Nårdegaist, folklore et vent froid

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Interview de Raar (bassiste), enregistrée le 22 janvier 2021. Nårdegaist est un groupe de black métal suédois.

Leur dernier album : Haimganggsringgninggi est un puissant black métal mélodique servi par une production moderne.

Musiques :

  • Ben Guinchi & Death Throne – Parole de métaleux thème
  • Nårdegaist – Creepies interludes
  • Nårdegaist – Di Gnaulnes Döide – intro
  • Nårdegaist – Mavar – interlude


Vivre le black métal est un sacerdoce, c’est un dévouement de chaque instant. Ni plus, ni moins. J’avais rendez-vous avec Raar, le bassiste de Nårdegaist. Pas au coin de la rue, ni dans une ville intermédiaire entre la Suisse et la Suède, non, ce n’est pas métal, nous avions rendez-vous sur l’île de Gotland.

Je devais traverser l’Europe en stop jusqu’au littoral pour récupérer un bateau. Les corpses paints n’ont pas eu grand succès auprès des automobilistes de passage. Heureusement, j’ai rencontré un camionneur fan de Black Sabbath. Subir Paranoid en boucle pendant 8h, voilà une belle épreuve pour les nerfs.

« …Oui c’est exact ! me martelait Roger. Le bassiste du groupe que tu vas rencontrer en Suède est fan de Black Sabbath. 
– Ah ? après plusieurs heures de discussions sans intérêt sur les dérives de la famille Osbourne, ma voix s’éteignait.
– Le nom du bassiste…Raar est un diminutif de black en latin vulgaris. Et surtout, Raar à l’envers, ça donne Raar. Les palindromes sont signes de Sabbath…Tout se recoupe, ce raisonnement est implacable.»

Avant l’escale sur le littoral Danois, Roger démontrait son aptitude de bricoleur grâce à son passé de forain itinérant. Ce gaillard trapu construisait gracieusement un drakkar pour traverser la mer Baltique. Il possédait à l’arrière de la remorque de vieux engins du manège enchanté ou de la foire du trône. Il demeurait flou sur ce dernier point.

Nos derniers échanges furent poignants.

« Adieu Roger!, je t’enverrai une dédicace de Nårdegaist.
– Je dois venir avec toi… De toute façon j’ai revendu toute la cargaison de mon camion. Et mon patron est en plusieurs morceaux sous la couchette. Si tu vois ce que je veux dire. »

L’aventure tendait les bras à deux audacieuses personnes. Que demandez de plus ? Un compagnon sain d’esprit ? De l’eau et des vivres ? Soumis à ma destiné, je pris Roger sous mon aile.

Certes, ce parcours se voulait initiatique, comme un pèlerinage aux galères mémorables. Roger n’hésitait pas à me rappeler à la moindre avarie sur le drakkar :

« Mike Horn n’est pas devenu ce qu’il est en promenant Mirza.
– Sinon, il faut ramer au lieu de parler. »

Et nous avons beaucoup ramé. Après deux semaines de froid intense et de rognures d’ongles en guise de repas, nous posâmes les pieds au Gotland. Visby en vue !

C’est mignon tout plein. Paillettes, licornes et tout ça.

« Soit fier de foulée ce noble pays Asmoth.. Le Gotland se dévoile enfin à toi.
– Tu as l’air de bien connaître le terrain pour un routier psychopathe. Ne te fiches-tu pas de moi un petit peu ?
–  Non, j’ai été mandaté par Raar… Regarde moi bien maintenant. Regarde la vérité. »

Roger enleva son masque de peau humaine, sûrement un reliquat de son patron. Sous le sang coagulé, on devinait une couleur blanche d’albâtre. J’étais en face d’un véritable troll.

Välkommen !

« Ta dégaine de clodo crasseux fait pitié Asmoth. Va au centre ville à l’auberge de Björn Borg. Tu continues tout droit ce n’est pas très compliqué à trouver. Une chambre a été réservée au nom de Jokertrollet.
– Chouette… Un bon lit moelleux, une douche, quelques pommes de terre et je serai requinqué. »




Pimpant et à dos d’un poney du Gotland, le troll dévoilait quelques lieux insolites de l’île. Les vacances commençaient.

« 92 églises… 8000 ans d’histoire. Qu’elle est belle mon île laï laï laï, se targuait Roger.
– Et le tas de cailloux là-bas ?
– Le cimetière de Little Bjärs. Un bon millier de tombes avec des cairns. La grande tombe toute rousse est celle de Fifi Brindacier.
– Ah bon, elle vient du Gotland ?
– Quasiment oui…En tout cas, on l’a planqué six pieds sous terre pour éviter tout débordement du démon.
– Brrr…Je frissonne de peur juste à cette idée.
– Raar nous attend sur un Raukar au large de l’île. Regarde vers la mer Asmoth !
»

Facile d’accès, idéal pour causer musique ce petit rocher.




« Raar, je t’amène Asmoth ! braillait Roger le troll.

– Quel est le mot de passe ? demanda Raar à Asmoth.
– Black Sabbath ?
– Je vois…Tu t’es bien préparé à notre entrevue. As-tu fait un bon voyage ?
– Oui, 10 kg en moins. Le voyage fut vivifiant surtout sur la mer Baltique. Les poumons sont bien aérés.
– Je suis Raar, bassiste de Nårdegaist. La genèse de Nårdegaist est liée à la culture du Gotland. Le Gutnisk est la langue de ce pays tandis que le Gotlandais est assimilé à un dialecte. »

La voix de Raar fut couverte par des cloches qui sonnaient au loin. Le glas retentissait, quelqu’un venait de se faire enterrer.

« C’est ça Haimganggsringgninggi… Les cloches annoncent la dernière procession du défunt.
– Grosse ambiance par ici…
– Asmoth, nous allons te narrer une histoire. Celle de la prise de Visby, tu as devant toi un témoin direct. Roger officiait à l’époque comme forain et accessoirement clown. Il fut enrôlé malgré lui dans la bataille.
– C’est exact, mais avant… musique… »

Le troll déballait une chaîne hifi portative.

« C’est parti pour la chanson 1361, l’atmosphère en sera d’autant plus palpable, renchérit le troll. »




Comme Roger, lance 1361 en fond sonore






« Il fait froid Raar. Notre invité se plaint de notre rocher, il ne lui semble pas très confortable.
– La complainte est toujours facile Asmoth. Aiguise plutôt tes sens et respire le Nårdegaist, le vent froid glacial (nb : traduction véridique).
– Si tu trembles, si tu as froid , alors tu es vivant, rajouta le troll. »

Raar continua :

« Toi le troll, vieux clown jongleur d’un autre temps, raconte nous un peu la bataille de Visby.
–  En 1361, le roi danois Valdemar IV débarquait en Gotland à la tête d’une armée de 3000 hommes bien énervés. Nous, faible population de l’époque, bricolèrent avec quelques bouts de ficelles et plusieurs paysans du coin une armée formée en hâte. Grossière erreur, une violente boucherie a eu lieu. La fuite aurait été plus intelligente. Plus de 2000 morts en tout. Valdemar s’appropria alors la ville. Les danois squattèrent notre beau pays durant 300 ans. Regardez, on a retrouvé mon copain de foire de l’époque, on le conserve au musée. »

Aie, j’ai perdu une dent.

« Plein de choses sympathiques au Gotland. On a aussi le facétieux Gottberg. Il aurait attiré des navires à terre et tué les marins dans sa grange. Il gagnait sa vie en volant la cargaison des navires. Niveau tourisme, Haugklint est une falaise très prisée par les suicidés qui cherchent un endroit adéquat. Tout est imprégné par la vie et la mort ici. »




Après de telles révélations (et même si je commençais à me les peler sérieusement sur ce bout de caillou), je relançai Raar qui admirait la mer :

« Et Abba ? Comment se défend la Suède sur ce méfait ?
– Les forces de la nature ne sont pas toujours clémentes. Pas de dancing queen.
Le troll hocha la tête pour approuver les dires de Raar.
Gaimald est le résultat d’une vraie force de la nature par contre. Gaimald est notre premier album également.

– Il faut lui expliquer la signification Raar ! Crois-tu vraiment qu’il soit équipé d’un dictionnaire en Gutnisk ? râlait le troll.
– Bien sûr, tu as raison. C’est une plaine balayée sans cesse par le vent froid. Une plaine sans cesse balayée par le Nårdegaist où aucun abris n’existe. »




Roger s’amusait avec des albums de Queen et de Nightwish. Il jonglait en criant comme s’il subissait un quelconque toc.

« Innuendo en black metal ! Innuendo en black metal ! ggrrrrr ! Please ! Grrr !
– Ne sois pas outré Asmoth. Au solstice d’hiver, les trolls doivent hurler et prouver leur vaillance avec certains rites qui se perdent dans la nuit des temps. Un sacrifice est parfois même encouragé. C’est le moment de la jonglerie d’ailleurs, il tient tant à te montrer son don … »

Le troll lançait dans les airs les albums avec habileté. On sentait néanmoins une gène dans ses gestes. Son long nez de troll coulait abondamment à cause du froid puis il prit un mouchoir de sa poche. Un CD en tomba.

Keeper of the seven keys part III. Appelle un bon serrurier.

« Démon, Roger… Pourquoi il y a un troisième keeper of the seven keys ? Je ne suis pas prêt… Pourquoi ? Pourquoi le monde est-il aussi cruel ? grondait Raar du fond de ses entrailles.
– Je suis désolé Raar. Le Gotland était vierge de cet album. Je l’avais condamné dans ma poche pour que personne ne le trouve. C’est un puits sans fond d’habitude. »

Raar prit l’album et le balança au loin dans les flots. Roger sauta alors dans la mer. Nous n’avons pas compris pourquoi, sans doute un réflexe ancestral de troll. Quelques poissons morts sous l’impact remontèrent à la surface. Triste sort pour cet album pétri de bonnes intentions.




L’hypothétique noyade de Roger m’inspirait une épilogue profonde sur ma rencontre avec Nårdegaist. Leur musique est chargée d’histoire et d’émotion brute. On écoute une œuvre mélodique se démarquant fort des albums de raw black métal standard grâce à leur encrage dans la réalité du Gotland. On en prend plein les oreilles et tant mieux. J’entends presque les hurlements des pauvres hères meurtris par le froid scandinave… Ou alors ce sont mes peurs qui s’expriment.

Raar me sortit soudainement de mes pensées. Il clôturait enfin notre discussion avec force.

« Asmoth. La force de la musique est intrinsèquement liée aux valeurs que l’on véhicule, l’un ne va pas sans l’autre et l’Homme se forge au marteau grâce ses expériences passées. La musique et surtout le black métal en sont les échos. Mais surtout, n’oublie pas ce qui est important :

Si tu as froid, tu es vivant. »