Le vrai visage de l’Homme

Parole de métaleux vous propose un podcast un peu spécial cette fois. Comment interviewer le mystérieux auteur Saad Jones ? Derrière la scène, des métaleux donnent voix à ses mots. Chacun apportant son émotion, sa sincérité tout en respectant strictement les textes de Saad pour une émission que vous ne trouverez nulle part ailleurs ! Quand plusieurs personnes parlent d’une même voix, c’est bien. Mais quand plusieurs voix parlent d’une même personne, c’est mieux. Toutes pourraient être la sienne mais aucune ne l’est. Telles furent les conditions à l’origine de ce projet aussi généreux qu’atypique, pour que l’énigmatique et contrasté Saad Jones accepte de dévoiler, avec une captivante sincérité, l’humaine profondeur de sa dualité.




Des remerciements, oui et il y en a beaucoup à distribuer !

Tout d’abord la squad de voix : Ellen, Nokturnos, Bellovesos, Dory, Yannick, LP qui est là sans être là. Merci à vous tous d’avoir participé à cette mémoire auditive ! Merci pour votre temps et investissement sans failles car ce genre de podcast nécessite une logistique spéciale. La bonne humeur fut au rendez-vous et c’est tant mieux !

Joseph Sardin pour sa fameuse sonothèque ! https://lasonotheque.org/. Pas de podcast possible sans son travail en amont ! Merci encore pour ton travail de fourmi.

Saad Jones : patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Merci à toi !

Les artistes de métal, tous sans exception !







Je suis intimidé de parler à un écrivain. Je vais essayer d’aller au-delà de mon appréhension. L’écrivain a souvent eu – du moins dans le monde francophone – la stature de l’homme qui sait, de l’homme qui peut éclaircir des zones d’ombre. Peux-tu apporter quelque chose à la communauté ?

Il est tout à fait naturel d’être intimidé lorsque l’on s’adresse à un écrivain, mais pas pour les raisons que tu décris. Les écrivains n’en savent pas plus que les autres, c’est un mythe ; à peine sont-ils de simples torches qui éclairent certains aspects de notre vie, parfois de simples bougies qui distribuent un peu de magie, quelquefois les phares d’un camion prêt à t’écraser.

L’appréhension que l’on pourrait avoir en s’adressant à des écrivains vient plutôt du fait que ce sont des êtres ambigus sans qu’on s’en aperçoive au premier abord. Cachés sous le respectable vernis de la « littérature », les écrivains sont en fait de grands malades.

Pour terminer un roman, il faut avoir puiser dans sa folie, il faut avoir été obsédé par l’idée de conclure un interminable texte après s’y être perdu et cogné contre les lignes, pendant des heures, des jours et des mois. Un écrivain est un artisan, un artiste à part entière, mais qui cache ses tares derrière la rigueur et le prestige « propret » qu’à « celui qui écrit ».

Ensuite, il faut toujours avoir à l’esprit qu’un écrivain est par définition un observateur. Quand tu rencontres un écrivain, il passe ton individu au radar de son esprit créatif. C’est pour cette raison que les rencontres « en chair et en masque » avec mes lecteurs sont si stimulantes pour moi. Quand je suis en tournée pour faire la promotion de mes romans, je demande à mes interlocuteurs de me rencontrer un par un, et de ne me parler qu’à l’aide d’un système audio, une sorte de cocon qui nous permet d’avoir des conversations privées, parfois intimes, souvent bouleversantes (seul mon interlocuteur direct entend ma voix, personne d’autre). Parmi les centaines de lecteurs qui ont eu la gentillesse de venir me rencontrer, certains ont inspiré ou inspireront les personnages de mes futurs romans sans qu’ils le sachent.




Tu ne dévoiles pas ton identité pour des raisons personnelles !

Petit préambule :

Jean-Pierre Claris de Florian

Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.

Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
je n’ai point de talent, encore moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.

Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.

L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.

Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons cachés.

Pour vivre heureux vivons cachés Saad Jones le grillon. Pourquoi te caches-tu ? Est ce seulement personnelle ? Crois-tu aux réseaux sociaux ?

Le « personnage » de Saad Jones, avec sa tenue sombre et son masque noir et or, s’est créé en parallèle de l’écriture de mon premier roman VIOLENT INSTINCT, car je souhaitais me présenter en public de manière plus élégante que l’homme que je suis, en cohérence avec le message humaniste que je souhaite passer dans mes romans.
Cette couverture me permet aussi de protéger mon identité car je vis, travaille et voyage dans des pays où les libertés ne sont pas aussi garanties qu’en Europe. Les thèmes que j’aborde dans mes romans pourraient paraître dans certains pays que je fréquente comme « controversés » (pour ne pas dire « blasphématoires »). Le Metal n’a pas bonne réputation dans certaines parties du monde, et ainsi j’essaie de protéger ma vie et celle de ma famille. Vu d’Occident, cela peut paraitre absurde, mais j’ai vécu dans plusieurs pays quelques expériences « révélatrices » (dont certaines sont relatées dans mes romans) qui m’amènent à rester méfiant, notamment sur les réseaux sociaux (qui par ailleurs sont tout sauf anonymes).
Les réseaux sociaux actuels ne sont que des outils de communication, quoique des outils surpuissants. On peut s’en passer (peut-être), s’y perdre, en rire, en pleurer. Ils nous donnent l’impression de pouvoir boucher tous les trous de notre existence, notre solitude, notre soif de reconnaissance, nos désirs inassouvis, mais en réalité tout cela n’est qu’une question de câble, de carte mère et d’écran tactile.
Heureusement, la technologie n’a pas encore réussi à copier parfaitement la réalité. Les réseaux sociaux ne savent pas encore reproduire les frissons d’une vraie caresse, imiter le goût du pain frais, et le parfum de la sueur ne passe pas encore par la fibre. A un moment, il faut acheter son billet de concert et se mêler à la foule, masqué ou pas.

Ton nom de scène est la composition de Sad : triste et Saad : heureux (en arabe) et de Jones. Est-ce un anglicisme à la tagada jones ? flagada jones? peux-tu nous en dire plus ?
Les gens retiennent ce nom, il sonne bien à l’oreille, crois tu au pouvoir des mots ? Le fond et la forme semblent parfois confondus de nos jours – Qu’en penses tu ?

Je crois au pouvoir des mots, oui, mais les conditions dans lesquelles ils sont lus, écoutés ou dits sont primordiales. Avant d’écrire, je peignais et je jouais de la musique, mais j’ai découvert avec l’écriture des moyens créatifs bien supérieurs, mieux adaptés à mon imagination et par l’écriture il m’est plus facile de faire passer les messages que je veux faire passer.
Dans des sociétés comme la nôtre, le fond et la forme sont indissociables, c’est indéniable, tout comme l’œuvre et l’artiste le sont. Le fond et la forme ont tous les deux leurs raisons d’être. Pour être franc, je pense que l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé le « personnage » de Saad Jones vient du fait que, avec le temps, j’ai réalisé que mon enveloppe charnelle ne correspondait pas vraiment à ce que je voulais « transmettre ». Quand on me rencontre « en chair et en masque », c’est avant tout mon esprit que l’on rencontre, car mon apparence n’est plus une barrière (plutôt un portail, pour faire un mauvais jeu de mot).
Je vais te décevoir mais mon nom de plume n’a aucun lien avec Tagada Jones ou Flagada Jones, ni même Indiana Jones… En fait, je cherchais un nom à consonance « internationale », moi qui vis à l’étranger et voyage beaucoup. Le nom « Jones » est d’origine galloise, mais c’est dorénavant un nom extrêmement commun dans le monde. Il existe par ailleurs de « Saad Jones » en Inde. Le choix de mon « nom de plume » a en effet été guidé par le souhait de faire se refléter dans ce nom la dualité des hommes, telle que je la décris dans mes romans ou que je la montre à travers mon masque noir et or.

Vis-tu à travers la musique ? Quel est le rôle de la musique dans ta vie ?

Je vis constamment avec de la musique dans les oreilles, que ce soit du Metal ou autre chose. Quand j’écris, je sélectionne en général une musique qui correspond à l’atmosphère que je veux développer, une musique qui porte mes mots là où je veux qu’ils aillent. Parfois c’est l’inverse, je souhaite une musique qui se dilue dans l’air et laisse mon esprit tranquille.
En revanche, je ne me relis que dans le silence.

Comment es-tu arrivé au metal ? Raconte nous ton parcours pour en arriver au death et black metal. Ou peut-être écoutes-tu encore plus extrême ? Si le metal n’existait pas, l’aurais-tu inventé dans un de tes livres ? (ou alors, dans une réalité alternative, aucun livre ne serait paru)

Je suis arrivé au Metal de manière très traditionnelle, je pense. Adolescent, on m’a prêté une cassette, et une autre, puis j’ai acheté mon premier album, et ainsi de suite. Tout s’est fait par paliers : un peu de grunge au début, le Black Album un jour, le lendemain And Justice for All qui surprend un peu les oreilles, Chaos AD de Sepultura qui sonne comme la tondeuse de mon père et qui soudain, d’un coup, te transporte dans un autre monde, puis Slaughter of the Soul de At the Gates qui t’amène à te dire que cette musique tu suivras toute ta vie. Ensuite, ce sont des albums qui marquent des moments, des voyages, des peines. Il y a aussi des souvenirs de concerts et de festivals, avec leurs odeurs et leurs acouphènes.
En ce qui concerne le Black Metal, Je l’ai découvert assez tard, sans vraiment m’en rendre compte (par un fil Youtube) et surtout sans connaître toute cette mythologie morbide qui fait que beaucoup s’identifient à ce style sans vraiment en apprécier l’essence.
Je sais ce que j’aime dans le Metal mais je ne m’arrête pas aux différents styles et je sais avoir encore énormément de choses à découvrir. Par exemple (et je suis conscient que je vais en choquer plus d’un), j’ai seulement et « vraiment » découvert Black Sabbath, Dio, Iron Maiden et Judas Priest il y a quelques années lorsque j’ai commencé l’écriture de mon troisième roman, celui qui clôturera la trilogie Violent Instinct et dont (attention scoop !) une partie de l’action se déroulera dans les années 80. Ces groupes sont des légendes et leur musique est exceptionnelle, mais je n’ai commencé à l’apprécier qu’après quarante ans.
Le Metal est une musique extrêmement variée dont « l’Histoire » porte sur une quarantaine d’années. Il y en a pour tout le monde et pour toutes les humeurs. C’est d’ailleurs si varié que l’on peut même se demander si le Metal existe et ce qui le caractérise…

Comment inscris-tu le metal dans notre monde ? Est-il une catharsis géante ? Est-il un symptôme d’un monde en ébullition ? Est-ce autre chose ? Est-il protéiforme ?

Le Metal est un refuge, en tout cas pour moi. C’est un refuge qui me permet de mieux vivre mes détresses, mon stress aussi, mes angoisses, mes colères, ma nostalgie, ma haine parfois. Il y a dans le Metal une variété qui permet cela, une force qui touche à la fois le corps et l’esprit.
Même s’il est parfois célébré dans les médias « mainstream » et que certains groupes de Metal vendent plus que les meilleurs grands artistes de variété, même s’il existe une véritable industrie du Metal, je pense que le Metal reste une musique de marginaux. Le Metal s’adresse principalement aux décalés, aux révoltés, il sent la poudre, la révolte, et c’est aussi pour cela que le Metal reste le type de musique le plus détesté par la majorité de la population, mais aussi par certains pouvoirs politiques (dans certains pays que je fréquente d’ailleurs).
Au-delà de la musicologie et des caractéristiques techniques de ce type de musique (s’il y en a), ce qui caractérise le plus le Metal pour moi, c’est la sincérité qu’on y retrouve. Pas la « vérité », la « sin-cé-ri-té ». Dans mon premier roman, le héros Tilio dit à l’héroïne Marie (page 233):
« Votre musique a du sens, elle parle, elle raconte des histoires, elle raconte la vie, la vraie, pas celle de quelques connards qui prétendent être ce qu’ils ne seront jamais… Votre musique est sincère… et la sincérité, c’est tout ce qui importe, non ? »

La dualité fait partie intégrante de ce monde. Si tu l’exprimes à travers ton masque à double couleur, es-tu quelqu’un de versatile qui change souvent d’opinion ou au contraire quelqu’un de conviction qui aime hurler/growler pour se sentir vivant et s’affirmer ?

La dualité est une caractéristique universelle, mais il est vrai qu’elle est particulièrement visible chez les Metalleux, qui sous leurs cuirs noirs sont pour la plupart des êtres très sensibles.
En commençant à écrire, j’avais envie de questionner ma propre dualité, de mettre le doigt sur mes propres contradictions et les contrastes de ma personnalité les plus forts. Dans la vie, je suis une personne assez calme, non-violente, antimilitariste, diplomate, plutôt un observateur timide de la vie, mais voilà : J’écoute du Metal, une musique sombre, violente, agressive, focalisée sur tous les aspects de la mort… Je devais creuser un peu tout cela, et cette recherche au plus profond de moi-même, je la fais à travers les personnages.

Dans ton livre, VIOLENT INSTINCT. Je pensais trouver une ribambelle de groupes / chansons s’appelant ainsi. MetalArchive m’a donné tort. As-tu fait exprès ?

Au tout début de l’écriture de VIOLENT INSTINCT, j’ai très vite décidé de ne pas utiliser les noms de groupes connus pour des raisons légales, même si je n’y connais pas grand-chose en droit d’image. Puis, je me suis rendu compte que cela aurait aussi parasité mon histoire, et je souhaitais que les lecteurs se concentrent sur mes personnages, pas sur la manière dont je décris tel ou telle star… (d’autres le font dans des romans, sans doute mieux que je l’aurais fait)

Si l’on regarde ce qu’est la « littérature » Metal, la majorité se compose de biographies, et il est très rare de trouver du contenu qui ne met pas en valeur une entité sûre du « business Metal ». Je ne voulais pas faire un roman qui soit une « extension » de la sphère Metal, je voulais faire un « Roman Metal » dans lequel on retrouve des « paroles de Metalleux ». C’est très différent de la tendance « people » actuelle, mais c’est aussi ce qui fait l’originalité de mes romans.

Est-ce que l’être humain est toujours aussi proche de la guerre du feu que l’on veut nous faire croire ? … Ou sa dimension spirituelle prendra le pas (et donc son humanité)

J’ai de plus en plus de mal à penser l’Homme en tant « qu’humanité », et je le vois de plus en plus comme un groupement d’individus ayant chacun sa propre spiritualité, une peu comme si je ne croyais pas à une spiritualité collective, ni à un destin commun. Les religions et l’enseignement de l’Histoire ont tenté de nous y faire croire, peut-être pour le bien de la majorité, mais je crois que tant que des hommes auront faim, froid, peur, du désir ou du chagrin, ils se battront entre eux. Donc tant qu’ils seront des hommes, ils se battront.

Quand on a voyagé comme moi dans des démocraties, des dictatures, des royaumes obscures, des pays dans lesquels l’anarchie règne, et des régions où la guerre vient de passer, quand on a, comme moi, un goût pour l’Histoire, on comprend que la paix est une anomalie. Nous vivons, au moins en Europe, une période privilégiée de paix (une paix fragile par ailleurs). Récemment, mon père à la retraite a réalisé l’arbre généalogique de notre famille. Nous avons découvert qu’il était le premier adulte de la famille en 300 ans à ne pas avoir vécu dans une France en guerre contre un pays européen voisin. C’est une anecdote qui, je pense, donne à réfléchir.

Malheureusement, je pense que cette paix ne durera pas. Les fascistes sont de retour sur le devant de la scène (les barbes noires comme les fausses blondes) et la guerre est à nouveau banalisée, idéalisée par le cinéma, vue par beaucoup comme une fête glorieuse alors qu’elle n’est qu’une boucherie dont ne sortent que des cadavres, vivants ou morts.

Te sens-tu proche du mouvement littéraire humaniste ?

Malheureusement, ma culture littéraire est assez limitée et mes connaissances sur l’Antiquité sont sommaires, mais je me retrouve dans une partie de la définition suivante :

« Les auteurs humanistes croient en la capacité des connaissances de l’Homme et revendique l’importance d’une bonne instruction qui permet d’ouvrir la voie aux notions de liberté, de tolérance et d’ouverture d’esprit et à l’émergence d’une morale universelle. ».

Cependant, en ce qui concerne le dernier point (la morale universelle), je ne suis pas convaincu que son émergence soit possible. En tant qu’être humain, je la souhaite, mais (et je me répète), tant que des hommes auront faim, froid, peur, du désir ou du chagrin, ils se battront, détruiront, refuseront l’autre et préfèreront la soumission à la liberté si la soumission leur apporte du pain, du feu, du plaisir et de quoi oublier qu’ils et leurs proches vont mourir un jour.

A propos de violent instinct…. On sent le vécu dans ta narration. La description du Liban est trop…organique et colorée pour n’être qu’une vulgarisation de wikipédia. La galère du festival sous l’eau est du même acabit. As-tu vécu les galères du Hellfest ou du fury fest ? (si oui, on était voisin sans le savoir…).

J’ai vécu dans plusieurs pays, dont le Liban. Ce pays a changé ma vie, ma manière de voir le monde, la religion, les relations humaines, la politique, la géopolitique, la guerre, la paix, etc. Le Liban est un pays extra-ordinaire (le trait d’union est très important). J’ai également vécu longtemps en Grande-Bretagne, donc dans VIOLENT INSTINCT ma description de ces pays s’est appuyée sur un vécu, sur des impressions, des souvenirs, des images, des bruits et des odeurs.

Dans RED ROOTS, l’action se déroule en partie sur l’ile de Madagascar et en Norvège. Je connais un peu « l’ile rouge » pour avoir eu la chance de la visiter et d’y avoir des contacts (J’y ai même envoyé quelques exemplaires de mes romans à des metalleux locaux rencontrés sur Internet, car il est très difficile pour eux de se procurer ce genre d’œuvres). Oslo est aussi une ville que je connais un peu.

Depuis plus de 25 ans, j’écoute du Metal, je joue du Metal, je vais aux concerts et aux festivals en France ou dans les pays où je réside. Comme beaucoup, j’ai aussi joué de la musique, tout d’abord dans des hangars puis dans des salles plus larges avec des groupes plus connus (J’ai encore une belle batterie chez moi, mais je n’ai jamais été un bon musicien). Là encore, j’utilise un vécu pour asseoir mes scénarios dans une réalité plausible.

Est-ce que les libanaises sont les plus jolies filles du monde ?

Les libanaises sont surtout des femmes de caractère, et cela est vrai dans toutes les communautés (et par extension aux femmes du Moyen-Orient en général). Il y a chez elles une vigueur qui force le respect. Elles savent exprimer leur intelligence, leur volonté, tout comme leur féminité. Ce sont des femmes d’action et d’autorité, et c’est cela qui les rend belles (A mon humble avis).

Quel est le personnage que tu as appris à détester dans ce livre ? Pourquoi ?

Dans ma démarche d’écrivain (et d’homme qui écrit pour comprendre sa propre humanité), je m’efforce plutôt d’apprendre à aimer mon prochain comme mes personnages. Je m’oblige à les écouter et tente de les comprendre. Un peu comme une mère avec ses enfants, il m’est assez difficile de détester des êtres que j’ai moi-même engendrés.

Cependant, après réflexion (une longue réflexion…), je crois avoir trouvé au moins un des personnages de VIOLENT INSTINCT que je pourrais détester si je ne m’en tenais qu’à ce que j’ai écrit de lui : le journaliste Mark Ross qui interview le groupe HM à la radio dans son émission sur « toutes les musiques ». Il ne connaît rien au Metal (ce qui n’est pas une tare) mais ne s’attache qu’aux apparences (je me sers d’ailleurs de ses yeux pour décrire mes personnages principaux aux lecteurs). C’est un personnage hypocrite, faussement intéressé, volontairement mielleux et qui s’efface devant le moindre danger. Un vrai lâche du quotidien… Je réutiliserai ce personnage avec ses défauts et ses faiblesses dans mon troisième roman qui clôturera la trilogie VIOLENT INSTINCT.

Tu dédies ce livre à Tilio…Qui est il ?

Tilio est un être que j’aurai dû voir grandir, mais que je n’ai jamais rencontré. Je lui ai offert une vie.

Quel est ton personnage préféré ? Pourquoi ?

Mon personnage préféré est étrangement un personnage très secondaire : c’est Ziad, l’organisateur du festival Dar-Al-Metal, celui qui invite Tilio et son groupe HM à venir jouer au Liban.

Ziad est un passionné, un idéaliste tout en étant un « logisticien », un être généreux mais discret. J’admire sa persévérance malgré les écueils, son respect de la promesse tenue (à son grand-père exilé de revenir reconstruire le pays de ses ancêtres). Il y a quelque chose dans ce personnage qui ne touche et force le respect, un côté chevaleresque sans le sang sur l’épée. (Je suis conscient que l’on parle d’un personnage de roman, mais comme tous les auteurs, les personnages que j’invente sont bel et bien vivants)

En fait, à titre personnel, j’ai toujours préféré les gens qui « construisent » plutôt que ceux qui « détruisent ». La politique de la terre brûlée n’aura jamais mes faveurs.

As-tu abandonné un personnage en cours de route durant la rédaction ?

Je crois avoir, oui, réduit un peu le rôle de certains personnages afin de ne pas leur donner une importance trop prégnante ou pour que leurs « personnes » ne prennent pas le dessus sur ce qu’ils représentent. Par exemple dans VIOLENT INSTINCT, le manager du groupe HM est aussi leur dealer attitré. J’ai décidé de réduire ses interventions « humaines » afin qu’il ne représente que ce qu’il est : un fournisseur, un cynique, le maillon d’une chaîne et d’une industrie morbide, celle du commerce de la drogue.

En revanche, des prénoms de personnages ont été abandonnés durant la rédaction. Par exemple, Zafer et Karam (le guitariste et le batteur du groupe) ne s’appelaient pas ainsi dans mes premiers documents. En écrivant mon premier roman, je me suis rapidement rendu compte que chaque prénom devait à la fois se distinguer nettement des autres pour éviter la confusion, mais aussi que chacun des prénoms devaient porter un message subliminal. Par exemple, le prénom « Zafer » signifie « le fort » alors que Karam signifie « le généreux ». Même quand comme moi on ne parle pas l’arabe, la « sonorité » de ces prénoms évoque déjà un trait de caractère des personnages.

Quel groupe serait apte à créer une chanson ‘VIOLENT INSTINCT’ (dans notre monde réel) ?

Je refuse de répondre à cette question car ce serait déjà fausser ou influencer mes futurs lecteurs. J’ai eu énormément de retours de lecteurs me disant : en écoutant ce groupe-là, j’avais l’impression d’entendre Tilio (mon héros) chanter, ou : c’est exactement le type de morceau que jouerait le groupe HM dans ton roman…

En réalité, je n’ai pas de réponse à cette question. L’unique chose que je peux révéler est que, pour moi (et peut-être pour moi seulement), Tilio est un sosie de Burton C Bell et Zafer de Dino Cazares de Fear Factory. C’est ainsi que je les visualise, mais je sais que ce n’est pas le cas de tout le monde.

Récemment, on m’a contacté pour me montrer la photo d’une jeune malgache en me disant : c’est le sosie de Lia (l’héroïne du RED ROOTS, mon second roman) ! mais pour moi, cela ne marchait pas du tout ! je ne la visualisais pas du tout telle que sur la photo.

Quel auteur t’a influencé pour l’écriture ? Dans le style ? Dans la narration ?

Je n’ai pas une grande culture littéraire, mais si je ne devais citer que deux auteurs, ce serait Albert Camus et Chateaubriant. Il y a dans leurs œuvres des choses qui me touchent, une simplicité dans l’écriture qui pourtant sert un ensemble complexe d’émotions et de sentiments.

En réalité, si je devais me mettre une étiquette stylistique, je ne me considère pas comme un auteur de Thriller, mais plutôt comme un écrivain romantique noir.

Définition de romantisme (wikipedia) : « le romantisme se caractérise par une volonté de l’artiste d’explorer toutes les possibilités de l’art afin d’exprimer ses états d’âme : il est ainsi une réaction du sentiment contre la raison, exaltant le mystère et le fantastique et cherchant l’évasion et le ravissement dans le rêve, le morbide et le sublime, l’exotisme et le passé, l’idéal ou le cauchemar d’une sensibilité passionnée et mélancolique. »

Est-ce que le premier livre est le plus dur à écrire ?

Je ne pense pas. Je l’ai certainement pensé lorsque j’ai terminé VIOLENT INSTINCT mais je ne le pense plus aujourd’hui, même si achever son premier roman est à chaque fois un miracle humain.

Dans un premier roman, un auteur met beaucoup de lui dans son histoire, il exprime à travers des mots (qu’il maîtrise ou non d’ailleurs) des années de frustration et expulse des litres d’imagination trop longtemps conservés dans son esprit. C’est un exercice périlleux mais, je dirais, salvateur.

Les romans suivants réclament une toute autre approche, souvent moins personnelle et donc moins fluide. Les recherches doivent être plus poussées, et les références sont parfois moins familières à un auteur. Si en plus, comme moi, on rédige une trilogie, il y a une attente des lecteurs et une pression supplémentaire car les romans doivent se répondre entre eux.

Est-ce que le vivier de talent metal du moyen orient t’excite ? Je sais que tu es adepte d’Orphaned Land.

Orphaned Land est un groupe que je connais depuis assez longtemps, du temps où je commandais mes CDs sur catalogue après avoir lu les chroniques dans le magazine Hardforce. Internet n’existait pas encore et les albums de Metal n’étaient pas facilement accessibles pour ceux qui, comme moi, habitait en province, et encore moins les albums de groupes israéliens comme Orphaned Land. J’avais été absolument subjugué (et je le suis toujours) par leur premier album El Norra Alila. C’est dans doute avec cet album et les derniers du Sepultura « historique » que je me suis rendu compte de la dimension planétaire du Metal. Avant cela, je ne connaissais que le Metal anglo-saxon, américain et anglais principalement. C’est ensuite que ma « Cassettes-CDs-teque » s’est développée au Metal « international ».

Avec El Norra Alila, j’ai aussi découvert que le Metal pouvait rimer avec voyage, géopolitique, respect, et, plus surprenant, avec la prière, même si Orphaned Land n’est pas un groupe de Metal « Blanc » (religieux). Quand ils intègrent dans leurs morceaux des chants mêlant anglais, hébreu et arabe, je trouve que leur Metal acquiert un supplément d’âme et enfante d’une émotion que peu peuvent se targuer de générer.

Orphaned Land est un groupe ouvertement humaniste, et c’est pour cela que je me suis inspiré de cette formation pour le groupe Sandemonim dans mon premier roman. Comme Orphaned Land, Sandemonium est un groupe pluri-culturel et multi-religieux, regroupant des athées, des chrétiens et des musulmans. C’est aussi pour cela, qu’entre autres, l’un des titres de chapitre de VIOLENT INSTINCT reprend un titre d’une chanson d’Orphaned Land, car c’est l’un de mes groupes préférés, qui dépasse le cadre du Metal. J’ai déjà quelques contacts avec leurs musiciens. Dès que j’aurai terminé de traduire mon premier roman en anglais (c’est en cours), je leur transmettrai directement.

Pendant l’écriture des scènes de mes romans ayant pour cadre Beyrouth et le Liban, je dois avouer que ce n’est pas du Metal oriental que j’avais dans les oreilles, mais plutôt des vieilles chansons arabes des années 50 , 60 et 70, notamment la chanteuse libanaise Fairuz que je décris subrepticement dans une scène. Quand on écoute ses chansons, on se rend compte que dans des pays du Moyen-Orient comme le Liban, l’Egypte ou même l’Iran, le monde artistique de l’époque était bouillonnant, moderne et empreint de liberté, bien loin de l’image qu’on en a aujourd’hui. Quand je voyage dans ces pays, je ressens une nostalgie de cette liberté créatrice qu’ils ont un peu perdue, la faute aux oppresseurs, aux détenteurs de la morale et aux guerres qu’ils ont subies et subissent encore.

Les 2 frères amis puis ennemis…Est-ce un clin d’œil poussé à l’extrême des frères Cavalera ? La fraternité arrive vite sur le tapis dans le monde du metal. Crois-tu à la notion de ‘grande famille du metal?’ En extrapolant un peu…crois-tu à la notion ‘d’humanité famille’, à un monde uni.

Igor et Max Cavalera ont été mes héros, mais étrangement, malgré ce qui s’est passé entre eux à une époque, je n’ai jamais douté qu’ils se retrouveraient un jour. Peut-être cela inspirera la relation qu’entretiennent les deux frères jumeaux Zafer et Karam dans mes romans (j’emploie le futur car cette relation sera développée dans le dernier tome de la trilogie VIOLENT INSTINCT que je suis en train d’écrire).

Je pense que la « grande famille du Metal » existe, car les différents styles de Metal possèdent une Histoire commune. Des « arbres généalogiques du Metal » ont été créés, avec plus ou moins de véracité d’ailleurs. Je parlerai aussi de « communauté Metal » car le Metal est aussi une industrie faite d’échanges et de partages entre des gens qui se reconnaissent en tant que Metalleux, Metalhead ou en tant que Metal Maniacs.

Comme je l’ai dit dans une réponse précédente, j’ai de plus en plus de mal à penser l’Homme en tant « qu’humanité », et je me focalise plus aujourd’hui sur les « individus » pour apporter ma petite pierre au monde. Pourtant, je dois avouer que, après avoir beaucoup parlé de religions et de cultures dans ma trilogie VIOLENT INSTINCT, j’espère pouvoir dans mes prochains romans explorer les traits communs qu’ont eu les hommes au cours des siècles, avant, après, et indépendamment du développement de ces religions et de ces cultures.

Cela me fait penser à une chanson qui avait énormément marqué mon enfance : Russians de Sting (1985). Les paroles sont les suivantes :

We share the same biology, regardless of ideology,

But what might save us, me and you,

Is if the Russians love their children too.

Traduction (moins poétique toutefois):

Nous ne partageons pas les mêmes idées, mais sommes de la même espèce

Ce qui devrait nous sauver, toi et moi, C’est que les russes aiment aussi leurs enfants.

Les « méchants » de l’époque (de la guerre froide), les russes, pouvaient en effet aussi aimer leurs enfants, indépendamment de leurs opinions politiques, de leur religion et de leur culture. C’est ce genre d’« essence » de l’humanité que j’aimerai découvrir et développer dans mes romans, dans ses aspects les plus sombres et les plus remarquables.

En y réfléchissant, ce sont sans doute mes propres humanité et inhumanité que je recherche en écrivant…




Il y a, me semble-t-il, un jeu de miroir tout au long du livre. Le fan cristallisé par Dan voit à travers Tilio… Tilio voit à travers Zafer, puis Marie… Zafer voit à travers le public… Le public voit et cherche une idole On en revient à Dan.

Ce jeu de miroirs est un peu la base de mon travail, comme beaucoup d’écrivains et d’artistes. Un miroir offre une réalité alternative, soit parfaitement symétrique, soit déformée par la forme de ce miroir, soit perturbée par son teint.

(Anecdote personnelle) Quand je peins, le meilleur moyen de trouver les erreurs dans mes tableaux est de les regarder devant un miroir. C’est infaillible.

Je parle souvent de « dualité » comme un thème récurrent dans mon écriture. Cette dualité peut d’ailleurs se lire sur mon masque noir et or. Cependant, la dualité ne peut se résumer à une simple confrontation, elle implique des connections, des liens préexistants, des échanges (comme un miroir des reflets). Quand je place un de mes personnages, une jeune Black Metalleuse malgache, dans l’univers blanc et feutré du centre-ville bourgeois d’Oslo, je la confronte à un univers loin de la chaleur de son ile rouge au large de l’Afrique. Pourtant, des liens se créent entre son ancienne vie et sa nouvelle en Norvège, des allers et retours se font, et certaines choses demeurent identiques malgré la distance : l’amour de la musique Metal par exemple.




Es-tu le miroir ou l’image ? Lequel préfères-tu indépendamment de ton appréciation ?

Je ne suis pas sûr de bien comprendre la question, mais si je devais tenter d’y répondre : je dirais que je suis plus un miroir qu’une image.

En tant qu’écrivain, j’offre à mes lecteurs un ensemble de mots qu’ils transforment eux-mêmes en images, selon leurs personnalités et leurs sensibilités. La lecture est un acte très solitaire, et en lisant, chacun projette son propre film devant ses yeux (Mon héros Tilio a autant de visages que j’ai de lecteurs). A partir de là, le lecteur devient un acteur à part entière qui pioche dans son vécu pour donner à telle ou telle scène le poids qu’elle mérite dans son cœur. Certaines scènes le renvoient à lui-même, que ce soit intentionnel de ma part ou non, d’ailleurs.

J’ai été surpris quand l’un des premiers lecteurs de mon premier roman VIOLENT INSTINCT (un bêta-lecteur comme on dit) m’a signalé qu’une scène lui avait particulièrement plu. Il l’avait entouré au crayon, car elle l’avait touché. Pourtant, cette scène était parfaitement anodine : un homme assis à l’arrière d’une voiture qui respire le parfum d’une femme assise devant. Cette scène, moi, j’avais oublié l’avoir écrite.




Tu renvoies aussi beaucoup au reflet bestial bas du front des personnes en critiquant la téléréalité et les super héros. L’homme se cherche, mais une lumière quelconque n’est pas forcément le bon reflet…Qu’en penses-tu ?

Je ne sais pas si l’homme se cherche, mais il se perd, sans aucun doute. Cela ne date pas d’aujourd’hui, et chaque période fournit des exemples de distractions faciles pour éviter que les hommes ne se posent trop de questions, ou alors pour les forcer à se poser les mauvaises.

Dans mes romans, je fustige, sans pour autant que cela ne soit une obsession, la valorisation de la médiocrité et une certaine forme de laxisme : ces discours qui tendent à simplifier les choses jusqu’à les rendre binaire : d’un côté, les bons, et de l’autre, les méchants. J’aime la nuance, la complexité, et le risque. J’aurais toujours plus de respect pour les artistes qui tentent que pour ceux qui veulent à tout prix rester comme ils étaient. L’histoire du Metal compte beaucoup de groupes ayant perdu leurs fans de la première heure par suite d’albums plus « expérimentaux », alors que d’autres sortent le même album tous les deux ans depuis vingt ans. On peut ne pas se renier soi-même en se détournant de ce que l’on a été. Comme chaque homme, un artiste évolue, apprend, vieillit, et change.




Des détails parsemés dans le livre suggèrent que tu connais les détails des instruments et même la technique (par exemple, sur les triggers de la batterie, jouer de la basse etc…) Est-ce que tu aimes jouer des instruments, est-ce de la connaissance réelle/expérience ou est ce du savoir livresque ?

Avant d’écrire, j’ai beaucoup joué de la musique, tout d’abord dans des hangars puis dans des salles plus larges avec des groupes plus connus. J’ai encore une belle batterie (partiellement triggée) chez moi, mais je n’ai jamais été un bon musicien, et je pense que je ne l’aurai jamais été.

Là encore, ce que je décris vient de mes observations, de ces heures passées à suer en salle de répétition, en concert dans le public ou sur scène, dans des magasins de musique ou même dans des musées. Ecrire permet aussi parfois de se prendre pour un grand musicien, même quand on est limité comme moi sur le plan technique.




Du metal à lire, mais du death metal à lire pour VIOLENT INSTINCT oui! Ton incipit et excipit sont très travaillés. On en apprend plus sur Tilio et sa rage qui sort de ses cordes vocales. Ces 2 passages clefs du livre sont teintés de sang et de la mort. Est ce que le death metal doit porter en son sein le sens premier de son existence : les déclinaisons de la mort ?

L’incipit et l’excipit de mes romans racontent la même scène, comme si l’on commençait par la fin. Le prologue raconte une partie de la conclusion, sans que le lecteur ait l’expérience des personnages ou connaissance de leur histoire et leur vécu. Il se fait donc de fausses idées, sur la base de ses propres préjugés sans doute d’ailleurs.

En réalité, je souhaitais tendre un piège aux lecteurs en écrivant l’incipit de VIOLENT INSTINCT, créer une sorte de « tension » telle que l’on trouve dans les thrillers, pour ensuite le perdre dans un roman plus profond. Cet incipit pourrait se résumer ainsi : un tireur, une balle, une victime. C’est basique, traditionnel, sans véritable nuance. La mort arrive tranquillement, jusqu’à une question : où est Marie ? De là part le roman, avec un retour en arrière qui revient au fil du roman jusqu’à l’excipit que le lecteur ne peut plus lire avec autant de naïveté, car il connaît le ou les tireurs, la raison de leur colère, l’origine de la balle, la personnalité de ou des victimes. Si je réussis mon coup, le lecteur peut même éprouver des sentiments, peut-être contradictoires, envers mes personnages, ce qui ajoute encore une couche d’émotion à la lecture de l’excipit. Lire la mort d’un personnage n’a alors plus le même impact.

Ce que peu savent, c’est que le prologue de VIOLENT INSTINCT a eu pour inspiration l’assassinat de Dimebag Darrell de Pantera en 2004 (et non les attentats du Bataclan comme certains pensent, car je l’avais écrit avant). Celui de RED ROOTS fait lui référence aux incendies d’églises dans les années 90 en Norvège, ainsi qu’au massacre d’Utoya en 2011.




Tu veux donner une dimension humaniste à ton œuvre, en quoi les instincts violents s’inscrivent dans cette démarche…humaniste.

L’académie française donne (entre autres) la définition suivante de l’humanisme :

« Doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité. »

Dans mes romans, j’essaie de donner un soupçon de dignité à tous mes personnages, qu’ils soient des héros ou des anti-héros, qu’ils soient dans la jouissance ou la détresse, qu’ils soient mal intentionnés ou bienveillants. Les « méchants » peuvent être « courageux », les « imbéciles » peuvent être « lucides », les « brutes » peuvent être « sensibles ». Chaque personnage peut avoir plusieurs dimensions, et le droit que l’on s’attarde sur sa personne (c’est d’ailleurs l’un des ressorts qui permet d’écrire une trilogie comme la mienne).

En effet, comme chacun de nous, tous mes personnages portent en eux une forme de violence qu’ils exercent sur eux-mêmes et/ou sur les autres. La violence est partie intégrante de la vie. Dès notre naissance, notre corps subit la violence, sorti du ventre chaud de notre mère pour s’exposer au froid, au bruit, et à la peur. (D’ailleurs, si c’est un événement d’une beauté rare, une naissance est toujours un acte d’une violence inouïe, pour l’enfant comme pour la mère. Y assister vous change à jamais, comme être témoin d’une mort. J’ai eu la chance ou la malchance d’être témoin des deux).

Ma démarche tend à montrer les différentes facettes de mes personnages, et sans prétention, celles de l’être humain que j’arrive à cerner, y compris leurs « instincts violents ». Pourtant, cette violence que chacun de nous contient n’est pas obligatoirement vouée à croupir et ne sortir que pour faire le malheur. Cette violence enfouie peut en effet vous fourvoyer, vous détruire, mais aussi vous porter.

Pour l’écriture de mon troisième roman DARK DESIRES, j’ai fait quelques recherches et notamment lu le livre « journal d’un combat, missionnaire à Madagascar » du Père Pedro qui a construit des villages d’accueil pour les déshérités dans la capitale Antananarivo. Il y explique (enfin c’est ce que j’ai compris) que toute sa démarche humanitaire personnelle est poussée par une grande colère, une véritable révolte qui naît en lui à chaque fois qu’il fait face à la misère. Comme beaucoup de missionnaires, c’est une forme de violence interne qui l’amène à la bienveillance. Il la met au service d’une lutte juste, mais cela demeure une « lutte ».







Tu parles dans certains passages du contexte écologique à Madagascar. Est-ce un sujet qui te préoccupe ?

A vrai dire, dans RED ROOTS, les passages pendant lesquels mon personnage, la jeune Lia, évolue et enrage de la destruction de la forêt tropicale malgache parle du contexte écologique mais aussi de la spoliation des populations locales. Il ne faut jamais dissocier l’aspect social de l’aspect écologique, les deux vont ensemble. Polluer, c’est envahir, transformer, s’approprier.

Il existe en Afrique et particulièrement à Madagascar une nouvelle forme de colonialisme, un peu moins visible mais plus sournoise que celle que l’on a connu les siècles précèdent, quoique tout aussi brutale. L’arsenal juridique que nous avons dans les pays occidentaux (et qui cependant n’est pas parfait) n’existe pas dans les pays pauvres, et il est très facile pour des entreprises européennes et maintenant asiatiques (avec le soutien ou non de leurs gouvernements) de racheter à bas prix des terres et d’en faire ce qu’elles veulent.

Ce qui me préoccupe, c’est que, comme toujours, tout cela se fait au mépris des populations locales miséreuses et de leurs besoins. Pire, aujourd’hui, la destruction de certains « poumons » de la planète aura un impact sur l’humanité entière. La souffrance de ces peuples sera bientôt la nôtre.




On sent un parallèle entre le christianisme, puisque la mère de Lia est plutôt pieuse, et le satanisme. Lia, d’ailleurs, veut s’affranchir d’un choix culturel qu’elle voit comme une soumission. Quel regard portes-tu sur la religion ?

Dans RED ROOTS, Lia fait le choix de la liberté : ni Dieu, ni Maitre, même pas Satan. Sa mère se prosterne devant le Christ, ses amis Black Metalleux devant Lucifer, elle le refuse. Mon héroïne rejette toute forme de soumission, mais accepte, comme moi, que l’on puisse croire. C’est d’ailleurs l’un des messages d’une des scènes finales, et c’est un message très personnel.

Je suis moi-même agnostique, c’est-à-dire que je ne suis ni athée ni croyant, je ne sais juste pas qui a raison ou qui a tort (si d’ailleurs quelqu’un a raison). C’est pour cela que j’envie énormément les gens qui ont la foi en un Dieu, ou en l’avenir. Je pense que cela leur ôte un poids du cœur et leur permet sans doute de mieux vivre, sauf s’il le remplace par le poids de la culpabilité bien entendu, car les religions peuvent être aussi oppressantes que libératrices. J’en suis témoin tous les jours, moi qui ai été élevé dans la religion catholique qui vit dans un pays musulman, et qui a vécu dans un pays connu pour sa vingtaine d’obédiences : le Liban.

C’est étrange, mais je remarque que le thème de la religion revient sans arrêt dans mes romans et dans les discussions que j’ai avec le public « en chair et en masque ». Au Salon du Livre de Paris 2019, un jour était particulièrement dédié aux lycéens, et j’ai vu des dizaines de jeunes filles, et un peu moins jeunes garçons (moins courageux face à ce personnage masqué qui leur faisait peur) venir me voir pour discuter. Plusieurs d’entre elles, de toutes confessions, musulmanes, chrétiennes, juives, m’ont parlé naturellement de Dieu et du fait de croire, me demandant souvent : croyez-vous en Dieu ? J’espère ne pas les avoir déçus avec mes longues réponses d’agnostiques et d’écrivain « Metal ».




Je m’imagine un écrivain comme quelqu’un possédant un petit carnet dans sa poche avec tout un tas de notes, est-ce ton cas ? Si oui t’est-il déjà arrivé de devoir dissimuler des notes trop préjudiciables dans certains pays ou attends-tu la sureté d’être rentré pour mettre à plat tes idées.

Je n’ai jamais eu à dissimuler mes « notes », mais il est clair que dans certains pays, ou dans certaines situations, il vaut mieux faire profil bas, surtout quand on est un metalleux, car le Metal n’ai pas bien vu partout. Toutes références, même « théâtrale », à Satan est par exemple à bannir dans certains environnements. Dans les pays « ultrareligieux » (même si cela est toujours une religiosité de façade), il vaut mieux se déclarer chrétien ou juif que sataniste, ou pire, athée. Lors d’un déménagement, j’ai vu tous mes posters de Metal inspectés un par un par un douanier zélé, je me suis fait serrer une fois dans une petite pièce par une demi-douzaine de policiers en Azerbaïdjan, et j’ai été contrôlé par le Hezbollah au Liban Sud quand j’habitais à Beyrouth. Dans certains pays, j’évite de répondre à toute question pouvant porter à confusion ou révéler ce que je pense du pouvoir en place, qu’elle soit posée par un flic ou un chauffeur de taxi. Cela parait basique, mais beaucoup d’européens ne peuvent même pas l’imaginer, eux qui sont libres de cracher sur qui ils veulent, au moins en parole.

En ce qui concerne mes écrits, un ami qui venait un jour me rendre visite au Moyen-Orient m’a demandé s’il pouvait emmener mon roman avec lui sans avoir de problème. Je lui ai répondu que oui, car le pays où je résidais à l’époque était assez ouvert (Je rappellerai à certains que Metallica, Iron Maiden, Opeth, plus récemment Kiss ou Tagada Jones sont venus jouer aux Emirats Arabes Unis…). A contrario, dans une poignée de pays, je sais que les thèmes de mes romans pourraient m’attirer pas mal d’ennuis, donc il m’est nécessaire de séparer ma vie d’artiste de ma vie d’homme.




Est-ce que Satan est un concept parfait pour le black metal ? Est-ce que le black aurait pu naître sans Satan ? Le black metal est indicible d’une certaine violence et d’une certaine haine par ses racines… Et pourtant il y a une beauté froide et noire cachée derrière. Est-ce une définition de la rédemption ? Le black metal a une approche particulière de la mort, est ce dans son essence de dédramatiser la mort ?

Satan n’est pas l’apanage du Black Metal et le Black Metal peut bien s’en passer. Vénérer Satan, c’est une forme de soumission, et je ne pense pas que ce soit un concept qui coïncide avec le Black Metal qui est une musique bien plus « humaine » et « libre » qu’il n’y paraît. Satan, les églises qui brûlent et les musiciens que l’on assassine… le Black Metal traîne avec lui une sorte de mythologie malsaine qui frise parfois au ridicule, alors que la musique, elle, peut toucher profondément au cœur.

Le grand philosophe franco-japonais Sakrifiss de Transilvanie m’a dit, un jour où il m’avait accordé une entrevue privée : (je cite) « S’il y a un mot pour décrire le Black Metal, c’est le mot « déception » ». Moi qui n’avais jamais réfléchi sur la question, je dois avouer que cette réponse m’avait laissé sans voix. Et pourtant, il avait (évidemment) raison.

La Black Metal, ce n’est pas une attitude, ni le respect de règles écrites par tel ou tel musicien dans les années 90, ni un courant uniquement basé sur un fait divers, c’est plutôt une musique qui tente de revenir vers une certaine forme primitive. Déçu par la vie, par l’humain, par toutes les souffrances que peut subir un corps depuis sa naissance, par ce que lui promet l’avenir, le fan de Black Metal tente de se rapprocher d’éléments qui résonnent avec son être profond, son âme débarrassée de ce corps qui vieillit de jour en jour, pour retrouver cette innocence perdue que on peut avoir enfant. En cela c’est une musique qui est à part et qui, à mon humble avis, rapproche de la nature, dédramatise la mort dans le sens qu’elle dédramatise aussi la vie, et nous soulève. Si cela doit passer par une musique ultra-violente, pourquoi pas…




Le rapport à la mort dans RED ROOTS est différent de VIOLENT INSTINCT. Dans RED ROOTS la mort est regardée de manière culturelle et traditionnelle (rite funéraire ou l’on fait la fête) ou par un drame de société (à tous les zakas en préambule du livre). C’est totalement à l’antipode de nos sociétés occidentales ou un fossé est né, la peur de regarder en face la mort. Il faut la rejeter voir la grimer.

Il est vrai que dans nos sociétés occidentales, la mort est un sujet tabou, tout comme la vieillesse d’ailleurs. Les modes vestimentaires, musicales, etc. sont l’apanage des adolescents, ce sont eux qui imposent leurs dogmes sur la société. L’expérience et le savoir sont devenus obsolètes, et c’est une tragédie. Je pense que c’est aussi pour cela que nous aimons le Metal, car c’est une musique qui n’est pas obsédée par la « jeunesse » et pour qui la mort est un thème, sinon récurrent, au moins abordé.

Dans RED ROOTS, et je dis cela en regardant en arrière car j’ai terminé son écriture en 2019, j’aborde la mort sous beaucoup d’aspect : le manque (du père absent), la mort sans corps (la disparition d’un marin), la mort et la mémoire (les cimetières et leurs histoires méconnus), la mort loin de chez soi (de la terre de ses ancêtres), la mort d’un oublié (ce cher Zaka…), les morts encore pleinement présents dans certaines sociétés (comme à Madagascar et le fameux Famadihana des hauts plateaux pendant lesquels les morts sont sortis de leurs tombes pour passer une journée avec leurs descendants), la mort qui fait douter celui ou celle ne croit en rien (la foi), la mort d’un arbre et de la foret, la mort qui attend le vivant qui se refuse à elle…




Est-il encore possible de s’exiler du monde, de se cacher sur cette planète et de se racheter une nouvelle vie à l’heure du tout connecté ?

Il est possible de s’exiler et de refaire sa vie, car ce monde est petit et immense à la fois, ultra-connecté mais qui contient encore quelques aspérités où l’on peut se cacher. Néanmoins, si on veut s’exiler (ou émigrer), il faut en accepter les risques, l’inconfort qui en découle et la peur qui naît dans son ventre quand on quitte ce qui a fait sa vie d’avant. L’exil est toujours un déchirement, et tant que l’on ne l’a pas vécu (et ce n’est pas une question de kilomètres, soyons clair), on ne peut pas vraiment le comprendre. Je vis hors de France depuis presque 15 ans et parfois, malgré que je considère ma vie comme riche et belle au-delà de mes espérances, je me désespère parfois jusqu’à en être malade (littéralement) de ne pas être auprès de mes proches et de l’air frais de mes forêts et de mes falaises bretonnes.

(Petite anecdote) Quand j’habitais encore en Grande-Bretagne, j’ai rencontré un espagnol qui y vivait depuis quelques années. L’expérience de l’exil avait été pour lui très difficile et sa vie en avait été changée à jamais. Il avait décidé de repartir chez lui en Espagne et m’avait dit ces quelques phrases qui resteront à jamais dans mon esprit :

« Quand je vivais en Espagne, je passais ma vie à me plaindre des immigrés, de ceux qui venaient de loin pour travailler chez nous et profiter de notre économie. Mais un jour, j’ai dû partir à mon tour pour gagner ma vie et je me suis retrouvé ici. J’ai tant souffert pendant ces années (et pourtant je gagnais bien ma vie) que jamais plus je ne me plaindrais d’eux, car j’ai compris qu’ils souffraient eux aussi. » (ça rappellerait presque une chanson de Michel Berger, non ?)




Pourquoi le choix de Madagascar ? Quel est la place du metal et du black metal sur cette île ?

J’ai choisi Madagascar pour y situer une partie de mon second roman RED ROOTS tout d’abord parce que c’est une île que je connais, que j’ai visité et auquel je suis attaché. En tant qu’écrivain, comme j’aime travailler sur les contrastes, il me semblait judicieux de mettre en opposition le Metal de Madagascar avec le Black Metal que l’on associe plus aux pays scandinaves : un jeu froid/chaud ou Nord/Sud en quelque sorte. Ensuite, la relation qu’ont les malgaches avec la mort est très particulière, et leurs rites et leurs croyances, notamment le fameux « Famadihana » que je décris dans mon roman, sont des sources extraordinaires pour un écrivain qui espère décrire l’Homme dans sa diversité.

(Attention ! anecdote personnelle !) En réalité, j’ai réalisé un peu par hasard que le Metal avait une place à Madagascar. J’ai eu la chance d’assister il y une dizaine d’années à un mariage sur les hauts plateaux malgaches près de la capitale Antananarivo. Au bon milieu de la soirée, entre deux chansons malgaches très dansantes un peu « zouk », le DJ a lancé un morceau de System of a Down (Chop Suey, je crois), et je suis resté scotché quelques minutes, pour ensuite me jeter sur la piste de danse, et je n’étais pas seul ! Imaginez donc ma surprise d’entendre System of a Down dans une salle de mariage perdue dans cette grande ile rouge au large de l’Afrique. Pour l’écrivain que je suis devenu un peu plus tard, c’est le genre d’expérience qui vous marque.

Comme partout dans le monde, le Metal et le Black Metal ont leur place à Madagascar comme dans le reste de l’Afrique. Les Metalleux malgaches sont aussi sujet aux mêmes peurs et aux mêmes désirs de révolte que dans les autres pays, et le Metal est aussi un refuge. En ce qui concerne la scène Metal là-bas, je suis d’ailleurs à chaque fois très surpris par la qualité des groupes africains, notamment du point de vue technique, quand il m’arrive d’en écouter.




Peux-tu nous parler du contexte géopolitique évoqué autant dans VIOLENT INSTINCT que dans RED ROOTS? est-ce que ce sont des choses que tu as personnellement ou professionnellement vécu et (si tu veux bien y répondre) comment as-tu ressenti ces situations? Sens-tu une contrainte dans ta liberté d’expression ?

J’ai rédigé le premier paragraphe de VIOLENT INSTINCT à l’époque où j’habitais à Beyrouth dans une rue qui constituait une sorte de carrefour entre plusieurs quartiers de confessions différentes, principalement des groupes musulmans rivaux. Je me rappelle des traces de balles fraîches sur les murs de l’école toute proche, et les cyber-cafés qui servaient de base à certains groupuscules « leur » rue. Quelques scènes de mon premier roman sont en effet autobiographiques. Dans ces conditions, et comme je suis un voyageur, il a été naturel pour moi d’introduire dans mes romans une dimension « géopolitique », même si cela n’est pas central (sinon l’humain disparaît… car je suis un conteur, et dans mes romans, je raconte des histoires, avec des personnages que je fais évoluer dans plusieurs environnements. Je suis extrêmement attentif à ne pas être ni un donneur de leçon, ni un professeur, simplement un passeur d’émotions).

Le Liban est un petit pays et pourtant un véritable concentré de toutes les tensions du monde, avec des frontières invisibles à travers Beyrouth et le pays, des moments de folie pendant lesquels le pays s’arrête et tremble de peur, et d’autres où il est merveilleux de vivre et de profiter du soleil et de ses fruits, des habitants d’une générosité sans égal malgré qu’une certaine portion de la population soit encore bloquée dans des schémas d’allégeance issus de la guerre civile. Ce fut pour moi une expérience très étrange de vivre là-bas car pour la génération de mes parents et de mes grands-parents, Beyrouth était synonyme de guerre et de terreur, alors que pour moi, j’avais souvent moins peur pour mes enfants dans les rues de cette ville qu’à Londres ou à Paris.

Pour Madagascar, le contexte géopolitique est complètement différent. Si le Liban est en quelque sorte de carrefour des peuples au centre du monde (car cette partie du monde est le centre du monde pour une grande partie de l’Humanité), Madagascar est un pays oublié, discret, en périphérie du monde, une île perdue. Nous, français, connaissons un peu ce pays pour des raisons historiques, mais la majorité de la population mondiale ignore jusqu’à son existence. S’il existe une grande misère dans certains quartiers de Beyrouth, à Madagascar, la misère (telle que nous, occidentaux, l’imaginons) est omniprésente, tout comme la beauté d’ailleurs, car c’est un pays sublime. C’est un autre pays extra-ordinaire, mais en passe d’être pillé par l’extérieur, car sur l’échiquier mondial, il n’a aucun poids.




Est-ce que l’imaginaire est en danger les prochaines années ? Tu abordes le thème de l’extrémisme politique ou religieux, en quoi est-ce des maillons intéressants dans tes romans ?

La lutte contre les extrêmes, qu’ils soient politiques ou religieux, est une obsession chez moi. Peu de choses peuvent me mettre en colère, mais rester indifférent à la montée des extrêmes peut réellement me faire sortir de mes gonds. Je me souviens qu’enfant, j’avais réalisé plusieurs dessins quand l’extrême droite avait dépassé les 15% dans une élection française, pour marquer ma défiance, comme un défoulement nécessaire. Il m’avait aussi été donné l’occasion de croiser adolescent quelques pontifes du FN à l’époque, et ma conscience politique s’était définitivement forgé contre leurs idées nauséabondes, et cela bien avant que je visite des dictatures qui les feraient aujourd’hui rêver.

Je dois avouer avoir passé un certain temps à éplucher les récents discours de partis d’extrême droite pour la réalisation d’une scène de meeting politique dans RED ROOTS. J’essaie pourtant au mieux de ne pas juger, de ne pas me braquer, pour essayer de comprendre ce qui peut pousser des hommes libres à laisser leurs vies dans les mains de tels tortionnaires en puissance. Notre liberté reste en effet en danger parce que, contrairement a ce que l’on a pu penser, le fascisme n’est pas mort il y a 70 ans. Il est resté dans le cœur de la société et d’une partie de la population, comme un virus en sommeil. Il a suffi qu’on lui offre quelques cobayes, quelques raisons de se réjouir, et il a resurgit.

L’imaginaire est aussi en danger car il me semble que, dans un monde si complexe et si stimulant dans lequel nous n’avons plus le temps de rien, le public se complait de plus en plus dans la consommation rapide d’œuvres artistiques simplistes, dans lesquelles les nuances sont grossières, les univers se détachent de la réalité pour de nouveaux mondes plus épurés, les scénarios sont répétitifs et surtout dans lesquelles les antagonismes sont binaires (les gentils sont d’un côté, les méchants de l’autres). Je pense qu’il peut y avoir énormément de valeurs dans ces œuvres-là, mais depuis 20 ans, le cinéma ne nous propose que des super-héros et des romcoms, alors que la littérature se complaît à nous vendre de pâles ou sanguinolentes copies de Stephen King à longueur de rayons.

La terre tourne, les technologies progressent, l’Humanité recule, mais notre culture s’engonce dans les schémas des années 80. Reste la Nature pour nous apporter de quoi nourrir notre imaginaire, mais elle se meurt elle aussi.




Tu es sensible à l’écologie, les paroles pour TAK résonnent en moi qui suis sensible à cette thématique ? Penses-tu que les artistes puissent être influents dans ce domaine et de quelle manière ?

J’ai commencé à être sensible à l’écologie très tôt, peut-être parce que je viens d’une région qui au cours des dernières décennies a eu son lot de catastrophes écologiques : le Bretagne. Quand enfant, tu es témoin de marées noires, que les cours d’eau près de chez toi sont pollués et que des tapis d’algues puantes envahissent tes plages, cela marque une jeune conscience. Adulte, j’ai toujours essayé de faire coïncider mes habitudes de consommation avec mes idéaux écologiques, et si je peux me déplacer en transports en commun, je le fais toujours, même quand cela est un peu périlleux comme à Beyrouth (il m’est arrivé de prendre des bus avec des trous larges comme un homme dans le sol, ou des « services », des taxis partagés, dont les sièges n’étaient pas attachés au châssis). Malheureusement, mon goût du voyage me pousse à prendre souvent l’avion, je suis donc loin d’être irréprochable. Parfois, même quand un sujet vous tient à cœur, on a ses faiblesses.

En ce qui concerne l’influence des artistes dans ce domaine, je pense que cela dépend des pays dans lesquels ils œuvrent, selon l’avancement de la « conscience écologique » de chaque pays. On ne peut pas demander les mêmes efforts à des gens qui ne mangent pas à leur faim qu’à d’autres mieux lotis (encore : ne jamais dissocier l’aspect social et l’aspect écologique).

Dans les pays occidentaux, je pense que le temps n’est plus à la dénonciation ni à la stigmatisation. Il y a urgence. Il est temps de proposer des solutions pratiques, des outils et des méthodes réalistes pour entraîner les citoyens vers des modes de vie plus respectueux de l’environnement, et cela sans pour autant bouleverser leurs vies, car personne n’est prêt à cela. Nier cette résistance, c’est ne pas comprendre l’évolution humaine.

Si l’imagination des artistes doit servir à quelque chose, c’est à cela, trouver des alternatives viables. De l’imagination des artistes doivent germer les graines qui amèneront des ingénieurs à créer de nouvelles choses, et forcer les décideurs à les mettre en place. L’écologie doit rimer avec développement et progrès (l’homme ne sait pas revenir en arrière) sinon nous échouerons.







Crois-tu à une vie après la mort ? Serait-ce un paradis, un enfer, une réincarnation ou simplement une survie de la conscience ? Est-ce que le masque de chaque homme tombera à cet instant exceptionnel ? Quel est ton rapport avec la mort ? Celle d’un occidental ? Ou celle d’un occidental déraciné ? Ou autre….?

Je ne sais pas s’il y a un enfer, un paradis, ou un ticket de retour, mais ne pas le savoir me tue, et me tuera.

Ma grande angoisse serait d’arriver vers la mort, cet instant exceptionnel comme tu dis, en me disant que je n’ai pas fait assez, que je n’ai pas permis à ma vie d’être aussi riche et palpitante qu’elle aurait pu être. En cela, l’écriture m’aide beaucoup, car je pense qu’écrire et être lu me rend – en quelque sorte – immortel, tout en remplissant ma vie.

(Attention, nouvelle anecdote personnelle !) Il y a quelques années, j’ai eu la chance de lire un roman autobiographique d’un de mes arrière-grand-pères que je n’ai jamais connu. J’ai trouvé l’expérience extraordinaire, car lire les aventures de cet homme l’ont un peu fait ressusciter le temps d’une lecture, et dans un sens, cela m’a permis de le rencontrer et de croire que moi aussi, je pouvais vaincre un peu la mort.




Es-tu quelqu’un de rationnel ou d’émotionnel face au mystère ?

Selon mon photographe, le fantasque Colin Du Mont, je suis quelqu’un de très rationnel, voire de trop terre-à-terre. C’est sans doute vrai, je suis plutôt un animal à sang-froid, qui planifie avant d’agir ou de réagir, et qui montre rarement ses émotions. En cela, mon masque noir et or est une extension de moi-même, immobile et impassible. Pour « élaborer » un roman, il faut de toute façon une bonne dose de rationnel et de maîtrise de soi, car c’est un vrai travail d’artisan.

Face au mystère, que l’on peut voir comme un danger ou comme une libération (Il y tant de choses que l’on ne sait pas…), on peut être rationnel et avoir des émotions. La différence vient de la manière dont on les exprime. Personnellement, je les cache, les enfouis, rarement je les analyse, souvent je les couche sur du papier. J’envie parfois les gens qui expriment leurs émotions, qui les évacuent, leur donnent une forme concrète à admirer.




As-tu eu des doutes sur la véracité de tes propos durant la rédaction de tes livres ? Est-ce important de douter dans la vie ?

Je doute en permanence, de tout, de moi, des autres, de l’avenir, et de la pertinence de mes romans, et j’ai eu énormément de doutes en rédigeant les réponses à cette interview. C’est un des traits de mon caractère et si cela peut être pesant, c’est étrangement parfois salutaire. Le doute nous aspire souvent vers de nouveaux horizons, vers des découvertes inattendues, vers des remises en question auxquelles on ne s’attend pas.

Comme tout écrivain, je cherche dans mes romans à être le plus plausible possible, donc je me documente, je me relis, surtout quand je parle d’un sujet ou d’un lieu que je ne connais pas dans la réalité. En littérature, c’est réellement un sujet sensible et un terrain miné, car il faut décrire sans lasser, divertir en faisant réfléchir, projeter en laissant une liberté au lecteur, et rester réaliste tout gardant sa propre liberté de création.




Quelle est la différence entre l’observation de l’écrivain et l’observation du dessinateur ?

Je pense qu’elles ont énormément de point commun, mais je ferais des distinctions entre l’observation et l’art de l’écrivain, du dessinateur (de BD par exemple) et du peintre (sur toile).

L’écrivain, le dessinateur et le peintre travaillent tous trois avec le rythme, les teintes, les couches d’émotions, de couleurs et d’actions. En observant, les trois doivent aussi projeter ce qui les intéresse dans une composition, et capter l’essence d’une scène de la réalité pour capter à leur tour l’attention de leur auditoire lisant ou regardant.

Étrangement (je conçois que ce que je vais dire peut paraitre absurde à certains), je vois une grande différence entre la peinture d’un côté, et l’écriture et le dessin de BDs de l’autre : cela concerne le son. Il est très difficile de transcrire un son, du bruit ou une musique en peinture. La musique peut accompagner la peinture mais elle vient de l’extérieur. En littérature et en dessin (de BD je précise), et cela est assez « cocasse » pour des arts « muets », les sons sont partout : dans les dialogues, les objets, les gestes, les onomatopées…

Quand on lit, on entend, on écoute, on frissonne quand une porte grince et on sursaute quand elle claque. Quand on regarde une peinture, « entendre » réclame un certain effort d’imagination et une capacité à complètement s’immerger dans l’œuvre.




Nous t’offrons une machine temporelle, tu peux ainsi rencontrer 3 personnages célèbres : qui choisirais-tu ?

Trois me viennent à l’esprit :

François-René de Chateaubriand, car un personnage si sensible ayant traversé une période de l’histoire si riche en évènements doit avoir énormément de choses à raconter et de sentiments à partager.

Un explorateur tel que Christophe Colomb, Jacques Cartier ou James Cook. J’aurai voulu être avec eux dans leur découverte de territoires inconnus, devant ce vide immense qui reste à explorer, devant ces paradis ou ses enfers que l’on croit être le premier à toucher du doigt.

Et un autre personnage célèbre à sa manière : mon arrière-grand-père, celui dont j’ai su très tard qu’il a été, comme moi, écrivain, et, comme moi, un grand voyageur.




A quelle époque vivent tes personnages ?

Dans certains passages de mes romans, les personnages utilisent Internet, donc ils vivent dans le 21eme siècle. Je dirais que VIOLENT INSTINCT se passe autour de 2010, alors que RED ROOTS se situe dans notre décennie. Mon prochain roman DARK DESIRES (qui terminera la trilogie) comprendra une partie entière dont l’action se passera dans les années 80, mais je n’en dirais pas plus.




Que lis-tu pour te divertir ? Pour t’instruire ?

Malheureusement, je suis quelqu’un qui a du mal à se divertir, à mettre la machine sur « pause ». En vrai « homme pressé », j’ai toujours quelque chose à faire, quitte à ne pas me détendre devant un bon film ou en lisant un roman. C’est le problème d’avoir plusieurs vies, on a peu de temps pour se détendre et même dormir.

Je lis rarement pour m’instruire, même si cela m’arrive, et en général ce sont des romans historiques ou d’anticipation. Je suis plus un amateur d’émission de radio et de podcasts, car cela me permet de faire plusieurs choses en même temps. J’écoute beaucoup d’émissions sur l’Histoire, la politique, la géopolitique ou la science. J’aimerais d’ailleurs écrire des romans ou ses quatre thèmes se mélangent dans un scenario, avec du Metal en fond sonore bien entendu.




Sudoku ou mot croisé ? Que fais-tu durant tes escales pour passer le temps ?

Ni l’un ni l’autre. Quand je suis en transit, j’écris. Si je ne peux pas écrire, je pense à ce que je vais écrire ou je cherche des idées pour rendre mon aventure plus intéressante, des idées pour développer mes rencontres « en chair et en masque » ou d’autres supports graphiques.

J’aime aussi observer les gens, leurs attitudes, etc… En fait, mon imagination ne fonctionne jamais aussi bien que quand je suis dans les transports en commun. Mes meilleures idées me viennent toujours quand je suis en mouvement ou silencieux dans un monde qui bouge.




Après ces quelques questions difficiles, relâchons la pression…

Thé ou café ? Pourquoi ?

Les deux, plusieurs fois par jour, mais seulement jusqu’à 16h car je suis insomniaque de nature et je ne veux pas en rajouter.

J’aime le café très fort et sucré, en petite quantité à chaque fois ; j’aime les thé verts et noirs quand ils ont ce goût et ce parfum puissant d’herbe qui lave le corps. Je bois mon thé sans sucre, si possible dans les grands mugs égyptiens que j’ai ramené de mes nombreux voyages au Caire.

Bière ou alcool fort ? Pourquoi ?

Je n’apprécie que les alcools forts. Je bois peu d’alcool, mais j’aime quand ils me racontent immédiatement une histoire. Apprécier vraiment la bière jusqu’à ce qu’elle ne commence à raconter des histoires demande trop de patience.

Slip ou caleçon ? Pourquoi ?

Je suis nu sous mon masque.

Mickey ou Picsou ? Pourquoi ?

J’aurais aimé être Picsou et nager dans l’argent sans vergogne, mais je ne suis qu’un Mickey naïf et maladroit avec l’argent. Peut-être que cela sauvera mon âme…

Alchimie ou chimie ? Pourquoi ?

Je crois à l’invisible, aux traces du passé qui restent dans les murs, aux empreintes d’esprits qui demeurent dans l’air et dans les choses, au pouvoir du cerveau humain et à ses capacités extraordinaires. L’humanité n’arrivera jamais au bout du Savoir (avec un grand S), et la chimie et l’alchimie resteront toujours à la fois amants et concurrents.







Comment faire à la radio l’interview de quelqu’un qui refuse que l’on entende sa voix ? Comment consacrer un podcast à un écrivain muet, n’ouvrant son cœur que dans les mots qu’il pose sur le papier et qui ne distribue qu’avec parcimonie les effets de ses cordes vocales.
Le challenge est difficile ; la mission presque impossible.
A défaut d’être un porte-parole, moi, Saad Jones, ma parole a finalement été portée, et je remercie Asmoth et tous ceux qui ont participé de près ou de loin à cette aventure ; car il semblerait que pour la « squad », ce fut une véritable aventure.

Soyons francs, ce podcast est un bien étrange objet, mais dans son originalité, il cache des valeurs qui me sont chères. Au-delà des réponses que j’ai faites et que j’ai déjà oubliées, il reflète quelque chose, une envie de différent, une forme de résistance au monde qui nous entoure.
Dans un monde médiatique où tout est calibré, raccourci, brutal, dans lequel chaque seconde exige son buzz, dans lequel chaque message doit frapper l’auditeur en plein cerveau, ce podcast prend son temps. Nous avons besoin de temps… J’ai besoin de temps.
Dans la masse sonore perpétuelle que l’on nous impose chaque jour, au milieu de milliers de voix plates et de discours contrôlées, ce podcast propose une série de voix incertaines, surjouant ou timides, assurées ou diffuses, évoluant en cours de lecture, se heurtant aux mots, au temps, et parfois à la peur de mal dire.
Si ce podcast reflète quelque chose, c’est une forme d’humanisme que je défends, car il est simplement une œuvre humaine, presque un travail anthropologique ayant rassemblé une demi-douzaine de personnalités diverses, musiciens, fans, journalistes, plus habitués à se retrouver autour d’une scène plutôt qu’autour d’un micro, plus habitués aux délirants festivals de Metal qu’aux ambiances feutrées des studios de radio.

En fait, pour consacrer un podcast à un écrivain muet, mieux vaut finalement donner la parole à ses lecteurs.
En fait, pour consacrer un podcast à un écrivain Metal, mieux valait donner sa parole à des Metalleux.

A bientôt et encore Merci !

S(a)ad Jones,
Auteur des Romans Metal VIOLENT INSTINCT et RED ROOTS