On peut penser que les immigrés des pays occidentaux se sont, par le temps, complètement détaché de leurs pays d’origine. Mais est-ce vraiment le cas ? Beaucoup d’acteurs politiques, notamment aux USA, se retrouvent désormais face à des lobbys organisés pour défendre les intérêts d’un pays dont ils n’ont pas nécessairement la nationalité. C’est effectivement le cas pour beaucoup de juifs américains via le lobby pro Israélien AIPAC mais ils sont loin d’être les seuls… Tour d’horizon de deux puissances à la conquête des Etats-Unis par leurs diasporas.

L’importance de la diaspora indienne vue de l’Inde.

Aujourd’hui, en 2017, on estime la diaspora indienne à 20 millions de personnes selon le ministère indien des affaires étrangères. Ce dernier distingue, bien sûr, les personnes d’origine indienne qui ont, ou non, la nationalité indienne. Car les personnes d’originaires du pays peuvent disposer d’un document prouvant leur origine et ce afin de leur permettre d’accéder à la citoyenneté par la suite, selon la suite logique du premier ministre actuel…

La diaspora indienne aux États-Unis, un outil diplomatique.

Aux États-Unis, la communauté indienne, composé d’environ 1,7 million de personnes contre 800 000 dans les années 1990, s’est considérablement agrandie et consolidée ces dernières années.

Car la diaspora indienne, qui représente un poids électoral non négligeable, a commencé

à s’organiser politiquement dans les années 1980 à un niveau presque marginal. Pour elle, l’objectif était de peser au niveau local afin de contrer les violences qu’elle subissait au quotidien.

Le gouvernement indien a alors saisi l’opportunité : Sur le plan politique, plus qu’un souci de solidarité ethnique envers les Indiens de l’étranger, il fallait surtout voir dans les appels du pied faits par les gouvernements successifs envers la « diaspora », une stratégie d’affirmation politique de l’Inde et de renforcement de son image de puissance mondiale. Alors, dans les années 1990, l’Inde a massivement soutenue des organisations diasporiques dans le but de promouvoir ses intérêts et si possible les inciter à faire du lobbying en sa faveur.

Et c’est justement à partir des années 1990 que la diaspora indienne s’est mise à agir au niveau national en approchant de Bill Clinton durant sa campagne. Ainsi, la Global Organisation of People of Indian Origin (GOPIO), qui est la principale organisation transnationale indienne dont le siège est basé à New York et qui fût à l’époque très favorable à la politique de New Delhi, a activement soutenu les essais nucléaires réalisés en 1998 par le gouvernement Indien qui violait alors le Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires (dont l’Inde n’est pas signataire) faisant ainsi plier le président américain qui a dû intervenir.

L’influence de la diaspora indienne aux États-Unis, qui a pu s’exercer à cette occasion, s’est aussi déployée à plusieurs reprises auprès du Congrès américain pour faire gommer certains aspects législatifs défavorables à l’Inde. En 2007, la diaspora indienne a plaidé auprès des sénateurs américains en faveur de la signature de l’accord sur le nucléaire civil avec New Delhi, ce qui lui a valu les remerciements du Premier ministre indien, Manmohan Singh.

Bien qu’elle soit dispersée dans différentes associations, l’action de la diaspora indienne explique qu’un nombre croissant de Représentants participe au comité pour l’Inde (India caucus) ou que le nombre de visas indiens autorisés par le Congrès ait nettement augmenté ces dernières années. Plusieurs Américains d’origine indienne occupent des postes politiques dans les États ou comme maires.

Puis, le lobbying continue aujourd’hui à un niveau internationale par le biais de la première puissance du monde : De nombreux groupes de pression, associations ethno-culturelles et autres leaders politiques d’origine indienne ont appuyé la candidature de l’Inde à obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et la reconnaissance du hindi comme l’une des langues officielles des Nations Unies. Cette dernière requête exclut les nombreux Indiens non hindiphones, ce qui confirme l’hindisation de la « diaspora » indienne aux dépens des minorités régionales et linguistiques.

Une Chine qui déploie les masses :

La diaspora chinoise est fortement implantée en Amérique du Nord avec ses 5 millions de citoyens et descendants.

Pour rappel historique, les États-Unis avaient assoupli les quotas de l’immigration chinoise à partir de 1943, ce qui a amené plus d’un million d’immigrés à rejoindre le nouveau monde en l’espace de 10 ans et ce afin de fuir les persécutions nipponnes.

Ces immigrés représentent aujourd’hui à eux seuls, un composite idéal pour l’action de lobbying à travers des strates très variées de la société.

Car la diaspora chinoise est aujourd’hui composée d’émigrés aux profils sociologiques divers, de l’ouvrier des ateliers clandestins aux multimilliardaires à la tête d’empires industriels et financiers en passant par les petits entrepreneurs de la restauration, de la confection et de bien d’autres secteurs, les ingénieurs de l’informatique, sans oublier quelques prix Nobel, de physique ou de chimie pour les États-Unis.

Il y en a même qui, par une certaine forme de gramscisme, font écho de la culture et de l’histoire sino-américaine, à l’instar d’auteurs comme Ken Liu qui s’est notamment fait entendre par ses romans SF. Interrogé par un journaliste sur l’un de ses derniers ouvrages, il dit : « On entend beaucoup de bien des Japonais et des Coréens dans la culture occidentale mais très peu on de l’estime pour la Chine qui est souvent perçue comme une menace ».

Faire entendre la politique de la Chine :

La diaspora chinoise permet aujourd’hui à la Chine d’influer sur les aspects économiques, politiques et diplomatiques des Etats Unis. Car la diaspora chinoise se révèle être un atout politique pour Pékin : une centaine de comités en faveur de la réunification de la Chine sont fondées à l’étranger par des membres basés à Washington.

Et bien que la plus importante d’entre elle, à savoir la Chinese American Citizens Association, qui fût créée en 1895 pour protéger les immigrés chinois, ce n’est qu’à partir de 1993 que cette dernière est utilisée à des fins diplomatiques.

En effet, des délégations envoyées aux États Unis par Pékin furent chargées de convaincre la diaspora chinoise d’œuvrer pour le retrait de l’aide américaine à Taïwan. A cette époque, les autorités chinoises ont appelées les nouveaux émigrés à boycotter les activités des communautés taïwanaises pro-indépendantistes. En 2002, le premier ministre chinois Zhu Rongji affirme le soutien de Pékin aux activités patriotiques des Chinois de l’étranger dans le domaine de l’anti indépendance de Taïwan.

Ceci peut prendre des aspects très concrets pour la politique extérieur de l’oncle Sam : Au bout de plusieurs années de démarchages, et après avoir été gouverneur de l’État de Washington de 1997 à 2005, Garry Locke, petit-fils d’immigrés chinois originaires de Jilong, est nommé par Obama au poste d’ambassadeur américain à Pékin en 2011. Il œuvre pour la pacification des relations entre la Chine et les États Unis, en conflit permanent sur la dévaluation du Yuan, Taïwan ou encore sur les droits de l’homme.

Mais aujourd’hui, l’actuel président américain, Donald Trump, s’est attiré les foudres des associations chinoises pour ses mesures protectionnistes qui ne vont pas dans les intérêts de ces citoyens qui gardent des lien fort avec leur pays d’origine.  Quant à son soutien à Taïwan (NDLR : Appel du président au gouvernement de Taïwan au lendemain de son investiture), il ne devrait pas durer. L’objectif, à long terme, sera de prendre en compte la menace Nord-Coréenne et la possible crise économique chinoise qui arrive, en collaborant avec Pékin.

Une méthode Borderline :

Mais en suivant ce modèle, beaucoup d’associations d’expatriés se voient accusés de travailler directement contre les intérêts de leurs pays en collaborant avec des forces étrangères.  Car en faisant du lobbying, la tentation pour les gouvernements d’y insérer des agents est fréquente. Et parfois risquée.

Ce fût notamment le cas, en 2016, d’Edward Lin, un américain d’origine taïwanaise. Un responsable du gouvernement américain avait alors confirmé l’identité de Lin au Washington post à la condition de l’anonymat, en citant la sensibilité de l’affaire. Le Service d’enquête criminelle navale et le FBI avaient étudié si Lin a transmis des informations classifiées à la Chine et à Taiwan, a déclaré le responsable. On aura appris plus tard, que le jeune soldat avait pris des cours de mandarin auprès d’une association dans laquelle il avait rencontré une prostituée chinoise qui a vite disparu après l’affaire…

Du côté indien, ce fût l’inverse : Des défections au sein de sa propre agence de renseignement à cause de proximité familiale avec les USA : En 2004, Rabinder Singh, secrétaire adjoint et chef du département de l’Asie du Sud-Est des services de renseignements indiens, s’est envolé  le 5 juin 2004. Malgré toutes les précautions, Rabinder Singh a réussi à partir avec des «dossiers sensibles» qu’il aurait supprimés du siège de RAW dans le sud de New Delhi. Celui-ci avait en effet, selon les rapports non confirmés, de la famille en Virginie où il aurait été aperçu.

Ainsi, il est courant que nombres de pays, lors d’un recrutement sensible, fassent une enquête très poussée sur un éventuel sentiment d’appartenance aux pays d’origine, quel qu’il soit. Et cela pose la question, plus large,  de la sécurité nationale dans un contexte de mondialisation des naturalisations.

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