Source : Le Nouvel Obs, Timothée Vilars, 16-12-2016

Le quartier al-Zabdiya (sud-est d’Alep) pilonné par les frappes du régime, mercredi 14 décembre. (STRINGER/AFP)

Les images de la guerre en Syrie proviennent en partie d’activistes des deux camps, dessinant deux visions géopolitiques diamétralement opposées. Comment faire le tri ?

Que s’est-il passé à Alep-Est ? Lundi 12 décembre au soir, il ne fallait pas errer longtemps sur Twitter pour voir défiler une litanie de messages déchirants sur l’épilogue du calvaire de la deuxième ville syrienne. La situation dans les dernières poches contrôlées par les rebelles est désespérée ; des corps jonchent les rues ; des civils seraient sommairement exécutés par les troupes du régime qui prétextent leur soutien aux “terroristes” ; le personnel médical, directement ciblé. Le mot “génocide” est brandi. Le souvenir de Srebrenica réactivé ; sauf que cette fois, on y assiste “en direct, sur les réseaux sociaux”.

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Mais presque simultanément, d’autres images apparaissent. Foin de ville martyre : on y voit au contraire les Alépins fous de joie, “libérés” de cinq ans de cauchemar, dansant dans les rues. Ils lèvent les bras au ciel, remercient le gouvernement Assad, désormais en voie de gagner la guerre contre les terroristes – un terme ici préféré à celui, un peu fourre-tout il est vrai, de “rebelles”. Les massacres ? Des rumeurs colportées par les médias occidentaux manipulés.

Que croire ? Deux visions du monde s’opposent. L’une (l’occident pour aller vite) ne s’est jamais départie de l’illusion que la tentative de révolution démocratique syrienne serait le dernier étage de la fusée du printemps arabe ; l’autre (plutôt pro-russe) n’a jamais vu la révolte de 2011 comme autre chose qu’un putsch salafiste, soutenu en sous-main par les puissances de l’argent pour faire vaciller un leader légitime, garant de la stabilité régionale.

Ce second camp de l’information mondiale a profité d’une guerre interminable et ultra-complexe, moins médiatisée qu’elle n’y paraît, pour s’engouffrer dans tous les flous, dans toutes les incohérences politiques et intellectuelles, et saper pas à pas la crédibilité du premier. Pour comprendre comment est née cette confusion, savamment entretenue par deux camps qui se renvoient mutuellement à leurs accusations de propagande, il faut en revenir aux sources d’informations disponibles.

L’OSDH ou le don d’ubiquité

C’est l’une des réalités les plus étranges et sans doute les moins connues de la couverture médiatique du conflit syrien. Samedi 10 novembre, les troupes turques entrent dans al-Bab, fief de Daech dans le nord du pays. Dimanche, l’Etat islamique reprend possession par surprise de la cité antique de Palmyre ; mercredi matin à Alep, les bombardements reprennent malgré le cessez-le-feu. A chaque fois, l’information tombe sur les fils d’information du monde entier avec cette source : “OSDH”, pour Observatoire syrien des droits de l’Homme (SOHR, en anglais).

Pourtant à chaque fois, un seul téléphone a sonné : celui de Rami Abdel Rahmane (Ossama Suleiman de son vrai nom), un immigrant syrien basé à Coventry, au Royaume-Uni, directeur et… seul membre actif de l’ONG. L’homme ne doit guère prendre de vacances. Celui qui dit n’avoir pas mis le pied en Syrie depuis 2000 a en effet gagné sa crédibilité auprès des grandes agences de presse à force d’un incroyable travail de fourmi solitaire.

Rami Abdel Rahmane (Facebook)

Rami Abdel Rahmane (Facebook)

Sur la centaine de dépêches AFP sur Alep diffusées entre lundi et mercredi, l’organisation est citée pas moins de 36 fois en 48 heures. Reuters et Associated Press citent, elles aussi, abondamment les informations communiquées par l’immigré alaouite. Une OSDH-dépendance telle, que Rami Abdel Rahmane a délaissé au fil des ans la simple recension des exactions du régime Assad (son but premier et militant) pour donner un panorama plus large et plus objectif du conflit, informant également sur les pertes humaines des loyalistes et les massacres perpétrés par les factions de rebelles.

Aussi discret sur son passé que sur ses financements, l’homme dit avoir tissé un large réseau de près de 200 informateurs, qui grossit par cooptation, et que l’ancien diplomate français spécialiste de la Syrie Ignace Leverrier avait longuement mis en accusation sur son blog du “Monde” en 2014. Un flou sur les méthodes qui l’a fait accuser de tous les maux au fil des ans : trop tendre avec Assad ou au contraire caisse de résonance de la rébellion, acoquiné avec les Frères musulmans ou au contraire avec les renseignements britanniques…

Toujours est-il que le don d’ubiquité sur le terrain de Rami Abdel Rahmane et son apparente impartialité lui ont fait acquérir une place surdimensionnée dans le traitement du conflit – par pure commodité selon certains, ses communiqués étant rédigés en anglais et surtout accompagnés de bilans humains chiffrés et actualisés, nerf de l’information de guerre.

Le dernier bilan de 312.000 morts en cinq ans et demi de conflit, repris partout, c’est lui. Un chiffre très certainement sous-estimé, puisqu’il ne comprend que les victimes identifiées, ou celles documentées par des photos ou vidéos transmises à l’OSDH, qui elle-même extrapole plutôt le nombre de victimes autour de 450.000.

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L’ONU privée d’observateurs

Ces bilans chiffrés ont cruellement manqué lundi soir à l’ONU, alors que la rébellion d’Alep tombait. Le secrétariat des Nations unies indique que Ban Ki-moon s’alarme des informations faisant état d’atrocités “contre un grand nombre” de civils, alors que les témoignages évoquant des massacres s’amplifient sur les réseaux sociaux. Mais l’ONU précise immédiatement ne “pouvoir vérifier de manière indépendante ces informations” et se contenter de transmettre ses “grandes inquiétudes”.

Et pour cause : les Nations unies ne disposent pas d’observateurs sur le terrain, ce que déplorait encore récemment le Haut-Commissaire aux droits de l’homme Zeid Ra’ad Al Hussein. Il a donc fallu attendre mardi pour que le porte-parole du Haut-Commissariat, Rupert Colville, quantifie la tuerie. Il évoque alors “l’assassinat” d’au moins 82 civils par les forces pro-Assad, indiquant que son bureau a réuni “des informations crédibles selon lesquelles des dizaines de civils ont été tués – soit par des bombardements intenses, soit par des exécutions sommaires de la part des forces pro-gouvernementales.”

L’ONU a aussi des difficultés à estimer le nombre de personnes qui ont déjà quitté la ville. Elle avance le chiffre de 37.000 civils, se basant sur l’enregistrement de ceux qui ont rejoint l’un des abris mis en place par le gouvernement. L’OSDH parle de 130.000 personnes… quatre fois plus. L’ONU ignore aussi la façon dont ces personnes sont véritablement traitées, s’inquiétant notamment de la présence de militaires dans ces bâtiments saturés.

ONG et activistes, première source d’info

En l’absence d’observateurs internationaux, l’essentiel des informations sur ce qui se passe à Alep-Est émane désormais de ses habitants, qui témoignent de l’atrocité du quotidien. Le problème, c’est que la quasi-totalité des personnes qui se filment sur Twitter ou interviennent dans les médias sont elles-mêmes des activistes ou des combattants rebelles, sans que ce soit toujours précisé – un élément que les sceptiques ne manquent pas de pointer.

Hicham Eskef, cité comme “l’un des responsables des rebelles” par “Midi Libre” le mois dernier, était ainsi présenté comme un simple “habitant”, mercredi soir sur les chaînes du groupe Canal+ (ce qui n’enlève rien à l’aspect dramatique de son témoignage).

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Les mêmes personnes sont citées en boucle par les médias internationaux puisqu’elles sont les seules à s’exprimer en anglais et à avoir accès à un système d’internet par satellite dans des quartiers privés d’eau, d’électricité et de carburant. Citons les activistes Lina Shamy et Abdulkhafi Alhamdo, ou la petite Bana, fillette de 7 ans devenue le symbole de la vie sous les bombardements à Alep-Est.

La médiatisation de Bana Alabed a immédiatement posé question, pointe “le Monde” : comme toutes les mises en scène d’enfants en temps de guerre, certains crient à la propagande.

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Le “New York Times” est entré en contact avec celle qui gère son compte Twitter, suivi par 300.000 personnes : sa mère Fatemah. Le quotidien américain a ainsi pu confirmer que les vidéos avaient bien été tournées à Alep-Est, mais relève que la fillette semble réciter un texte appris par cœur. Un collaborateur de TF1 a également rencontré la famille. Il faut dire qu’en 2011, l’histoire d’une blogueuse lesbienne de Damas, qui s’est révélée être un Américain de 40 ans vivant en Ecosse, a appris la méfiance à la presse internationale…

Les contenus postés par des ONG présentes sur place ne sont pas nécessairement à prendre pour argent comptant. Lundi soir, une vidéo sanglante virale censée dépeindre les massacres de civils à Alep, partagée sur Twitter par l’association humanitaire Syria Charity – l’une des rares ONG françaises présentes en Syrie – s’est révélée mal contextualisée. Comme le souligne l’association, ce genre d’erreurs ne diminue pas l’horreur de la vie quotidienne dans la ville mais a pour tort de nourrir le scepticisme.

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Les Casques blancs, le grand soupçon

Autre cible privilégiée des pro-Assad : l’organisation de secouristes “Les Casques blancs”, longtemps pressentie pour le prix Nobel de la Paix cette année, est aussi devenue une des rares sources d’informations de terrain. Le public français les connaît surtout via le visage d’Ismael al-Abdullah, devenu le principal contact sur place de l’émission “Quotidien” de Yann Barthès.

“Le cessez-le-feu est fini. Tout le monde sera exécuté quand les forces d’Assad et leurs voyous vont capturer notre zone”

La “Défense civile syrienne” (nom officiel des Casques blancs) a été créée en 2013 à l’initiative d’un consultant britannique qui travaillait auprès de l’opposition, pour pallier l’absence des services publics dans les zones non-contrôlées par le régime. Ces civils sauvant des civils, qui se disent non armés et non politisés, ont vite gagné la sympathie – et les subventions – de l’Occident. Leur équipement est en effet financé à hauteur de dizaines de millions de dollars par l’Europe et les Etats-Unis, ce qui leur a valu des soupçons infinis.

Mi-septembre, Bachar al-Assad lui-même montait au créneau pour minimiser le service rendu par les Casques blancs, et le Kremlin les taxait de “proches d’Al-Nosra”, histoire de se donner un blanc-seing pour frapper les hôpitaux jusqu’au dernier. Il faut dire que les Etats-Unis n’ont pas clarifié la situation en interdisant leur territoire au directeur de l’ONG, Raed Saleh, qui n’a pu se rendre à une remise de prix à Washington en avril.

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Des incertitudes exploitées par la russosphère

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