Lorsque les Sud-Africains sont mécontents de certains services, comme la fourniture d’eau ou d’électricité, ils n’hésitent pas à le faire savoir en refusant de payer les factures, dans un mouvement de boycott généralisé. Ces réflexes ont des origines historiques.

Comme tous les matins, Eunice prépare dans son garage des gâteaux dont la revente constitue sa principale source de revenus. Et comme la majorité de ses voisins, elle ne peut pas honorer toutes ses factures d’électricité. « Avec ces fours, je ne pense pas que je pourrais rendre mon affaire rentable, car l’électricité serait trop chère pour moi, je n’arriverais pas à faire de marge », souffle-t-elle. « Et puis la fourniture est mauvaise, et il y a beaucoup de corruption, les services qu’on reçoit ne valent pas l’argent qu’on paye. Si j’ai un peu de côté, je paye, mais si je n’ai pas... désolée ! Peut-être le mois d’après... », dit-elle.

Dans le quartier, beaucoup sont aussi en colère contre les prix, les promesses non tenues de services de base gratuits pour tous, et la mauvaise gestion d’Eskom, la compagnie d’électricité. Thabang habite quelques rues plus loin, il n’hésite pas à lâcher : « Les plupart des gens ici, ils ont trafiqué leur compteur. Moi, j’aimerais que les gens paient différemment selon leur mode de vie, selon la façon dont leur maison utilise l’électricité. » 

Un boycott qui a un coût

Une stratégie qui coûte cher puisque Soweto doit plus de 800 millions d’euros à Eskom. D’autres décisions impopulaires du gouvernement ont aussi conduit au boycott d’autres factures, comme le très contesté système de péage électronique autour de Johannesburg, sur des routes déjà existantes.

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Ceux qui refusent de le payer peuvent se tourner vers l’organisation OUTA qui les défend. « C’est une action très puissante. Le meilleur taux de paiement qu’ils aient eu c’était 40 % des utilisateurs, et maintenant, ce n’est plus que 20 % », déclare Wayne Duvenage, le directeur. « Le problème de nos gouvernements c’est que s’ils font une loi, même si elle est irrationnelle et complètement inapplicable, ils pensent que les gens vont obéir et payer. »

Aux origines des boycotts

Des stratégies qui ont une explication historique : sous l’apartheid, le boycott et le refus de payer étaient des armes utilisées pour restabiliser le régime, comme l’explique Noor Nieftagodien, professeur d’histoire à l’université. « L’idée du non-paiement remonte surtout aux années 1980. Des organisations de citoyens ont commencé à mettre en place un boycott des loyers, pour mettre en difficulté les autorités locales des quartiers noirs, créés par le gouvernement de l’apartheid. Ça les a fait s’effondrer. Mais l’idée a toujours été qu’une fois l’apartheid tombé, cela devrait s’arrêter », raconte-t-il. 

Le président Cyril Ramaphosa et ses ministres ne cessent de condamner dans leurs discours la « culture de non-paiement » qui s’est installée dans le pays et pourrait selon eux faire s’effondrer certaines institutions. Malgré les mises en garde répétées du gouvernement, aucune action ne permet pour l’instant de récupérer cet argent non payé.