Je ne sais pas si les agoravoxiens ont l’esprit logique, je le pense, ainsi, avec un peu de chance, peut-être pourront-ils nous aider à comprendre le sens qui se cache derrière les grandes théories du capitalisme et précisément celles du profit, qui si pour certaines commencent à dater, alimentent pourtant toujours abondamment la mythologie libérale contemporaine, nourrissant la pensée du marchand de tapis anonyme jusqu’à celle de notre « business-friendly » président de la république, admirateur de grandes fortunes et de success stories, en passant par l’invincible armada médiatique presque toute acquise à leur cause, faisant admirablement le lien entre les deux bouts.

Alors revenons aux bases, le profit, qu’est-ce que c’est ?

Selon wikipédia, il s’agirait d ‘un « gain financier obtenu [lors] d’une opération économique ».

Il est a noter que ce terme est très proche du verbe « profiter  », qui selon la « définition simple et facile » de l’Internaute consiste en le fait de « tirer profit d’une situation ou d’une personne. » Larousse nous propose, parmi d’autres, une définition supplémentaire certes un peu plus péjorative consistant à «  tirer un profit abusif de la bonne volonté de quelqu’un ou de sa faiblesse. »

Ce qui est assez intéressant pour notre propos, en conviendrez-vous…

Le capitaliste, accumulateur sans fin, (que nous sommes tous par la force des choses, ne serait-ce que par notre passivité, notre complaisance ou notre collaboration avec le système), c’est à dire l’amateur de marges, bénéfices ou autres plus-values, voit en le monde une espèce de «  géant casino » ou chacun essaierait de gagner- dans le meilleur des cas toucher le jackpot- un peu plus que les autres pour vivre (ou survivre), par une série d’artifices plus ou moins voyants pour satisfaire parfois sa soif irrépressible d’argent, qui se perçoit en général au nombre de zéros figurant sur ses comptes en banque, quand ils ne sont pas cachés dans des parasites fiscaux. La sagesse chinoise nous rappelant qu’« il n’existe que deux types d’hommes vertueux sur Terre, ceux qui sont morts, et ceux qui ne sont pas encore nés  », nous éviterons de jeter l’opprobre à tout va sur « les autres », les êtres cupides potentiels qui s’ignorent se comptant probablement par milliards sur notre belle planète…

Pour prendre un exemple un peu rustre, faire du profit serait ainsi :

« Je te donne 10, mais moi j’essaie de te prendre 11, 12, 15, 20, car je suis plus habile que toi et surtout j’en ai plus besoin, notamment parce que je le vaux bien. » Nous reviendrons sur ce formidable argument plus tard…

Pour légitimer ce type de transaction apparemment immoral que l’on aurait appelé simplement en d’autres temps « du vol » et pourtant aujourd’hui largement institutionnalisé, des penseurs dits « libéraux » ont réfléchi longuement, et ils ont fini par pondre quelque chose, (même si çà leur a pris plusieurs siècles) déguisée en raisonnement abscons, censés n’être compris que par les initiés ou les simples d’esprit, sans vouloir faire offense ni aux uns ni aux autres pour peu que l’on puisse faire la différence entre les deux.

Voici donc la crème de leur pensée :

1. La théorie de l’investissement : immortalisée par Elmut kohl

Les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après demain.

Cela aurait pu être une phrase de Coluche, mais force est de constater qu’Elmut le pensait vraiment. Un petit diagramme nous permettra de relativiser son propos. Depuis quand les profits créent-ils de l’emploi ? Sur le papier oui, et dans une certaine mesure, mais combien d’emplois détruits par l’innovation et la recherche d’économies sur les coûts salariaux ? Les rapports alarmants récents sur la robotisation de l’économie devraient au moins mettre en doute cette théorie, même chez les plus radicaux.

2. La théorie du « bien social »  : la célèbre Ecole autrichienne d’économie ultra-libérale avance l’idée que le profit rémunère « l’agent économique qui satisfait des besoins sociaux  ».

  • « Le profit est la force motrice de l’économie de marché. Plus grands sont les profits, et mieux les besoins des consommateurs sont satisfaits. » (Ludwig von Mises, un des leader du courant)

Cet argument, assez proche du précédent, est fondamental dans la pensée néo-libérale (qui se démarque de la vision classique qui voyait en le profit un ajustement économique temporaire légitime). Pourquoi ? Parce-que c’est là que se joue toute sa vision actuelle du monde. Il faut croître, se développer, tant qu’il y a des clients qui achètent. Bien fou celui qui s’arrêterait en si bon chemin (ex :Facebook deviendra plus puissant que la NSA en moins de 10 ans – à moins qu’on ne l’arrête, par Nafeez Ahmed les crises.fr)… Alors que dans tout système vivant, la croissance d’un corps s’arrête une fois son épanouissement accompli, afin de transmettre et libérer la place pour les autres, le capitaliste vénal (je ne sais pas s’il s’agit d’un pléonasme) croit pouvoir continuer indéfiniment sa course en avant, jusqu’à absorber toute conccurence et même arriver à des situations de monopole… Argument imparable : tant qu’il y a des clients, c’est que le produit a un rôle social, alors on continue, pendant que j’engrange le cash-flow bien-entendu… La biologie nous enseigne que dans un organisme seules les cellules cancéreuses poursuivent cette logique de développpement anarchique totalitaire, jusqu’à affaiblir et détruire l’ensemble du système cohérent et collaboratif auquel elles appartiennent pourtant. Voilà comment on passe d’une société artisanale riche et diversifiée à l’uniformisme fasco-industriel contemporain.

Coca-Cola, Nutella, ou Kronenbourg pourront malgré tout se conforter, par cet argument de poids même si largement bancal, dans le fait de penser que leurs marges sont proportionnelles aux « besoins sociaux » qu’ils créent ou auxquels ils répondent…

3. La théorie du « risque » :

Bien souvent, la vie d’un entrepreneur est bien plus dure que celle d’un salarié, il ne faut pas l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties. E.Macron

Argument phare, devenu antienne néolibérale pour justifier la raison d’être du profit qui serait celle du risque encouru par l’entrepreneur, le décideur, l’actionnariat, et qui d’autre encore… Le risque serait notamment celui de voir s’écrouler sa boîte un jour en raison d’un imprévu(qui ne serait évidemment pas de sa faute), et plus le risque serait important, plus le bénéfice en amont serait légitime, bien sûr les assurances existent mais pas dans dans le cas de risques inconnus… Certains se seront peut-être demandé comment il est alors possible de quantifier une marge en rapport avec un risque imprévisible…

Alors quoi de mieux pour illustrer une telle imposture intellectuelle que celle des rentes autoroutières qui défraient régulièrement la chronique, encore ici récemment sur AgoraV….Mais les exemples vont à foison, connaissez-vous d’ailleurs des multinationales qui font faillite, même après des scandales honteux (dieselgate, obsolescence programmée, crises sanitaires, ou les multiples ententes illicites passées sous silence par les médias) ? Oui, peut-être des banques lors d’un krach boursier qu’elles auront elles-mêmes provoquées mais quoi d’autre, pour justifier la paupérisation de la société toute entière sur l’autel de leurs dividendes ? La peur d’un astéroïde géant qui viendrait s’écraser sur la Silicon Valley ? Au passage on notera l’hypocrisie du libéral qui outre le fait de faire payer aux employés, via la casse sociale, ses « prises de risques » que personne ne lui a pourtant demandées n’hésite pas à les faire payer aussi à la collectivité en cas de coup dur (subventionnisme, optimisation fiscale, renflouement, capitalisme de connivence, protection de l’Etat…). Et on ne parle pas des parachutes dorés ou autres avantages provisionnés pour les responsables en cas de perte.

Alors, de quels risques parlez-vous monsieur le président ?

4. La théorie du « mérite » : A l’origine des discours droitisants sur l’« assistanat », souvent exacerbés dans l’idéologie sociale-libérale-conservatrice, c’est à dire dorénavant tout sauf l’extrême gauche. Il y a ceux qui bossent, et il y a ceux qui fument des joints dans des ZAD ou des HLM, pour paraphraser de manière un peu simpliste, c’est vrai, ce qui doit s’insinuer de manière sous-jacente dans les réunions du MEDEF ou les meeting de Davos…

«  Si je suis riche, c’est que je le mérite : si tu es pauvre c’est que tu l’as voulu. » Traduisez : « moi j’ai le droit de vivre et de m’en mettre plein les fouilles, toi tu dois être soit un entrepreneur comme moi, ou te mettre à mes pieds, ou tu dois mourir, si vraiment tu es un bon à rien, comme tous ces satanés fonctionnaires, exception faite des militaires ou des flics, car eux au moins, ils nous protègent et en plus ils ferment leur gueule… »

On est ici probablement plus dans l’instinctif que le réflectif, assez loin de la pensée humaniste, voire de la pensée tout court. Une théorie basée sur des pulsions primitives d’auto-conservation d’un animal en rut ou apeuré devrait pourtant nous mettre la puce à l’oreille…Lorsque c’est le cerveau limbique qui prend le pouvoir sur le cortex préfontal, il est possible que la théorie hobbesienne selon laquelle l’homme serait un loup pour l’homme soit finalement assez proche de la réalité…

Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord. E.Macron

Ainsi le profit serait-il une récompense pour le travail accompli par le leader, celui qui crée des emplois tout seul, à la seule force de son poignet : grand écueil de notre société qui accorde à l’« intellectuel » et au leadership, plus de valeur qu’au manuel et à l’« exécutant ».Le mythe de l' »Elu ». Cette pensée est pourtant à l’origine de toutes les tyrannies contre lesquelles nos démocraties tentent en apparence de se prémunir. Le chef serait donc plus méritant que les membres de sa tribu ? Ne parlerait-on pas plus d’un gourou dans ce cas là, qui a la main mise sur sa secte ? La Miviludes s’intéressera-t-elle un jour à certaines entreprises ou autres startups boursières dont les communications internes n’ont rien à envier aux propagandes officielles de certains régimes dictatoriaux ? Ou à l’administration ? Le culte de la personnalité et l’exploitation de l’homme par l’homme ne serait-elle donc réservée qu’aux tyrans sanguinaires, aux raëliens ou la scientologie ?

Quid de l’actionnaire, de l’héritier, ou du rentier qui s’enrichie sans rien faire ?

5. Les inégalités sont nécessaires, appelez çà l’« équité » si çà vous chante… :

J’avais failli lire John Rawls, il y a quelques années, je l’avais même acheté, et puis quand j’ai vu son énorme pavé posé dans mon salon, traitant de sa « Théorie de la justice », j’ai eu comme une révélation, avant même que la machine à lire sans ouvrir les pages soit inventée par la science 15 ans plus tard, je me suis moi aussi dit que je pouvais être critique littéraire en ayant simplement lu la quatrième de couverture. Alors cher John Rawls, sache que le dicton nous rappelle qu’« à mauvaise cause, force paroles  ». Bien que ta quête de justice sociale soit tout à fait louable j’avoue que c’est ce mot « Théorie » décliné en 900 pages qui doit me faire en réalité un peu peur…

Il est néanmoins amusant de constater que les économistes « orthodoxes » ( en général ceux qui gagnent bien leur vie) pensent toujours que les inégalités sont nécessaires, même dans une certaine mesure, en raison de nos productivités et besoins différents, ce qui est vrai ( dans une certaine mesure aussi) que seule la quête d’enrichissment personnel est vecteur de créativité mais peut-être faudrait-il leur conseiller d’étudier l’économie pré-capitaliste, qui a duré bien plus longtemps que celui qu’ils ont passé à faire leurs études financées au passage par la collectivité et des professeurs payés au lance-pierre, car à l’utilité probablement beaucoup moins importante que les traders ou cadres de banques d’affaires qui doivent représenter pour eux les phares de l’humanité.

Certains iront pousser l’absurdité jusqu’à prétendre que « les inégalités sont nécessaires tant qu’elles contribuent à réduire les inégalités » Je n’ai malheureusement pas réussi à retrouver le lien menant vers cette perle…Mais va comprendre comment l’esprit tortueux de certains bonshommes essaie toujours de retomber sur ses pattes…

Le coefficient de Gini(indice de 0 à 100 sur le diagramme) est une mesure statistique de la dispersion d’une distribution dans une population donnée, développée par le statisticien italien Corrado Gini. Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite et 1 signifie une inégalité parfaite (par exemple un seul salarié dispose de tous les revenus et les autres n’ont aucun revenu).wikipédia

6. « There is no alternative » (TINA) slogan immortalisé dans les années 80 en Grande Bretagne par Margareth Thatcher, la célèbre «  Dame de Fer », probablement en raison de sa politique néo-libérale considérée comme étant déjà « un peu » brutale à l’époque…

En gros, « circulez y’a rien à voir, si vous êtes pas content c’est pareil…, et surtout, évitez de trop réfléchir, çà ne sert à rien… »

Et puis si vous insistez un peu on vous ressortira les millions de morts de Staline ou le régime nord coréen, et que le communisme n’a pas marché, ce qui est vrai, en omettant de préciser que le capitalisme n’en a plus pour très longtemps lui non plus et peut-être même en encore pire…Mais l’écologie étant un peu l’angle mort de la doxa économique libérale, les éditorialistes nationaux dûment choisis par les thuriféraires du système, auront vite fait de vous remettre dans le droit chemin, en invoquant l’hymne hypnotique et sacré de la Croissance dont aucune démocratie moderne digne de ce nom ne saurait faire l’impasse, course à l’emploi et compétition internationale obligent…

TINA serait ainsi un peu la face tyrannique du : « de toute façon tout le monde fait pareil  » issu des excuses de cours d’écoles pour légitimer maladroitement des actes pourtant théoriquement répréhensibles par la morale et le justice…

(liberté, égalité, fraternité, çà vous dit quelque chose ?)…

Non, de quoi vous parlez ?

sources : wikibéralwikipédiaalternatives économiqueA quoi sert le profit ?, Martin Masse, pour le fun, d’autres et moi-même, mais moi-même n’est-il pas un autre pour un autre « moi-même » ? Bon ok je m’arrête là 🙂

Via : Agoravox

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