Une partie de la tragédie du 11-Septembre s’est déroulée en Pennsylvanie. Les terroristes d’al-Qaïda ont détourné le vol 93 qui devait se rendre à San Francisco, pris un virage brutal au-dessus de l’Ohio, et emprunté une trajectoire qui semblait viser Washington. Les experts pensent qu’ils cherchaient à atteindre le capitole, mais l’intervention des passagers de ce vol a empêché l’avion de poursuivre sa route. Il s’est écrasé dans un champ de Pennsylvanie. Vingt ans après, les familles des victimes ont le sentiment que cette partie de l’histoire du 11-Septembre est un peu occultée par l’effondrement du World Trade Center. Reportage de notre correspondante en Pennsylvanie. 

Le mémorial se dresse au milieu de nulle part, au cœur de la Pennsylvanie rurale. Une allée de dalles grises conduit jusqu’à un parapet qui surplombe le champ où s’est écrasé l’avion. Le lieu même du crash se situe derrière une petite porte, qui ne s’ouvre que pour les proches des disparus chaque 11-septembre. « L’intention des passagers était de prendre le contrôle de l’avion et d’atterrir sur un lieu inhabité » explique Donna Gibson, qui préside l’association des amis du Vol 93, « La boîte noire de l’avion a enregistré la bagarre à l’intérieur de l’avion, et ensuite, on entend le crash. Donc on peut deviner qu’ils sont entrés dans le cockpit et qu’ils se sont battus avec les terroristes. Ce mémorial a été érigé pour rendre hommage à l’héroïsme de ces passagers ».
« Ces passagers ont agi de manière héroïque »
Certains des messages téléphoniques laissés par les passagers à leurs familles depuis l’avion ont été conservés et sont diffusés au mémorial. On entend une femme donner le code de son coffre-fort à sa sœur, un homme dire à sa femme qu’il l’aime. Informés de l’attentat contre les tours du World Trade Center, les passagers du Vol 93 ne se faisaient guère d’illusion sur leur sort, et se sont interposés contre les terroristes dans le fol espoir d’empêcher le pire. L’avion s’est finalement écrasé dans une énorme explosion : les réservoirs étaient pleins, le vol était censé aller jusqu’à San Francisco. Comme à New York, les victimes n’ont été identifiées que grâce à leur ADN et aux rares effets personnels qui ont pu être retrouvés. « Ces passagers ont agi de manière héroïque » estime Paula Firenzi, venue visiter le mémorial avec son fils Paddy. « C’est important pour moi d’expliquer à mon fils que c’est cela l’Amérique. Quand quelque chose de terrible se produit, on ne reste pas assis à ne rien faire, on agit pour améliorer le cours des événements. » Âgé de dix ans, le garçonnet est visiblement impressionné par l’histoire du Vol 93 et contemple dans une vitrine des couverts tordus par la chaleur de l’incendie. « J’avais entendu parler des attentats contre les tours de New York, mais personne ne m’avait jamais parlé de ce vol. Sans l’intervention des passagers, les terroristes auraient peut-être réussi à écraser l’avion contre le capitole à Washington » commente-t-il.
Un prix annuel pour faire vivre la mémoire du vol 93
« Tous ceux qui étaient assez grands en 2001 se souviennent des images des avions qui percutent le World Trade Center, mais certains ont oublié l’histoire des passagers du Vol 93 » reconnait Donna Gibson, « soixante-quinze millions d’Américains sont nés depuis 2001 et perçoivent l’événement comme un fait historique. Beaucoup d’entre eux ignorent complètement l’histoire de ce vol. Je vois parfois des collégiens visiter ce site sans aucune émotion, ils font des blagues, alors que tout le monde affiche une mine grave devant le mémorial de New York, pourtant beaucoup plus fréquenté. » Lors d’une enquête menée en 2019 sur les enseignants américains et leur façon d’instruire les jeunes sur les attentats du onze septembre, Jeremy Stoddard, professeur à l’université du Wisconsin-Madison, a entendu beaucoup d’entre eux dire qu’ils voyaient une augmentation du nombre d’élèves adeptes des théories de conspiration sur le 11-Septembre.

Selon lui, en 2017, un tiers des États américains n’incluaient pas les attentats ni aucun contenu lié au terrorisme ou à la guerre contre le terrorisme dans leurs programmes scolaires. « C’est indécent. Cet événement est majeur pour comprendre le monde d’aujourd’hui » peste Donna Gibson. Pour lutter contre l’oubli, l’association des amis du vol 93 a lancé un prix annuel, qui récompensera pour la première fois cette année un américain ayant fait preuve de courage, et qui a mis sa vie ou sa sécurité en jeu au nom d’autrui. Les familles des victimes participeront au choix du vainqueur, et espèrent que l’événement leur donnera l’occasion de perpétuer le souvenir de leurs proches disparus.
« Elle a sûrement pris quelques passagers dans ses bras »
Emily Schenkel nous accueille chez elle à Bethléem en Pennsylvanie, à trois heures de route du mémorial. Sa marraine Lorraine Bay était hôtesse de l’air sur le vol 93. « Évidemment ce qui s’est passé à New York a reçu beaucoup d’attention. Tout a été filmé, les gens ont vu ce qui se passait, bien plus de vies ont été perdues à New York donc c’est plus présent, plus visible, mais je pense qu’il est essentiel que le Vol 93 ne soit pas oublié » estime-t-elle.

Dans une grande boite en bois, Emily conserve précieusement des souvenirs de sa tante : photos, mots écrits de sa main. « Cette boîte me permet de parler d’elle à mes enfants, ils sont nés bien après son décès, mais je veux qu’ils conservent sa mémoire vivante. D’ailleurs en hommage à ma marraine, j’ai appelé ma fille Lorraine ». L’hôtesse de l’air n’a pas passé de coup de fil à ses proches depuis l’avion. « Je pense qu’elle rassurait les gens, elle a sûrement pris quelques passagers dans ses bras, elle savait quand on avait besoin d’elle », spécule sa filleule. Comme tous les proches des victimes des attentats du 11-Septembre, Emily redoute un peu la date anniversaire. « Il y a toujours de l’émotion », lâche-t-elle, « mais l’émotion est une bonne chose. Le pire serait d’oublier. »