Alors que les états généraux du livre en langue française se tiennent à Tunis du 23 au 24 septembre, et alors qu’ils seront suivis du Congrès mondial des écrivains de langue française les 25 et 26 septembre, nous sommes allés à la rencontre d’Élisabeth Daldoul, la fondatrice des éditions Elyzad. Elle nous a confié son quotidien d’éditrice dans un pays qui lit très peu et ce qu’elle attend de ces évènements littéraires d’envergure qui se tiennent à domicile.

De notre correspondante à Tunis,

Les Tunisiens sont fâchés avec les livres. Élisabeth Daldoul, elle, est sacrément remontée contre ceux qui les malmènent. Il faut la voir passer le pas de la librairie Clairefontaine, détenue par la famille de son mari depuis près d’un demi-siècle, multipliant les reproches. « Dépoussiérez-moi ces romans. Sortez donc ceux-là de ce plastique infâme qui les étouffe. Et mettez donc mieux en valeur ces ouvrages voyons ! »

Les ordres claquent et semblent réveiller les jeunes employés bercés par la torpeur d’un été qui joue les prolongations en Tunisie. Si Élisabeth Daldoul exige qu’un soin particulier soit prodigué aux livres, c’est qu’elle sait mieux que quiconque le travail que chacun a nécessité, elle qui a porté certains d’entre eux pendant des mois.

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Une maison d’édition « du Sud »
À la tête des éditions Elyzad, ses derniers-nés occupent la table la mieux placée de la librairie. En tout, une trentaine d’ouvrages d’auteurs tunisiens, mais aussi palestiniens ou encore français, s’offrent à l’appétit du lecteur. Elyzad est ancrée à Tunis, mais revendique une identité méditerranéenne. « Du Sud », comme dit Élisabeth Daldoul. C’est cette identité-là qu’elle souhaite défendre lors des deux évènements littéraires d’envergure à venir.

Auréolée du prix Goncourt du Premier Roman - décerné à Émilienne Malfatto pour Que sur toi se lamente le Tigre - l’éditrice a l’impression que le monde du livre français change progressivement de regard sur le travail des confrères de la rive sud de la Méditerranée : « J’ai trouvé cela hyper courageux de la part du jury de nous décerner le Goncourt. Je me suis dit “ils ont osé !” J’ai le sentiment que le centre s’est décentré. Et que nous qui étions des éditeurs périphériques, publiés en langue française, mais pas parisiens, sommes désormais perçus différemment. »

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Côtoyer des auteurs, le « summum de l’émotion »
Elle qui édite des livres depuis seize ans maintenant parle de son métier avec l’émerveillement des débutants. Plus que la publication d’un ouvrage, ce qui fait vibrer Élisabeth Daldoul, c’est la découverte d’un nouvel auteur.

Chaque livre est pour elle une aventure nouvelle. La promesse d’une plongée dans le monde intérieur et singulier d’un écrivain. Le « comble de l’émotion », confie-t-elle. Sous les néons des salons littéraires tunisois, peut-être fera-t-elle une nouvelle rencontre solaire.
Faire circuler le livre
En attendant un hypothétique et nouveau coup de foudre littéraire, Élisabeth Daldoul souhaite profiter de la tenue de ces deux évènements majeurs pour livrer un plaidoyer pour une meilleure « circulation » du livre.
J’ai créé la maison d’édition en me disant que je voulais que les livres voyagent. Mais force est de constater que les livres ne circulent pas du tout entre les trois pays du Maghreb qui sont pourtant très proches d’un point de vue culturel. Tout cela est dû à des raisons bancaires et douanières très compliquées. Pardonnez-moi l’expression, mais c’est débile ! Il y a des biens qui circulent - des pneus de voitures par exemple -, mais les livres non ! Qui va avoir le courage politique de s’atteler à cette question ?Être éditrice dans un pays qui lit peu
Trente-quatre ans déjà que cette Franco-Palestinienne de Dakar vit à Tunis. Elle qui est tombée amoureuse d’un Tunisien a épousé sa contrée avec lui. Un amour à sens unique tant les Tunisiens boudent la lecture. Deux Tunisiens sur trois reconnaissent ainsi ne pas détenir de livre à la maison hormis le Coran ou les ouvrages scolaires. Un chiffre inquiétant qu’il faut cependant nuancer par un contexte économique qui rend le livre inaccessible au commun des Tunisiens.

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Source d’espoir, la proportion de Tunisiens qui dit ne pas lire du tout de livre baisse d’année en année. Le salut de la lecture viendra probablement des jeunes. Élisabeth Daldoul reconnaît d’ailleurs - bien plus que les prix littéraires qui certes font du « bien à l’ego » - tirer sa principale source de fierté de l’inscription aux programmes scolaires de certains de ses livres en Tunisie qu’en France à l’instar du Goncourt du premier roman, fierté absolue de la maison.

Aussi passionnée que franche, Élisabeth Daldoul est persuadée que la bataille du livre se gagnera davantage sur les bancs des écoles que dans l’« entre-soi » des allées feutrées des colloques et congrès d’éditeurs.