C’est une fin de règne déroutante. À Lyon, Gérard Collomb, 73 ans, a reçu une claque électorale lors du premier tour des municipales. Arrivé quatrième dans la course à la métropole lyonnaise, le maire sortant et ancien ministre de l’Intérieur, s’est allié avec la droite, autrement dit avec ses adversaires de toujours ! Pour La République en marche, l’ancien socialiste, soutien de la première heure du président Emmanuel Macron, a franchi la « ligne rouge ». Mais lui défend son choix et espère faire barrage aux écologistes, arrivés en tête du premier tour, mais aussi à ses anciens proches. 

De notre envoyé spécial à Lyon,

Des proches ne le comprennent plus, plusieurs de ses adjoints le lâchent, La République en marche lui retire son investiture, et lui sourit : « Quand j’ai soutenu Emmanuel Macron en 2017, le Parti socialiste m’avait déjà dit que j’avais franchi la ligne rouge. J’ai l’habitude ! » Les cris d’orfraie des uns et autres ne lui font ni chaud, ni froid. Debout, les bras croisés, dans son vaste bureau qu’il occupe encore pour quelques jours, Gérard Collomb assume son choix : s’allier avec la droite pour battre les écologistes au second tour des élections municipales et métropolitaines à Lyon dimanche 28 juin.

En poste depuis 2001, ce soutien de la première heure du chef de l’Etat joue une partition inattendue. Sa stratégie bouleverse les équilibres politiques locaux, sur fond de haines personnelles et de règlements de compte. « Je ne voudrais pas que cette ville que j’ai construite en l’espace de 20 ans et qui, de l’aveu de tous, est une très belle ville, avec une réussite économique formidable, régresse demain. C’est pour cela que je me bats », se justifie Gérard Collomb, qui vient juste de fêter ses 73 ans.

Pour lui, l’alliance passée entre les deux tours entre les écologistes, les socialistes et une candidate soutenue par les Insoumis met en « danger l’économie lyonnaise ». « On a mis les plus sympathiques sur le devant de la scène mais derrière il y a La France insoumise et, au-delà, des éléments extrêmement radicaux », s’alarme l’ancien ministre de l’Intérieur.

« Préserver l'essentiel »

« Quand se présente à vous le risque que tout ce qui a été construit soit abandonné au profit d’une forme de dogmatisme politique, qu’il soit écologiste ou d’extrême gauche, vous vous dites que l’important est de se rassembler », appuie le nouvel allié du maire sortant, le sénateur Les Républicains François-Noël Buffet.

C’est avec cet adversaire d’hier que Gérard Collomb a passé un accord, sous la houlette du président LR de la région Rhône-Alpes-Auvergne Laurent Wauquiez, ancien patron de la droite : à François-Noël Buffet la métropole (qui regroupe 59 communes et dont l’élection des conseillers s’effectue pour la première fois au suffrage universel), et à Yann Cucherat, le poulain de Gérard Collomb, la ville de Lyon. Affaibli par sa quatrième place, Gérard Collomb, lui, se retire de la course à la présidence de la métropole.

Pour se justifier auprès de ses électeurs et de ses proches, dont certains ont pris leurs distances, François-Noël Buffet convoque l’histoire : « À Lyon, on a cette capacité de se retrouver pour préserver l’essentiel. En 1989, Michel Noir (RPR) devient maire et président de la communauté urbaine de Lyon et décide d’un fil rouge en termes d’aménagement et de développement du territoire. Sans pour autant qu’il n’y ait pas de désaccords, ce fil rouge n’a jamais été remis en cause. Ni par Raymond Barre, ni par Gérard Collomb. »

« Alliance des conservatismes »

Face aux attaques martelées en boucle par ce nouvel attelage inattendu, le duo écolo emmené par Bruno Bernard, arrivé en tête dans la course à la métropole avec 22,5% des voix, et Grégory Doucet, arrivé premier à la ville de Lyon avec 28% des suffrages, s’interrogent sur la logique et le projet politique de deux hommes qui s’opposaient hier et font campagne main dans la main aujourd’hui. Grégory Doucet justifie ses propres alliances : « Certes nous nous sommes rapprochés de deux autres listes à gauche, mais le projet qui est défendu, c’est le nôtre, celui des écologistes, le candidat, c’est un écologiste (c’est moi), et les têtes de listes dans tous les arrondissements, ce sont des écologistes. »

Grégory Doucet dément toute présence d’« éléments radicaux » dans ces rangs et s’en prend à ces « alliances anti-écolo qui à Lyon, comme à Bordeaux, Toulouse, Strasbourg ou Tours, s’avèrent être des alliances des conservatismes, qui souhaitent surtout ne rien changer et conserver un ordre établi. C’est pourtant ce qui nous mènent à des crises que l’on connaît : les bouleversements climatiques et l’épuisement de la biodiversité », constate ce cadre de Handicap International en Afrique, inconnu du grand public avant le premier tour, et désormais favori pour le second. « Je dirige une équipe d’environ 500 personnes déployées dans une dizaine de pays, je gère plusieurs dizaines de millions d’euros, je sais m’entourer », certifie le candidat d’Europe Ecologie Les Verts âgé de 46 ans. En quête de crédibilité, Grégory Doucet a aussi déjà annoncé le nom de plusieurs de ses adjoints.

Kimelfeld et  Képénékian pris en étau

Entre ces deux blocs qui se font face, deux anciens très proches de Gérard Collomb se démènent pour se faire une place. Président de la métropole depuis que Gérard Collomb lui a laissé sa place en rentrant au gouvernement, David Kimelfeld est arrivé troisième du premier tour avec près de 17 % des voix, devant son ancien patron. Les discussions d’entre-deux-tours ne lui ont pas permis de sceller d’alliance. Mais David Kimelfeld pense qu’il peut malgré tout garder son poste : « Personne n’aura la majorité au soir du second tour. La question ne sera pas alors de quel côté j’irais mais qui souhaitera se rassembler autour de mon projet. »

Du côté de la Mairie de Lyon, la situation est presque identique pour Georges Képénékian, lui aussi marcheur dissident, maire par intérim de la ville quand Gérard Collomb était ministre de l’Intérieur. Avec ses 12,5 % au premier tour et sans alliés, il croit encore en ces chances et renvoient dos-à-dos ces adversaires. Pour Georges Képénékian, l’alliance « contre-nature » des marcheurs et de la droite et la « dérive gauchisante » des écologistes déroutent de nombreux électeurs lyonnais dans chaque camp, ce dont il espère tirer profit. 

Une tragédie grecque

Dans ce paysage politique bouleversé, beaucoup s’interrogent : pourquoi Gérard Collomb a-t-il préféré s’allier avec la droite plutôt qu’avec deux hommes – David Kimelfeld et Georges Képénékian – dont il est proche politiquement et à qui il avait confié les clés de la ville et de la métropole en 2017 ? Autrement dit, pourquoi a-t-il préféré ses adversaires plutôt que ses amis ? En réalité, depuis le passage de Gérard Collomb au gouvernement et surtout depuis son retour à Lyon l’année suivante, les liens entre les trois hommes se sont distendues, jusqu’à se casser. Et rendre impossible toute réconciliation.

Pour Gérard Claisse, qui vient de démissionner de son poste d’adjoint au maire après l’annonce de son alliance avec la droite, ce qu’il se passe contient « tous les ingrédients d’une tragédie grecque » : « Il y a le roi : Gérard Collomb, le dauphin : David Kimelfeld ; l’ami, le médecin, le confident : Georges Képénékian ; la reine : Caroline Collomb ; et la cour avec les courtisans et les intrigants. Depuis 2017, il y a eu entre Collomb, Kimelfeld et Képénékian, une succession d’humiliations et de trahisons, réelles, supposées, ou construites par les entourages. Chacun a trahi ce qu’il y a avait de plus intime dans leur relation entre eux, jusqu’à un point de non-retour. Et on est aujourd’hui dans cet instant tout à fait pathétique où l’on est prêt à perdre pour faire perdre son meilleur ami. »

C’est la raison pour laquelle, au-delà de vouloir battre les écologistes comme il l’affirme, « Gérard Collomb souhaite barrer la route à ces anciens amis, qui sont devenus des traitres à éliminer », se désole Gérard Claisse. « Gérard Collomb ne peut pas transmettre, il n’a pas de dauphin, il ne peut pas en avoir ! », se désespère son ancien ami Georges Képénékian, qui constate que tous les dauphins potentiels du maire sortant ont été éliminés un à un au fil des années.

Gérard Collomb, lui, balaye les critiques et rappelle qu’il s’est retiré de la course. « Si je m’étais maintenu, on m’aurait dit 'Gérard Collomb s’accroche à son mandat, il ne sait pas se retirer'. Mais là, je ne suis pas candidat, je montre que ce que je fais, c’est pour le bien de la ville. » Mais s’il ne participe plus à la course à la présidence, Gérard Collomb est toujours tête de liste dans la circonscription de Lyon-Ouest. Son retrait de la vie politique lyonnaise n’est pas pour tout de suite.