collaboration avec l’allemand BioNTech.

Ainsi, selon Libération, qui revient sur l’article du Monde, ces documents «montrent que l’institution a joué son rôle de contrôleur du vaccin Pfizer malgré les pressions exercées par la Commission» afin de l’homologuer au plus vite.

Un régulateur sous pression pour sauver le soldat Europe?

Comme le souligne l’article du Monde, en cas d’épidémie, chaque pays membre a la possibilité d’utiliser des médicaments non autorisés par l’EMA, qui a pris deux semaines de plus que les États-Unis et trois semaines de plus que le Royaume-Uni pour donner son feu vert au vaccin de Pfizer BioNTech.

Le quotidien s’attarde particulièrement sur la teneur en ARN messager «intègre» des doses fournies par Pfizer. «Les données disponibles révélaient des différences qualitatives entre les lots commerciaux et ceux qui avaient servi durant les essais cliniques», note ainsi la journaliste du Monde. En effet, celle-ci n’était en moyenne que de 59% (chutant jusqu’à 51%) dans les doses commercialisées, contre «entre 69% et 81%» dans celles utilisées pour les tests cliniques. Considérant ce problème comme «critique», l’EMA obtiendra de Pfizer qu’il fournisse aux Européens des fioles de vaccins comportant 75% d’ARN messager grâce à un «ajustement des procédés de fabrication». En somme, les Européens obtiendraient de Pfizer des doses à plus forte concentration que les Américains ou les Britanniques.

«Ils auraient pu faire pression auprès des industriels pour qu’ils donnent plus d’éléments», relativise en entretien avec Sputnik la virologue Morgane Bomsel, directrice de recherche au CNRS.

Pour cette spécialiste de l’immunologie des muqueuses et de la vaccinologie à l’institut Cochin, cet aspect de la «pureté» des fioles commercialisées n’apparaît pas comme le point le plus essentiel dans ces révélations sur les «coulisses» de l’approbation rapide du vaccin de Pfizer en Europe. Notamment du fait que concentration élevée ne rimerait pas nécessairement avec efficacité.

Tout est une question de dosage et celui-ci n’est pas nécessairement intuitif. «Souvenez-vous que pour le vaccin Oxford-AstraZeneca, une demi-dose fonctionne mieux qu’une dose», rappelle cette immunologue de l’institut Cochin, en référence à la découverte en novembre d’une plus grande efficacité du vaccin britannique chez les patients ayant reçu une injection incomplète (une seule injection au lieu de deux).

Vaccins: «les gens veulent des choses irréalisables»

Pour cette spécialiste des vaccins, le cas de l’AstraZeneca met en lumière l’un des vrais nœuds du problème: la production. La «pureté» d’un vaccin dépend de la «reproductibilité» de sa production, développe la directrice de recherche au CNRS, qui souligne le défi que représente le passage de l’échelle des essais cliniques à celle d’une production de masse. Un temps industriel qui ne coïncide pas nécessairement avec celui de la politique.

Le coup de pression auprès du PDG de Pfizer de la présidente de la Commission européenne, afin d’accélérer les travaux annoncés par le laboratoire sur ses chaînes de production en Belgique, en témoigne. «Les gens veulent des choses irréalisables», regrette Morgane Bomsel, qui revient sur le développement éclair et non sans risques de ces premiers vaccins contre le Covid-19.

«La population se rend compte, petit à petit, de tous les problèmes que, justement, un développement en cinq à dix ans élimine.»

Toutefois, les laboratoires ne sont pas exempts de toute critique. Dans la publication par Pfizer des résultats de ses tests dans la revue scientifique américaine «New England Journal of Medicine» début décembre, on constate que le laboratoire a traité cette question du dosage sur un échantillon réduit, souligne la virologue. De même, les études du laboratoire présentent des lacunes «sur la capacité du vaccin à bloquer une large section [de cas de Covid-19, ndlr], pas simplement les cas graves et d’autre part, sur l’effet sur la propagation de la pandémie», souligne Morgane Bomsel.

«Pour l’instant, on est étonnés qu’ils n’aient pas donné ces informations, déjà sur l’infection, car c’est quelque chose qui se mesure et ils ont tout ce qu’il faut pour le faire», ajoute-t-elle, précisant que «c’est quelque chose qui peut faire la différence entre les différents vaccins.»

«On ne comprend pas très bien pourquoi toutes ces informations ont été cachées […] Il n’y a pas de secret industriel là-dedans. Le fait de ne pas savoir, surtout dans une situation de crise comme ça, alimente beaucoup le complotisme, ce qui n’est pas une bonne chose. Plus on sera transparent, le mieux cela sera», regrette Morgane Bomsel.

Une transparence qui serait d’autant plus la bienvenue que, alors que débute en France la campagne de vaccination, l’Agence norvégienne des médicaments (NoMA) a annoncé le 18 janvier se pencher sur 13 décès en lien avec les effets secondaires du vaccin, parmi plus d’une vingtaine de cas suspects.

Test du vaccin Pfizer: «une phase trois en temps réel»?

Corrélation ou causalité? C’est la «coïncidence» qui a finalement été privilégiée: «ce sont tous des gens qui étaient très âgés, fragiles et avaient des maladies graves» a déclaré lors d’une conférence de presse Camilla Stoltenberg, directrice de l’autorité norvégienne de santé publique.

Pour autant, bien qu’elle ne remette pas en question la vaccination chez les plus fragiles –mettant en avant l’argument du bénéfice-risque– Morgane Bomsel s’interroge sur le choix du gouvernement d’avoir voulu commencer la vaccination en France par les résidents des Ehpad, «à priori en mauvaise santé».

«En fait, on fait les essais en temps réel. C’est une phase 3. Une phase 3 en temps réel, c’est une phase 3 qui cache son nom, mais où il n’y a pas de placebo […] du moins vous pouvez penser que ce sont les gens qui ne sont pas vaccinés», qui font office de groupe-témoin, estime la virologue du CNRS.

Avec des vaccinés âgés et des décès suspects, la campagne de vaccination en France suscite aussi des inquiétudes. Si les «fact-checkers», soulignent qu’il est faux d’affirmer que Pfizer n’a pas effectué d’essais vaccinaux sur les personnes de 75 ans et plus, 4,3% des sujets rentrant dans cette catégorie, ils précisent toutefois que les études de deux laboratoires «comptaient peu de personnes gravement malades ou de plus de 85 ans». D’ailleurs, dans les documents publiés par Pfizer, le troisième et dernier groupe d’âge va de 65 à 85 ans…

Un manque de données concernant les seniors qu’a également pointés du doigt la NoMA. «Ils ont fini par publiquement dire à cette occasion [décès en Norvège, ndlr.] qu’il n’y a pas eu d’essais vaccinaux sur les gens de plus de 85 ans», souligne la virologue du CNRS. Bien que travaillant sur la vaccination, celle-ci regrette que la lutte contre le Covid-19 se soit focalisée sur la recherche d’une solution vaccinale. «On a un vaccin, mais ça serait aussi important de pousser en parallèle la recherche sur les antiviraux», suggère-t-elle.

«Tout baser sur un vaccin, avec ces problèmes de mutation, est quelque chose de questionnable. Au moins, il y aurait un plan B. Si là, le vaccin ne fonctionne pas, on n’a pas de plan B», conclut Morgane Bomsel.

«La manière dont la recherche a été financée peut-être questionnable», estime-t-elle, regrettant que l’on «n’ait pas un plus gros effort sur les antiviraux», insiste la chercheuse. Avoir tout misé sur la recherche d’un vaccin, une problématique qu’avaient d’ailleurs dénoncée plusieurs responsables politiques en tout début d’année dans une lettre commune adressée à Olivier Véran.

L’article Covid-19: «si le vaccin ne fonctionne pas, on n’a pas de plan B», estime une virologue est apparu en premier sur PLANETES360.