Le 26 décembre dernier, la Chine ratifiait un traité d’extradition signé en 2017 avec la Turquie. L’accord oblige les autorités d’Ankara à renvoyer en Chine les ressortissants soupçonnés de « terrorisme ». Il vise, au premier chef, les Ouïghours réfugiés en Turquie, une minorité victime en Chine d’un système de détention arbitraire de masse. Les Ouïghours, qui appellent le Parlement turc à ne pas ratifier l’accord, saisissent l’occasion pour exprimer leur déception à l’égard des autorités turques. Après avoir été leur porte-voix sur la scène internationale, le président Erdogan est soupçonné de céder aux pressions de Pékin.

C’est un petit appartement, trois pièces au rez-de-chaussée d’un immeuble de Fatih, l’un des plus vieux arrondissements d’Istanbul. Depuis six mois, ses murs accueillent le siège de l’Association des droits de l’homme au Turkestan oriental. Les Ouïghours nomment ainsi le Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine où sont internés dans des camps des centaines de milliers de membres de cette minorité turcophone, majoritairement musulmane.

Nureddin Izbasar, 34 ans, préside l’association, fondée il y a deux ans pour enquêter et alerter sur ces abus. Selon les chiffres dont il dispose, la Turquie abriterait quelque 50 000 Ouïghours, principalement à Istanbul. « Les arrivées ont commencé dans les années 1950, au moment où la Chine venait de fermer les frontières du Turkestan oriental, raconte-t-il. À partir des années 2000, de nombreux étudiants ouïghours sont venus en Turquie, car la Chine leur délivrait des passeports. Mais à partir de 2008, profitant des Jeux olympiques, la Chine a commencé à accentuer sa répression au Turkestan oriental. Cela a provoqué la fuite de 12 à 13 000 personnes. La plupart sont venues en Turquie. »

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Plus d’un tiers des Ouïghours de Turquie ont acquis la nationalité du pays. Beaucoup d’autres bénéficient d’un permis de séjour, mais environ 10 000 d’entre eux y vivraient clandestinement. Ce sont eux les plus menacés par le traité d’extradition signé en 2017. La Chine l’a ratifié mais Ali, 26 ans, sans nouvelles de sa mère internée dans un camp, veut croire que la Turquie n’ira pas jusque là : « ce serait une honte pour la Turquie. Nous nous sommes réfugiés ici car nous considérons les Turcs comme un peuple frère. Nous avons donc beaucoup d’attentes à l’égard de la Turquie... Si cet accord est ratifié, les Ouïghours se sentiront trahis. »

Nureddin Izbasar est du même avis. Chez lui, comme chez de nombreux Ouïghours, cet accord suscite l’inquiétude, mais surtout la déception, voire la colère, à l’égard du gouvernement turc. Alors qu’en 2009, Recep Tayyip Erdogan accusait Pékin de « génocide », l’actuel président est devenu presque silencieux sur le sort des Ouïghours.

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« La Turquie tente de compenser ses problèmes avec l’Occident en se tournant vers l’est, vers la Russie et la Chine, estime Nurredin Izbasar. Sous pression économique chinoise, elle a fait ce qu’elle n’aurait jamais fait en temps normal : signer cet accord d’extradition en sachant que l’opinion publique turque, sensible à notre sort, s’y oppose. Je pense que si le traité est ratifié, le gouvernement affrontera une forte réaction de l’opinion. »

Pour l’instant, la Turquie se défend de vouloir « livrer les Ouïghours à la Chine », pour citer son ministre des Affaires étrangères. Mevlüt Cavusoglu a assuré que son pays n’avait jusqu’ici jamais donné suite aux demandes d’extradition de Ouïghours formulées par Pékin.