Un an que la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’est achevée, et que les 4 000 soldats de la force pacificatrice russe se sont déployés dans ce qui reste de ce territoire arménien non reconnu par la communauté internationale. C’est sous la protection de l’armée russe que les Arméniens vivent, travaillent et circulent désormais, habitants comme ONG. Cette même armée a en revanche verrouillé l’accès à l’enclave pour les citoyens d’autres pays et la presse. Récit de la vie précaire qui s'y déroule depuis la fin du conflit, par ceux qui y font les allers-retours depuis l’Arménie.

De notre envoyée spéciale en Arménie,

Fin d’après-midi d’automne à Mourni, à une demi-heure en voiture de la capitale arménienne Erevan, sur les hauteurs. Feuilles dorées aux rayons du soleil des arbres dans les jardins, maisonnettes sur la colline : un cadre bucolique, mais un village marqué par la pauvreté. C’est ici qu’Irina Vlassian a trouvé refuge et reçoit autour d’une tasse de café, de noix et de fruits coupés. Cette infirmière de 68 ans revient tout juste du Haut-Karabakh. Pour sa première visite depuis la fin du conflit, elle est venue honorer la tombe de son beau-fils, décédé dans les derniers jours du conflit dans la ville de Chouchi pour les Arméniens, Choucha pour les Azerbaïdjanais.

« Les légumes, les fleurs que nous mettons sur les tombes, tout est devenu très cher au Haut-Karabakh », raconte-t-elle, assise dans un fauteuil de son salon clair. « J’ai payé 5 000 drams pour un bouquet de roses, c’est le triple de ce que ça coûtait avant. En douze mois, l’huile, le beurre, la farine, le sucre, la tomate, le concombre, tout a augmenté. Ceux qui peuvent être approvisionnés par leurs proches qui ont des voitures en Arménie le font, les autres vivent plus difficilement. »

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Un coût de la vie quotidienne qui a augmenté
Il ne reste plus qu’une seule route depuis la fin de la guerre pour accéder à l’enclave : elle est plus longue et plus difficile, avec de nombreux virages qui abîment les pneus des camions, et renchérit le coût de l’approvisionnement alors que l’essence elle-même est 20% plus chère au Haut-Karabakh qu’en Arménie. Depuis que le Kelbadjar et ses ressources hydrauliques sont retournés sous le giron de Bakou, l’enclave dépend aussi totalement de l’Arménie pour son approvisionnement en électricité.

La vie au quotidien est devenue aussi plus précaire : cet été, la source d’eau côté azéri a été coupée plusieurs semaines à Stepanakert, la capitale de l’entité qui n’est pas reconnue internationalement. Ce sont les soldats des forces de la paix russes qui ont alimenté la population en installant de grands containers au bas des immeubles. Les habitants descendaient chaque jour de cet été étouffant s’y alimenter avec des seaux et des bouteilles. C’est aussi l’armée russe qui assure la sécurité pour les routes, même si, raconte Irina Vlassian, « quand ils nous voient passer, les Azéris passent leur pouce sous leur gorge, ils veulent nous intimider en nous montrant qu’ils pourraient nous égorger. »

« La force pacificatrice a eu la vertu d’arrêter les bombardements et l’avancée des Azéris, et également de figer les positions », juge ce fondateur d’ONG qui préfère rester anonyme. « La présence des soldats russes nous permet aussi de circuler librement dans le corridor de Latchine, mais le dispositif n’est pas parfait et il a des failles. »
Pas question de retourner dans un Haut-Karabakh rétréci
Ce lundi, des hommes qui réparaient une conduite d’eau à la sortie de Stepanakert ont été pris pour cibles par des tirs. Un homme est mort, deux sont hospitalisés. Des paysans, cet été sur leur tracteur, ont également été blessés par balle. Les soldats de la force pacificatrice russe font pourtant déjà beaucoup pour protéger les agriculteurs, raconte cet humanitaire.
Avec mon équipe, nous avons été témoins de moments exceptionnels. Lors des récoltes ou pour simplement permettre de cultiver la terre, nous avons vu des soldats des forces du maintien de la paix faire un cordon de sécurité autour du champ d’un agriculteur arménien, pendant qu’a quelques mètres de là, les troupes azéries regardaient. La bonne nouvelle pour nous, c’est que des terres à blé ou à grenades à Martourni et à Martakert ont été conservées à l’issue de la guerre, la mauvaise nouvelle c’est qu’ils sont désormais exposés et visibles depuis les nouvelles positions azéries.
D’autres n’ont tout simplement plus de terre. Pour Jora Boghossian, réfugié d’Hadrout passé en territoire azéri, pas question de retourner dans un Haut-Karabakh rétréci. « Qu’est-ce que j’y ferais ? », interroge cet ancien fermier aux 70 ans passés, accoudé à la toile cirée de la table de sa cuisine. « Si j’y retournais, ça serait pour retourner chez moi à Hadrout, dans ma maison, sur ces terres que j’ai cultivées durant des dizaines d’années. Mais ce n’est plus possible. »

Une enclave vidée de ses habitants, c’est la grande peur des Arméniens. Douze mois après la fin de la guerre, on construit le plus vite possible au Haut-Karabakh, dans l’espoir de maintenir sur place les réfugiés des territoires perdus.