En Afrique du Sud, un jeu de pari passionne depuis longtemps les townships : le fahfee, aussi appelé mo-china, consiste à miser de très petites sommes d’argent sur un nombre compris entre 1 et 36. Chaque nombre correspond à un objet ou une idée, et peut être choisi par le joueur en fonction de l’interprétation de ses rêves. Un jeu illégal, qui passionne principalement les femmes âgées, et dont l’organisation est gérée par la communauté chinoise. 

De notre correspondante à Johannesburg,

Le froid n’a pas découragé Ginette et Margaret, 73 et 61 ans. Comme tous les jours, elles se retrouvent devant un gros rocher posé sur le trottoir, au bout de leur rue, pour jouer au fahfee. Elles tiennent dans leurs mains de petits porte-monnaies. « On met l’argent misé là-dedans, ainsi que la liste, avec les numéros choisis. » 

Elles peuvent se rejoindre au niveau de ce rocher jusqu’à six fois par jour pour parier. Le choix d’un nombre peut être dû au hasard, mais il correspond souvent à un rêve fait la nuit qui précède. Margaret a d’ailleurs écrit plusieurs listes dans la paume de sa main. « Là je vais jouer le cheval. Numéro 23. Mais par exemple, si ce soir je rêve d’une femme blanche, demain je vais jouer le numéro 17. Si je rêve d’un feu, ce sera le 31. Donc je garde ces numéros pour pouvoir les jouer demain », explique-t-elle.

Les opérateurs appartiennent à la communauté chinoise et viennent collecter les paris à heures régulières dans le township.

Selon le chercheur Stephen Louw, auteur d’une étude sur le sujet, ce jeu d’argent, unique dans le monde, s’est développé dans le pays au début du XXe siècle. « Il y a d’autres jeux similaires : il y en avait un qui était joué à Harlem, dans les années 20. Mais le fahfee n’existe qu’en Afrique du Sud, et a été développé par des migrants chinois très entrepreneurs, qui étaient exclus de l’économie capitaliste blanche, et qui cherchaient un moyen de gagner de l’argent. Donc ils ont commencé à organiser ces jeux de paris », indique-t-il.

Retour dans les rues de Soweto. « La voiture arrive. Regardez ce que cette femme va faire, elle va tendre les sacs, en retour l’homme dans la voiture va lui dire le numéro gagnant, et elle va nous montrer lequel c’est, la grande maison, numéro 25 ! » dit-elle. Mauvaise pioche pour Margaret, qui ne perd que les centimes qu’elle a misés. Mais Sophie, elle, va pouvoir s’offrir un petit plaisir grâce à quelques euros glanés grâce à ce numéro 25. « Je vais pouvoir m’acheter une miche de pain ou bien ce que je veux ! Oui, c’est mon petit bonus ! », se réjouit-elle.

Alors que les jeunes, plus loin dans la rue, préfèrent jouer aux dés, pour Tiny, 63 ans, le Fahfee est aussi une façon de se retrouver entre amies. « On rencontre les connaissances, les voisines, une vient de cette rue-là, l’autre de cette rue là-bas. En fait, ça nous occupe bien ! »

Le jeu, plus lucratif pour les opérateurs que les participants, est illégal aux yeux de la loi sud-africaine.