Comment les personnes trans se saisissent des mots pour se raconter ?

Un récit personnel, porté par la captation du spectacle d'Hugo Amour, poète trans pédé, enregistré le 3 Décembre 2021 à Paris, au Bonjour Madame, bar féministe situé en plein cœur de la capitale.

**Un podcast de Louise Bihan, avec le soutien de La Clameur, Podcast Social Club**.

Compte Instagram d'Hugo Amour : @la.peau.d.hugo

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Musiques utilisées dans cet épisode (par ordre d'apparition) :

Meydän - Changes
KaiEngel - Marée
lena_orsa - A Little Christmas Music (ft. Lena Orsa, Nick Orsa)
EvanFinch - The Fugitive

Musiques sous licence Creative Commons, disponible sur auboutdufil.com.

Des questions me traversent l’esprit, et j’aimerai vous en faire part.
Comment exprimer, les sentiments, le vécu, le monde ? Comment dire le rapport à son propre corps, comment le présenter, le comprendre, et par là se le réapproprier ?
Comment les mots font état de l’existence, comment ils nous accompagnent, ces mots ?
Comment le langage peut rendre compte de l’individuation, de la volonté incarnée, à nouveau, pleinement, d’être dans un espace qu’on veut pouvoir chérir à notre manière ?
Comment la transition de genre, ou de sexe (nous lui donnerons ici les différents noms qu’elle peut porter dans toute sa différence), comment ce processus difficile mais remarquable, et beau, aussi, dans son agencement, comment il met en branle toutes nos impressions ? Comment cela s’exprime ?
Comment les personnes trans se saisissent des mots pour raconter, se raconter ? Raconter un cheminement, une réflexion, une transformation, un accomplissement, une recherche, constante, d’être au plus près de soi ? Les doutes, les angoisses, les obstacles administratifs, médicaux, mais aussi la joie, la solidarité. Comment raconter tout ça ?
Depuis ce mot : trans.
C’est là le lieu de cette première captation. Direction Paris, le 3 décembre 2021, au bar le Bonjour Madame, en plein cœur de la ville, pour rencontrer, parler, et entendre Hugo Amour, trans, poète, pédé, qui tient le compte Instagram @la.peau.d.hugo et qui présentait ce jour son spectacle « Depuis ce mot : trans », dans lequel il lit des poèmes que de nombreuses personnes trans lui ont envoyés.

Ça y est. Je descends du train, je me dirige vers la station de métro. Me revoilà à Paris. J’y vais pour une réunion politique et juste avant, pour aller voir Hugo. Son spectacle. Où il lit des textes à propos des questions trans, et du mot « trans ». J’ai écrit un texte pour ce spectacle, parce que je pensais que j’avais quelque chose à dire à ce sujet. Fait rare. Normalement, je n’en parle jamais. Et il se peut que désormais, je n’en parle plus avant longtemps.
Allez. Je n’en parle pas plus.
Paris. Une bien étrange ville. Je déteste Paris. Il m’arrive toujours des malheurs quand j’y passe. Aujourd’hui, ça allait. Mon premier train a eu une heure de retard et, résultat, j’ai dû faire deux correspondances différentes au lieu d’une. C’était angoissant, mais au final, je suis arrivée à bon port avec seulement une heure de retard. Je devais passer par Amiens depuis Lille pour aller directement à Paris. Finalement, j’ai dû faire un arrêt supplémentaire à Creil. Ce n’était pas si dérangeant. J’aime prendre le train, et par-dessus tout, m’enfoncer dans les petites gares. J’ai trop peur qu’elles disparaissent bientôt, parce qu’on les ferme toutes les unes après les autres. Alors, j’en profite. Puis, elles ne sont pas si petites, les gares d’Amiens et de Creil, peut-être dureront-elles un peu plus longtemps. J’espère que toutes les gares vivront encore longtemps, qu’il y aura toujours des gens pour s’installer sur le quai à attendre le train, les soirs et les matins, qu’il fasse froid ou trop chaud, qu’il pleuve ou qu’il neige, au milieu de la brume, des fumées de cigarettes ou des tasses de cafés. Toutes ces personnes qui prendront des trains différents pour des raisons différentes, avec ou sans valise. Des gens qui vont travailler, des gens qui voyagent. Parfois, des gens qui ne vont nulle part en particulier. Souvent, cela se voit, quand les gens vont quelque part, sans trop savoir où. Souvent, on me dit que j’ai l’air d’une femme qui ne sait pas où elle va.
C’est vrai. Je ne sais pas où je vais. Mais j’y vais. C’est déjà ça.
Bref. Je divague. Je me sors de toutes ces pensées qui me viennent à l’esprit quand je prends le train, et j’arrive à Paris. Je descends à Gare du Nord, et je prends le métro jusqu’à Rue des Boulets. Pour aller au Bonjour Madame. Je suis toujours surprise d’à quel point Paris semble hors du monde. Tout va toujours beaucoup trop vite. Tout ce qui est à Paris est parisien. Tout ce qui ressemble à Paris, hors de Paris, est parisien. Et puis, il y a tout un tas d’autres choses à côté.
C’est une brèche dans l’espace, Paris. J’ai toujours trouvé cette ville étrange du fond de mes « provinces ».
Je ne suis jamais allée au bonjour madame, même si j’en ai souvent entendu parler. C’est très joli, le café n’est pas très cher, il y a des affiches sympas un peu partout. Un vendredi après-midi, sous le ciel gris de la pluie, ça a vraiment une ambiance de café qu’on voit dans les films. Je m’y sens plutôt bien.
Je m’installe, j’allume mon enregistreur et je laisse un peu tourner. Hugo se prépare, s’installe, après qu’on a fumé une cigarette ensemble. Je suis vraiment quelqu’une de sympa, je descends gratuitement à Paris pour enregistrer un spectacle, et en plus, j’offre des cigarettes. Mais ça valait le coup, franchement. Au centre du café, les gens commencent à prendre place, lentement. J’approche mon enregistreur tandis que d’autres approchent leurs caméras, leurs appareils photos. On veut saisir, au-delà des mots, un moment auquel on participe aussi à notre manière. C’est souvent comme ça que ça se passe, quand on parle de poésie.
Je sors à nouveau fumer une cigarette avant que le spectacle commence. Hugo me rejoint. Je lui demande si je peux lui poser quelques questions.

« Tu peux te présenter, voir si ça marche, le son ?
— Ouais ! J’suis là, on est là.
— OK, ça marche.
rires
— Est-ce que tu peux me présenter juste un peu ton projet, pourquoi tu fais ça, c’est quoi l’importance, l’enjeu ?
— Ouais bien sûr, bah du coup le projet s’appelle « Depuis ce mot : trans », donc ça a été un appel à textes que j’ai lancé, en fait, après avoir moi-même écrit un texte que j’ai appelé « Depuis ce mot : trans », j’me suis dit en fait ce serait super que plein de personnes trans puissent prendre ce temps-là aussi pour elleux écrire en fait, prendre ce temps de… pour moi c’est un peu ça l’écriture, on fait un peu le point, on écrit un peu la trajectoire de ce qu’on vit, de ce qu’on ressent à partir de ce mot, qui est, je pense, absolument fondamental et fondateur pour nous. Et du coup, bah voilà, j’ai lancé cette invitation à plein de personnes qui a été relayée sur Instagram et du coup, grâce à ça, j’ai recueilli plus de 50 textes de personnes trans qui écrivent pour elleux depuis ce mot, trans. Qu’est-ce qui se joue, en nous, quant aux émotions, plein de choses, et en fait, ce qui est très très beau, là on touche à la poésie, on touche à l’écrit et du coup ça va bien plus loin que juste l’idée du mot « trans », c’est la vie qui se joue derrière. Et du coup, parce que j’ai cette possibilité de mettre en voix, de dire les mots, je me suis dit que j’allais m’emparer de ces mots-là et en faire une forme. Du coup, c’est une mise en voix, mais pour moi c’est bien plus que ça encore, c’est donner à entendre la vie de chacune de ces personnes. Et les incarner, car à partir du moment où on est sur un plateau, un espace scénique, ça s’incarne quoi. Et du coup, c’est ce qu’il s’est passé la première fois que j’ai présenté les textes, j’ai compris qu’il y avait de l’incarnation derrière chaque texte, et c’est aussi la magie des mots. Je ne fais pas grand-chose, si ce n’est les dire, et il suffit de les dire, pour sentir la vie de chacune des personnes derrière. Et l’enjeu, comment te dire ? L’enjeu de cette parole-là, elle est plus que nécessaire, elle est vitale, parce qu’on a besoin d’être entendu-es, on a surtout besoin d’être écouté-es, on a besoin de mettre des mots parce que ça nous libère, ça nous fait exister, parce qu’on a besoin de dire on est vivants, en fait. On est vivants. On est pas que des morts, mortes, on est aussi, et peut-être surtout, des vivants, vivantes. Et c’est aussi ce que j’ai envie de faire, par le biais du théâtre, mais qui est un théâtre complètement spontané et inventé parce que là on est au Bonjour Madame, on est pas dans un théâtre, mais pour moi il se joue la même chose qu’au théâtre, dans les grands théâtres, les institutions, bah nous on sort des institutions parce qu’on nous donne pas cette place-là dans les institutions, bah on la prend ailleurs. Et du coup, pour moi, c’est donner à entendre nos voix, quoi. »

On jette nos mégots de clopes, et on rentre. Ça y est. On s’y place. Depuis ce mot. Je vous laisse avec la captation du spectacle, je reviendrai peut-être un peu après, pour parler du silence.

« Toujours. On montre. Le corps. Les poils. On écoute. La voix. Les muscles. Les veines.
Moi, je voudrais. Écrire. Le chemin. À l’intérieur.
Toujours ce que j’écris.
Je voudrais dire. Le cheminement invisible. Les mutations silencieuses et multiples qui accompagnent le corps.
Les poils. La voix. Les muscles. Les veines.
Je voudrais écrire. Les sentiments. Ce chemin immatériel, depuis ce premier mot. Trans.
Je voudrais rendre visible l’âme qui fleurit à l’intérieur du corps dans ce qui se cache :
Sous les poils
Sous les muscles
Sous les veines
Dans la voix.

Et peut-être ce qui fleurit, ce dont je parle là, se trouve visible à un seul endroit : les yeux. L’âme qui fleurit vient se nicher là. Et depuis ce premier -TRANS-, des champs entiers. De fleurs.
Je voudrais rendre visible, ce chemin intérieur, celui que l’on tait. Que l’on garde pour soi. Et qui nécessite les mots et le silence. J’aimerais parler de l’âme qui s’inscrit dans le corps, comme jamais auparavant. Qui prend enfin tout se placer. Qui s’installe, qui s’incarne. Partout, du bout du dos jusqu’aux sourcils.
Le corps qu’on habite enfin.
Je pense aussi, combien, ce sont les autres qui me permettent de faire corps. Je suis avec autrui et alors je m’oublie, je suis donc j’oublie, ne cherche pas à être, juste, je suis et le chemin opère. La mutation se dessine, je me meus, comme dans TGV à grande vitesse. Direction : MOI.
Cela parce que JE suis. Depuis ce mot : là. Trans. »

« — J’ai écrit ce texte quand j’étais dans un TGV ! A grande vitesse. Et j’avais besoin de… y’a des textes comme ça où, voilà, c’était une nécessité, il fallait que je passe par ce texte-là, j’avais besoin d’exprimer, de dire sous le corps, nos émotions, le sensible et en fait, je me suis dit : et si nous toustes on pouvait avoir ce luxe, parce que c’est un luxe que de pouvoir écrire, prendre le temps pour soi, de faire ce chemin, ce chemin des mots, ce chemin de l’écriture et c’est comme ça que, c’était un matin, genre 5h30, un jour où j’étais pas censé travailler sur le marché, mais bon j’ai toujours la chronologie interne du marché qui me réveille même les jours où je suis pas sur le marché, alors du coup je me réveille à ce moment-là et je me dis « mais oui ! Et si j’invitais toute personne qui a vécu ce même chemin que moi, de mettre des mots sur depuis ce mot : trans, et du coup c’est comme ça que j’ai lancé la proposition, l’invitation, l’appel à textes. Écrire, depuis ce mot : trans. Et c’est ce qui a fait que j’ai récolté, comme ça, grâce à Instagram (oui, parce que je crois qu’il y avait cette chose-là aussi où je me suis dis mais en fait, Instagram c’est incroyable, c’est un vivier, mais au sens de la vie, toutes ces personnes qui sont là, et qui ont besoin de s’exprimer, et j’avais envie d’utiliser cet outil en me disant, toutes les personnes sont là, on est là, on a aussi chacun, chacune, des mots pour se dire. Et je crois qu’on a besoin de chacun, chacune, pour soi, de mettre les mots, et si on peut les donner à entendre, si on peut les faire résonner… Et voilà, je sais, moi je peux dire les mots, les mots des autres… Allez, c’est parti pour les mots des autres »

« Depuis, ce mot. Trans. Version des 3 et 4 Décembre 2021.

Je m’appelle Lou et je suis un garçon.
Voici ma participation à ton projet sur lequel je viens de tomber par hasard alors que je décide tout juste de commencer pleinement à m’accepter après 3 ans à faire l'autruche après avoir mis des mots sur mes ressentis en 2018. Je parlais justement avec mon copain hier qu'il fallait que je sois plus doux, plus compréhensif avec moi-même. Je ne veux plus me fuir et moi qui écris énormément (c'est ma passion) ce n’est que mon deuxième texte sur le sujet depuis 2018 (et le premier a servi de coming-out a une amie mais n'était pas clair, j'osais pas employer les mots). C'est l'occasion. 
Fait pas gaffe au prénom de mon adresse mail s’il te plaît j'apprends encore à m’accepter. Je n’ai pas encore changé mon adresse mail car seulement 2 personnes sont au courant pour moi.
Merci pour ce beau projet et bonne continuation ! Passe une bonne journée !
Transparent. Invisible. Falsifié.
Il reste immobile, recroquevillé, jambes remontées sous le menton et le corps douloureux d’être resté ainsi trop longtemps. Il ne bouge pas. Ou presque. Seules ses épaules se soulèvent d’un mouvement imperceptible, si bref que sa respiration reste silencieuse.
Il est enfermé, relégué au fond de son esprit, de cette bulle claire et foisonnante dans laquelle elle vient se réfugier. Elle c’est l'autre. La carapace, le masque. Transparente elle aussi, à la différence que famille et inconnus pensent la voir. La connaître. Parfois la comprendre. Mais elle n'est pas Moi pourtant. Moi, c'est ce à quoi il aspire, ce après quoi il court. Mais il reste transparent. Invisible. Muet. Endolori. Blessé. Parfois, il hurle. Il hurle, et sa colère trouble la surface de sa conscience. Il hurle et arrache un peu d'espace à cette autre qui l'écrase. Jamais sa voix ne franchit les limites de l'inaudible, du secret. Mais chaque fois, sa cellule s’agrandit et avec elle sa volonté, sa soif de vivre et d’exister. De chaque petite ridule osant troubler la surface, naît une graine, frêle, minuscule, en dehors de lui et de sa cache. L’espoir.
Bientôt, le voilà qui transparaît enfin en elle. Du plafond de sa cellule, des rayons de lumière s’immiscent jusqu’à lui. Elle sait à présent. Il est prêt. Prêt à exister. Le masque, cette elle, se fend d’un sourire. Il est Moi.
Moi c’est Lou.
Bonjour,
Étant Sourd, je m’appelle Shane L, je suis homme Trans et métisse (noir), je suis comédien et sport.

Je me suis exprimé sur le mot « Trans ».
Une personne transgenre, ou trans, est une personne dont l'expression de genre et/ou l'identité de genre s’écarte des attentes traditionnelles reposant sur le sexe assigné à la naissance.

Et aussi, il y a pleinement du mot Trans : 
Transgender
Transexualite
Transition 
Transcis, etc.
À mon avis. 
Shane Lanoir 

Hey ! Le mot transgenre me fait penser a ceci : certains vous aimeront pour ce que vous êtes, et d’autres vous haïront pour la même raison. Il faut s’habituer !
Tom

Bonsoir, 
Je te laisse plusieurs textes puisque je ne savais pas quel genre de texte tu voulais vraiment. À toi de piocher ce qui te paraît le plus adéquat.
Donnez-moi un nom. Dites-moi qui je suis. Achetez-moi des fringues et emmenez-moi chez le coiffeur. Dites-moi quelles études je devrais faire, vers quel métier je dois m’orienter. Jugez le moindre de mes pas. Dites-moi de quoi je dois avoir honte, de quoi j’ai le droit de parler. Jugez-moi. Forcez-moi. Déterminez-moi. Et demandez-vous pourquoi j’ai l’air d’une coquille vide qui se laisse porter par les marées.
Ou laissez-moi vivre, rire, pleurer. Écoutez-moi. Acceptez-moi. Car il est question de moi, et je suis seule à pouvoir connaître mes envies, mes désirs, mes émotions. Lâchez cette laisse, car j’ai brisé le collier que vous m’aviez mis. Pourtant je vous laisse encore le choix : accompagnez-moi telle que je suis, ou continuez de faire le deuil d’un fils qui n’a jamais réellement existé.

Salut Hugo !

Je t’envoie un texte que j’ai écrit suite à ton appel à texte sur Instagram. Merci pour la proposition et l’inspiration, ça fait toujours du bien de formuler nos vécus, j’ai hâte de voir ce que tu vas faire avec tout ça !
Depuis TRANS. Je pourrais lister des mots à la suite, dans les marges d’un cahier quelque part, parce que TRANS c’est déjà la marge. Alors je pourrais écrire une longue liste de mots dans la marge et alors j'écrirais sûrement larmes pardons violences absences passions célébrations libérations retrouvailles colères appropriations reprises j'écrirai beaucoup de mots au pluriel parce que TRANS pas juste un mot pas juste une chose parce que TRANS la multitude. Alors j'écrirais beaucoup de mots pluriels, la multitude à l’extérieur de moi et à l’intérieur. J’écrirais les papillons aussi, surtout les papillons.
Mais je ne ferais pas la liste, pour ne pas la laisser incomplète, parce qu’elle aurait toujours des manques et TRANS c’est tout sauf le manque. C’est le plein à l’état brut. Alors je n’écrirais pas de liste, encore moins dans la marge. Pas de marge, déjà pleine la marge, il faut qu’on construise sur le vide et qu’on détruise dans le plein. Tout bouleversé, aussi ça TRANS, alors jamais les marges, toujours le centre. 
Depuis TRANS : mon corps. Mon corps enfin plus dissocié, mon corps enfin plus aux autres, enfin plus au monde, mon corps enfin qu’à moi. Mon corps en monopole. Inébranlable. Tout péter, tout perdre, tout exploser, batailler, jamais abandonner. Depuis TRANS : l’infini.
Et depuis, l’amour surtout. Pour moi. Pour celleux qui, à travers les ouragans, m’entourent. L’amour surtout, et découvrir un monde plus lourd et léger, plus fort et plus faible, un monde plus tout tout le temps. Depuis TRANS, surtout : l'amour et la vie, à en déborder.
Il est tard, veille de pride ici, mais je l'envoie quand même. Merci pour les mots lus et sortis.
J’espère que ta journée sera douce. Pas besoin d’anonymiser mon texte.
Clair (il)

Bonjour ! 
J’ai vu ton appel à participations, et j’ai voulu partager ce texte. 
Il est écrit uniquement avec des mots trouvables dans « Capitale de la douleur » de P.ELUARD, que j'affectionne particulièrement pour l’inspiration qu’il me donne. 
Je ne souhaite pas être anonyme, c’est aussi un moyen pour moi de me soulager et de m’aider moi-même. 
Je m’appelle Orphée. 
Merci à toi pour tout ce que tu fais.

Dans le miroir fermé de l’aurore de ma vie,
Une femme me transperce des larmes de ses yeux 
Son jugement, je le sens, je la porte dans mon sang,
Elle n’est pas moi, mais je suis elle. 
Elle sait comment briser mon espoir sans qu’il ne se montre. 
À la vue de ses seins, mon monde brûle comme une photographie trop près
D’un papillon de soleil 
J’ai rêvé de jour, 
De détruire sa vie sans pleurer la mienne
De peindre mon nom sur son âme desséchée 
Et enfin me dessiner sur la terre
Dans la bourraque, pouvoir crier
Ma victoire écartelée.

Coucou doux Hugo…
J’ai essayé d’écrire. Je crois que ça dit beaucoup, et rien, en même temps. Et ça me plaît aussi comme ça.
J’ai pas vraiment relu, parce que j'écris beaucoup en spontané (y a un autre mot je crois normalement, mais il m’échappe, là, tout de suite).
Je te confie mes mots, et je te remercie : j'ai arrêté d’écrire il y a plusieurs mois, et je crois que cela me manquait plus que ce que j'avais envisagé.
Je te le copie-colle parce que j'ai des formats de textes tout pourris, alors je me suis dit que ce serait peut-être plus simple.
Attention, mention de viol à un moment.
Je t'embrasse, si tu le veux bien,
Noh' (noh_dby sur insta, si tu préfères)
J'essaie d'écrire. Décrire.

La peau élastique, trampoline, qui renvoie aux autres une image de ce
que je ne suis pas. Un corps mensonge. Un corps traître. Encore.
Depuis ce mot…
Il n’a jamais été vraiment le mien. Il est d’abord venu à moi sous une autre forme. Celle de la personne qui aime, qui accompagne, qui soutient, parfois supporte, souvent titube avec. Et puis un jour, une porte qui s’ouvre, un peu. On en franchit le seuil.
Ça ne peut pas vraiment se raconter, je crois. Ce que ça fait de se sentir habiter chez soi, en soi, dans soi. Comment chaque chose prend place, prend sens. Comment de la petite égratignure à la blessure
béante, tout fait sens. Comme un mot, une phrase, attrape. Fait vivre.
Un corps. Un corps à, et pour soi. On se donne à soi.
Je n'ai pas commencé par le mot. Mais par un autre. D'abord, surtout, le sentiment, bien connu pourtant, de ne pas être tout à fait ce que l'on m’a dit depuis toujours, depuis vingt-huit ans. Longtemps avoir cru ne pas être assez, ou alors au contraire, être beaucoup trop. Trop quoi, ça je ne sais pas, mais jamais, je n’allais. Ni ce corps. Pas à moi.
Toujours à toi, aux autres, pas à moi. Alors d’abord se dire, à soi,
« et si… ? », et le laisser se propager et puis, un jour, du bout des lèvres, le dire à haute voix, et observer, en face, ce mot tourner dans une autre bouche. Comme il la fait bouger, comme elle tremble quand l'air y passe, comment la négation devient finalement, vraiment, enfin, si belle.

Non.
Non.
Non.
Je ne serais pas.
Binaire.

Le feu dans les tripes. Les cheveux coupés parce que depuis trop
longtemps ce corps en location obéissait à des lois de propriétaires,
mais on change de régime. Redécouvrir son visage, redécouvrir son corps.
Cheveux courts et maquillage, talons hauts et binder, quelle importance.
Je suis dans un corps, je suis dans mon corps. Tout cela fait sens. La
négation fait sens, je peux enfin dire « Non ». Un non qui est un grand
oui, un non qui permet de se tenir haut.e, debout, dressé.e. Je suis une putain de symbole phallique, et ça me fait hurler de rire.

Mais corps élastique, et cœurs hermétiques. Le retour d’ascenseur se fait toujours, manifestement, dans la gueule.
Ce mot n’a jamais été le mien.
Il me fait peur, je crois.
Parce que l’on m’y a mis, sans que je n'aie eu le temps, moi, d’y penser.
On m’a dit, « les transidentités regroupent les identités de genre dissidentes, disruptives, non cis. »
D’accord.
Depuis ce mot, j'ai peut-être une famille.
J’ai notre rage au cœur, au ventre, c’est certain.

Depuis ce mot, j'observe le cours de mon temps. Il y fait rarement beau.
Il y est souvent long. Mais je ne l’échangerai pour rien au monde. Il est venu sur un champ de bataille. Il est venu sur des morts, des abandons et des disparitions, et il m’a dit « Abandonne, viens. »
Depuis ce mot, je n’ai jamais connu pareille fatigue ni pareil émerveillement. Un doux tiraillement dans la nuque. Des rires plus forts, des rires plus francs. Une peur viscérale mais plus jamais de soi.
Depuis ce mot, j'observe mon corps. Et je pense. Mes coups, mes viols, parce que locataire. J’ai vingt-huit ans. Ça y est, enfin, je suis propriétaire.
Depuis ce mot, j'observe mon crâne. Le calme n'y sera jamais complètement, je crois. Il faut croire pour (ac)croître l'apaisement.

Depuis ce mot. Trans.
C'est certainement le jeu de mots le plus e(n)culé mais qu'importe : en trans, en danse, en trans, on danse.
Je ne transite pas.
Je transcende. Mon histoire, mon cœur, mon âme, mon esprit et mon corps.
Je suis protégé.e, car je suis aimé.e. Et pour la première fois, par moi, en premier.

Salut Hugo,
Je n’ai pas l’habitude d’écrire, mais l’exercice était intéressant.
Alors voici les quelques mots qui sont sortis de moi.

Trans
Ce mot m’a entièrement transpercé quant j’ai su qu’il m’appartenait, qu’il était moi.
Il est ma vie, dès mon premier souffle.
On s’est cherché, l’humain nous a séparé, mais il ne m’a jamais quitté.
Au creux de moi, à présent je le soigne.
Grâce à lui je me trouve, je me découvre.
Et enfin, je suis moi.
@clemens_hp

Bonsoir Hugo, 
Me voilà bien heureux de pouvoir participer à cet appel à texte. Je te soumets donc un petit mien, écrit dans ma campagne cocon.
Pas besoin que ce texte soit anonyme. 
Merci pour ce que tu partages, je dois bien avouer que souvent ça m’aide à exister ! 
Madelèn. 

Il y a un an début d’automne, je pleure devant mon téléphone, car les mots d’un autre font apparaître celui que je suis ; TRANS. Les feuilles jaunissent et tombent à mes fenêtres. La saison est douce. Tandis que je suis amoureux du soleil de l’été qui disparaît, je comprends les colères sur mon corps. En acceptant que je ne suis pas ce que l’on m’a assigné, je renoue doucement avec lui. Je fais revivre ce corps et marche dans les champs et les forêts. Je glane les noix, noisettes, champignons et les derniers fruits. Je fais sécher, je fais confire pour partager, plus tard. Je redécouvre mon corps et cette nouvelle peau. Je mets en conserve les derniers fruits pour l’hiver. Je me prépare à cette nouvelle saison. Je pèle les pommes, j'enlève le moisi. Une vieille peau tombe et je renais. Un vieux monde s’éteint et laisse la place au nouveau. Les vieilles peaux ont porté, les vieilles peaux ont soulagé, dans les vieilles peaux j'ai fait mûrir, puis fermenter. Dans les vieilles peaux j'ai gardé, protégé, attendu d'être prêt.
J'ai traversé l'hiver, son froid ; mon corps glaçon et la peur de dire qui je suis. J'ai balbutié avec le printemps et les fraises dont le jus coule sur mes poignets  Les premières fleurs sont sorties ; primevères, pissenlits, marguerites, pivoines et mes pronoms. Enfin l'été, se baigner torse nu, se raser le crâne sur le perron d'une maison dans les montagnes et les entendre me dire « tu es beau ». Je me gave de tomates jaunes, vertes et rouges. J'absorbe le soleil. L'automne revient. Je ramasse les figues, les pommes, les poires et le raisin. Tout le monde sait désormais. Ma peau automne, hiver, printemps, été ; mon corps trans.

Bonjour bonjour !
Suite à ton appel à contribution sur ton compte instagram, je me permets de te contacter.
J'ai rédigé un poème sur ce que "trans" voulait dire pour moi. Je te le mets en pièce jointe (je ne sais pas si tu préférais en format word ou pdf alors je te joins les deux formats, haha).
Et, je veux bien que mon nom soit cité. (te laisse mon username Instagram : @cyan_cs)
En espérant que tu puisses faire un beau projet en mettant en voix de nombreux textes.
Poétiquement,
Cyan COSTA SARAIVA

Libération

A partir de cet adjectif, trans
Je commence à comprendre mon enfance.
De mes souvenirs, de ma mémoire,
De ces instants rayonnants comme noirs
Je me jette dans les flots immenses
Lointains, flous. Soudain, tout fait sens.

Une charmante petite fille,
Qui, jeune, détestait son prénom
Sept lettres qui riment avec vanille,
Très peu porté par les garçons.
Ses parents, ses amies l’appelaient
Bien peu souvent, elle se retournait.

Dans la cour de récréation,
Comme de son âge les enfants,
Elle s’amusait, jouait au ballon
Son petit rire était si perçant.
Ils savaient, personne n’était dupe
De cette fille qui n’aimait pas les jupes.

Puis, quelques années ont passés
Et ses sourires ont effacé.
Elle en avait assez, rêvait de cheveux courts
Ses parents refusaient, malgré leur amour.
Les larmes coulaient sur ses joues
Car son corps ne lui inspirait que dégoût.

Bien qu’il fasse chaud, que c’était l’été

Elle ne parvenait à son corps montrer
De vêtements larges elle se vêtissait
Et pour gommer ses formes s’affamait.
Ses avants bras, de rouge se teintaient,
Elle ne trouvait refuge que dans ses plaies.

Puis, quelques années ont passés
Et l’étincelle de vie s’est rallumée.
Désormais, elle habitait seule,
Avait cessé d’écouter ses aïeuls.
Enfin, elle pouvait porter des chemises
Et sentait son âme qui s’irise.

Elle vivait ainsi, parmi ses pairs
Bien qu’une partie d’elle faisait taire.
Puis dans son cœur s’amplifia un écho,
Il ne s’agissait que d’un simple mot
Qui pourtant enrayait tous ses maux
Quand on lui dit qu’iel était beau.

A partir de cet adjectif, trans
Je commence à comprendre mon enfance.
Je m’affranchis de ma féminité
Fait résonner ma masculinité.
Malgré les injonctions à outrance
De la joie, j’entame de nouveau la danse. »

Je disais tout à l’heure avoir écrit un texte, moi aussi, pour ce spectacle dont Hugo a d’ailleurs fait une très belle interprétation. Mais vous ne m’en voudrez pas si je décide, plutôt que de l’avoir mise, son interprétation au sein de la captation, de vous le lire, ici…
Je me penche. J’observe. Je ris. Je pleure.
Ce corps n’est pas le mien. Ce corps, c’est un autre. Je ne sais pas.
Il me suit dans la rue, à la fac, dans mon lit. Il me fait peur, ce corps. Je le cache sous des toiles
sombres nappées de tristesse, dans lesquelles je m’isole du monde extérieur.
Mais au fond, je l’aime ce corps. Je crois.
J’aime sa forme étrange. Son élasticité. Son atemporalité mouvante. Ses jeux d’esprit. Le ressenti de la joie et de la douleur. J’aime mon corps parce qu’il me donne le droit d’être en colère.
D’avoir des tripes à tordre, un cœur à serrer, un sang qui bout, des muscles qui se rétractent. Et le meilleur dans tout ça : la capacité de crier. Des mots, une existence entière, un rêve, un cauchemar. Le monde. Crier le monde au monde.
Le corps trans est un champ de bataille, où tout se joue à la juste mesure. Le hurlement au monde est un chant de ralliement.
Une terre sèche, un ultimatum. Une réalité obscure.
Une question. Le corps que je porte n’a jamais été rien d’autre qu’une question. Ce mot. « Trans ». m’a toujours semblé une chimère. En réalité, c’est un fleuve. Des années passées à fuir le monde et son propre corps, ça suffit pour s’en rendre compte. Trans. Transsexuelle. Transgenre. Transitude.
Transition. Transsituations. Transmécanique. Transspectacle. Transdésespoir. Transincendie. L’image d’un feu, sacré, beau, immense, que de s’autoriser pleinement à devenir l’autre. Le terme en lui-même a toujours signifié ce qui allait au-delà de soi. Ça me correspond, moi qui n’ait jamais été qu’ainsi. Au-delà de moi. C’est un changement, brutal. Ça racle la gorge quand on le dit. Ce mot, « trans ». Il fallait que ça sorte. Ce mot, il sonne comme la rage.
J’ai écrit un poème pour tenter de répondre à cette question. C’est là que j’interviens.
Je me penche. En bas du miroir. Mon regard me surprend. Il se rappelle de tout. Il vieillit plus vite que moi. Moi, je renais un peu chaque jour. À la vie éternelle qui fanfaronne.
Je voulais devenir. Quelqu’une. Jusqu’ici, je n’avais jamais vraiment été.
C’est terrible. Mais c’est tendre. C’est ce que j’ai appris. À chaque fois que l’existence me prenait à la gorge comme un bout de vitre brisée.
Des chemins escarpés de l’enfance, je ne me souviens que de l’incertitude. Et puis il y avait la lune, au loin, la nuit, qui me semblait alors un horizon indépassable. Je l’observais, en me brûlant la rétine, comme si elle avait un message à me faire passer. Je regardais les étoiles en me disant que la plupart étaient déjà mortes à l’instant même où je les voyais. Et ainsi, je pouvais me rassurer en me disant que même mortes on continue à briller. Alors, je me suis autorisée à renaître, pour mourir.
Chaque jour qui passe, où je me lève épuisée par l’immensité de la tâche que recouvre le fait d’exister, je me rappelle que j’ai avec moi la fierté et la raison. La fierté de ce corps comme champ de bataille où, seule guerrière debout sur la barricade, j’ai l’impression de remporter ce combat qui en a blessé tant d’autres et moi tant de fois. Et la raison, malicieuse, d’une question en suspens, qui donne voix au chapitre, et à la poésie, qui demeure, encore à ce jour, ma seule véritable lumière d’étoile.

Et c’est ici que nous nous laissons. Au cœur même de cet espace poétique, politique, diffus, qui ne cherche qu’à se transmettre. Merci d’avoir suivi le premier épisode de cette série de podcasts qui n’a pas tout à fait de fil conducteur si ce n’est celui de vous emmener, avec moi, écouter ce qu’il se passe en dehors des bruits communs, ambiants, monotones. Dans nos villes, et ailleurs.
N’hésitez pas à vous abonner à ce podcast sur les différentes plateformes d’écoute, toutes les informations sont disponibles sur la page Podcloud de l'émission. Prenez soin de vous, **et lisez de la poésie** ! A très vite.