Une nouvelle étape a été franchie cet été avec l’annonce par la commission de la réforme et du développement de la levée des restrictions à l’installation dans les villes de moins de trois millions d’habitants. La fin notamment de la discrimination scolaire pour les concernés. 

De notre correspondant, Stéphane Lagarde, et Louise May, du bureau de RFI à Pékin

Les numéros d’appel des plats à emporter sortent des hauts parleurs, c’est l’heure du déjeuner dans ce centre commercial rutilant au cœur de Baoding. L’heure aussi de la foule, attirée autant par les plats proposés que par la fraîcheur en cet été caniculaire. Ballet des livreurs en casques et tee-shirts jaunes, le portillon de verre à l’entrée tourne sans discontinuer, recrachant l’air climatisé sur un jeune homme souriant.
Accès à une meilleure éducation
La fin du « Hukou », le permis de résidence, bien sûr que Monsieur Zhao, 25 ans, en a entendu parler : « Personnellement, je suis très content, car je veux m’installer ici. Je viens de la campagne et le permis de résidence de ville est très important pour mon enfant qui va pouvoir faire sa rentrée dans une meilleure école. Beaucoup d’établissements scolaires refusent les inscriptions, si vous n’avez pas le permis de résidence locale. »

Permis de résidence des villes et permis de résidence des champs, le système du « Hukou » a longtemps constitué un véritable apartheid pour les travailleurs migrants qui, sans permis de résidence de ville, n’avaient pas les mêmes droits que les résidents des zones urbaines.

Devant le centre commercial, une fontaine d’eau claire coule sur des dalles de faux marbre noir, non loin d’un drôle de kiosque à jus de fruit, en forme de caravane. Sur la cloison près du comptoir : un panneau rouge avec des lignes de vie, ou plutôt des lignes de rencontres.

Un jeune homme tente sa chance en attendant sa commande : la bille d’acier roule en descendant jusqu’à la case… célibataire ! Encore raté, mais ce dernier prend les choses avec le sourire : « Je viens de la province du Henan [dans le centre de la Chine] », explique-t-il, « Avec leurs connaissances, mes parents ont pu me faire venir étudier ici. La réforme du pays de résidence pourrait m’aider à m’installer plus facilement. Le problème, c’est que je ne suis pas un fort en thème. J’ai été orienté dans un lycée professionnel et je ne suis pas sûr de rester. »

Partir ou rester, la question ne se pose pas pour Madame Sun. Devant la machine à glaçons, la patronne du kiosque nous explique pourquoi elle veut rester en ville : « Bien sûr que je suis contente de cette réforme, mais pour être honnête, j’aurais été plus heureuse encore si elle était intervenue il y a quelques années. Cela fait huit ans que je suis ici. Quand je suis arrivée, j’ai voulu changer mon permis de résidence pour un permis de ville. C’était compliqué. On n’avait même pas de carte de séjour temporaire. Quand on a fini par l’obtenir, il a encore fallu attendre deux ans pour pouvoir scolariser ma fille. » 
Parcours santé compliqué 
À quarante-cinq minutes de TGV de Pékin, Baoding fait partie des villes de moins de trois millions concernées par la levée des restrictions. Pour les villes de moins de cinq millions d’habitants, il ne s’agit que d’un « assouplissement », expliquent les Nouvelles de Pékin, qui précisent que dans de nombreuses villes, les règles avaient déjà évolué. Pour obtenir le droit de s’installer, il a fallu longtemps disposer d’une « occupation légale et stable », ainsi que d’un « lieu de résidence légal et stable ». Avec la réforme, on passe à une « occupation légale et stable », ou une « résidence légale et stable ».

Ce modèle d’enregistrement des ménages en fonction de leur lieu de résidence permanente a permis à Madame Sun de faire venir la famille de sa sœur : « Elle travaille ici en tant que migrante, mais son mari travaille ailleurs. Ils font cela pour donner une meilleure éducation à leurs enfants ». Dans son communiqué, la commission de la réforme et du développement (NDRC) dit justement « veiller à ce que les migrants agricoles étrangers et locaux soient traités sur un pied d’égalité en ce qui concerne les critères d’installation en ville ». Mais c’est aussi une question d’accès à la santé. L’affiliation à la caisse d’assurance maladie allant jusqu’à présent de pair avec le permis de résidence, ce qui rendait plus long l’accès à la médecine de ville.  

« En fait, c’est compliqué sans le permis de résidence de ville. Il y a deux ans par exemple, j’ai dû aller à l’hôpital pour une maladie qui ne pouvait pas être traitée par l’hôpital du comté. Il a donc fallu faire un grand nombre d’allers-retours entre les administrations du village et de la ville, voir différents médecins et hôpitaux pour obtenir des tampons. Et parfois, les papiers ne vont pas, et il faut tout recommencer », poursuit Madame Sun. 
De gardien de bétail à gardiens de scooters 
Ce vieil homme portant un large chapeau de paille soleil referait lui aussi volontiers un tour de roue. Tout recommencer, mais en repartant avec la réforme en cours et l’abolition des restrictions d’installation en ville, autrefois liées au permis de résidence. Car dans sa première vie, Monsieur Li était paysan. À la retraite, il surveille le parking à deux roues devant le centre commercial, pour arrondir les fins de mois : « Aujourd’hui, si vous avez une maison, vous avez un permis de résidence. Mais moi, si j’avais eu ce permis de résidence il y a 30 ans, cela aurait certainement changé ma vie. À cette époque, au village, on ne gagnait pas grand-chose. Quand on a deux mu de terre [le mu est une unité de mesure chinoise], il est difficile de faire vivre une famille. »  

La terre ne paye pas assez. À 72 ans, Monsieur Li est donc devenu agent de sécurité d’un espace où les jeunes urbains entassent jusqu’à 500 deux roues tous les jours. Son espoir : que cette réforme du Hukou aide ses petits-enfants à faire de bonnes études.