Souvent immigrées de l'intérieur, les vendeuses de thé étaient persécutées sous l'ancien régime, alors elles ont joué un rôle important en 2019 : c'est là que se retrouvaient les manifestants pour faire le point sur la journée. Un an après, chez Raouda, une célèbre vendeuse de thé du quartier de l'université, l'ambiance est toujours aussi fraternelle.

« Je n’ai pas vraiment les mots pour décrire Tante Raouda... », dit Ahmed en souriant. Pas facile de parler de cette figure du quartier de l’université de Khartoum. L’habitué de son petit café, à l’ombre d’un arbre, est un peu timide à côté d’elle. « Je peux dire qu’elle est comme ma mère. Si elle a besoin d’un coup de main, c’est moi qui me lève le premier pour l’aider. On est au-delà d’une relation entre une commerçante et des clients. On vient là tous les jours. Des fois même, on est fauchés et elle nous fait crédit », ajoute Ahmed.

Enroulée dans un voile multicolore, Raouda est une virtuose. Verres, casserole d’eau bouillante, cuillères de sucre, cette femme placide du Kordofan joue de sa petite batterie de cuisine depuis 15 ans, tous les jours de 6 heures du matin au coucher du soleil. « Moi je n’ai pas pu suivre des études. Alors pour nourrir ma famille et éduquer mes enfants, j’ai commencé à faire ce métier. Ce que je gagne ici me permet d’acheter à manger et à boire, quelques médicaments, mais c’est tout. Je ne peux rien mettre de côté », confie-t-elle.

Un lieu-clé de la révolution de 2019

Les vendeuses de thé comme Raouda sont partout dans Khartoum. Dans chaque rue, à tous les carrefours, dès qu’il y a de l’ombre. C’est ici que se préparait la révolution en 2019.

Ahmed se souvient. « Pour nous c’était comme une assemblée. Chaque fois qu’il y avait des manifestations, on laissait nos voitures ici. On buvait un thé puis on allait aux manifs en taxi ; et puis après on revenait prendre un verre ici, où on discutait des événements de la journée avant de rentrer chez nous… », raconte-t-il.

« On a besoin d’avoir un statut légal »

Depuis quelques années, Raouda et les 27 000 vendeuses de thé de Khartoum ont une voix. Elle s’appelle Awadiya Mahmoud Koko, c’est la fondatrice de leur syndicat. 

Pour Raouda, c’est une chance. « On a besoin d’avoir un statut légal maintenant. On n’est pas des marchandes des rues ou des marginales. On est des travailleuses normales, à l’image des gens qui travaillent dans les bureaux. C’est pour ça que c’est important qu’on ait un syndicat pour nous aider. Avant, on était chassées par les autorités. Aujourd’hui, on accepte même de payer une petite taxe, pourvu qu’on obtienne un statut légal. »

Un thé chez Raouda coûte 10 livres soudanaises, moins de 20 centimes d’euro.