Au Nord du Ghana, région pauvre à majorité musulmane, près de 300 personnes accusées de sorcellerie, majoritairement des femmes, vivent dans des camps qui leur sont réservés, en réalité des prisons à ciel ouvert.

De notre envoyée spéciale à Gambaga,

Quelques huttes au toit de chaume, quelques ustensiles de cuisine posés à même le sol, pas d’eau courante, ni d’installations sanitaires : les conditions de vie au camp de Gambaga sont rudimentaires, et n’ont guère changé depuis sa création au XVIIIème siècle. Il s’agit du premier des cinq camps de pseudo-sorcières installés au Nord du Ghana, destinés à accueillir les femmes bannies de leur communauté, sur dénonciation d’un voisin, d’un ami, parfois même d’un membre de leur famille. C’est le cas de Zenabu Saori, l’une des doyennes du camp. « C’était il y a douze ans. Mon propre frère m’a accusée de sorcellerie, il a dit que j’avais jeté un sort à son fils. Le village voulait me tuer. J’ai dû m’enfuir ici pour sauver ma vie. »

Une prison à ciel ouvert

Ils sont 87 à vivre en exil au camp de Gambaga : 85 femmes et deux hommes seulement. Un déséquilibre qui ne doit rien au hasard : les femmes accusées de sorcellerie sont pour la plupart des veuves ou des célibataires, sans homme pour les protéger de la vindicte du village. 29 enfants vivent aussi au camp, envoyés par leurs familles pour accompagner leurs grands-mères en exil.

Pour la plupart de ces pseudo-sorciers, le lien avec la communauté d’origine a été définitivement rompu. Zueira Aboubakar vit ici depuis huit ans. Indifférente au soleil de plomb, elle reste immobile sur le seuil de sa minuscule case en terre crue. « Personne ne vient jamais ici. Nous nous entraidons entre femmes, mais nous n’avons plus de famille. Nous sommes isolées de tout. J’ai des problèmes de santé, mais je ne peux pas me procurer les médicaments qu’il me faut. Je suis presque impotente maintenant, je peux juste rester là et ne rien faire. »

Une nonagénaire lynchée en juillet 2020

Ces femmes accusées de sorcellerie n’ont pas d’autre choix que l’exil ou la mort. En juillet dernier, Akua Dentah, une vieille femme de 90 ans, dénoncée comme sorcière par un féticheur du village de Kafaba, dans la région de Savannah, a été battue à mort en public par des membres de sa propre communauté. Les images de son lynchage ont fait le tour des réseaux sociaux.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé, explique Samson Laar, un travailleur social chargé de la gestion du camp. « Quand vous êtes accusé de sorcellerie, si vous n’avez pas les bonnes personnes pour vous protéger, vous pouvez être battu ou tué. Parce qu’une fois que l’accusation est lancée, on ne prend pas le temps de vous juger. Et ça continue de se produire un peu partout. Mais ces lynchages ont lieu au sein des communautés. Une fois que les femmes ont réussi à venir ici, plus personne ne peut s’en prendre à elles. »

Samson Laar est le coordinateur du Go Home Project, une initiative de l’Église presbytérienne ghanéenne qui vise à permettre aux femmes expulsées de réintégrer leurs villages. « On se rend dans les communautés pour faire de la sensibilisation. Après en avoir parlé aux gens, on peut commencer à négocier pour qu’ils les laissent revenir. Depuis onze ans que je travaille ici, nous avons renvoyé 80 femmes chez elles. Mais malgré nos efforts, d’autres femmes sont chassées et doivent venir ici. Ce n’est plus possible. »

En 2014, le gouvernement a tenté sans succès de fermer tous les camps de sorcières. Le Ghana est officiellement le dernier pays au monde à en conserver encore.