Il y a tout juste un an, les Biélorusses votaient pour élire leur président. Une fois de plus, Alexandre Loukachenko était réélu à la suite d’un scrutin truqué. Les Biélorusses sont alors descendus en masse dans la rue pour protester. Mais la contestation a vite été réprimée dans la violence. Depuis, les Biélorusses montrent leur désaccord autrement. En se vêtissant de rouge et de blanc, les couleurs interdites, en promouvant la langue biélorusse.

C’est ce que fait Uladzislau Ivanou, avec l’aide de Karalina Matskevitch. Cet enseignant en sciences politiques à l’université biélorusse en exil à Vilnius rédige le tout premier dictionnaire biélorusse-français.

Les 50 000 mots du dictionnaire sont encore dans l’ordinateur d’Uladzislau. À l’automne, quelques linguistes français et biélorusses le rejoindront pour effectuer la toute dernière relecture. Certains mots lui donnent du fil à retordre, surtout quand ils sont très locaux. « Le mot zagnetka, cela décrit la campagne, confie-t-il. On n’a pas trouvé de mot exact en français, alors je l’explique, partie supérieure des fours communs. »

La langue biélorusse ne s’appelle ainsi que depuis le début du XIXe siècle, quand la région passe sous domination russe. « Avant, on parlait de ruthène dans ces régions, explique Virginie Symaniec, fondatrice des éditions du Ver à soie qui publie des auteurs biélorusses. A un moment donné, on va interdire l’alphabet latin, on va russifier d’une certaine manière cette langue. On va essayer de la séparer du polonais. Notamment, les savants de l’époque vont favoriser l’appellation langue biélorussienne, langue biélorusse. »

Uladzislau a grandi à Vitebsk, dans le nord-est du pays. Il parle le biélorusse grâce à sa grand-mère. Avec la première élection d’Alexandre Loukachenko en 1994, le biélorusse perd son statut d’unique langue officielle du pays. « Il continue sa politique de russification, il montre que la langue biélorussienne n’est pas une ressource, une valeur, ce n’est pas une richesse pour lui, pour les élites officielles pro-russes, pro-soviétiques, nostalgiques. Même la télévision qui était toujours en biélorussien, à l’époque de Loukachenko, elle est passée du biélorussien au russe. L’absence de dictionnaire, c’est aussi le résultat de cette politique. »

Pour Virginie Symaniec la question de la langue en Biélorussie n’est considérée que d’un point de vue politique. « Le problème c’est le régime et la manière dont il instrumentalise les langues pour se maintenir au pouvoir et pour créer du conflit entre ces deux langues, les partisans de ces deux langues et de se maintenir au pouvoir aussi, ça a été une stratégie à une époque. »

Pour Uladzislau, rédiger ce dictionnaire c’est comme s’opposer à Loukachenko, sans faire de politique. « Le biélorussien, ça reste comme un symbole du retour en Europe. La langue, elle codifie toute cette histoire européenne. Elle a accumulé toutes ces couches de notre cohabitation au Moyen-Âge et après avec les Européens. »

Le dictionnaire sera publié l’année prochaine au Royaume-Uni grâce à l’implication sans faille de la diaspora biélorusse. Il aidera peut-être à voir enfin la naissance d’une génération de traducteurs.