Au Liban, un an après la double explosion du port de Beyrouth, les familles de victimes demandent justice pour leurs proches. La déflagration avait fait plus de 200 morts, des milliers de blessés et détruit une grande partie de la capitale. Les Libanais veulent mettre les coupables de cette négligence derrière les barreaux, mais pour l’instant, l’enquête patine. Notre correspondant est retourné à la caserne de pompiers qui jouxte le port de Beyrouth, 10 pompiers qui tentaient d’éteindre le feu précédant l’explosion avait perdu la vie le 4 août dernier. 

De notre correspondant à Beyrouth,

Dans la caserne des pompiers de la Quarantaine, un quartier à quelques centaines de mètres du port de Beyrouth, des hommes en treillis déambulent au milieu des décombres. Le 4 août 2020, les bâtiments ainsi que les camions et les ambulances ont été détruits par la déflagration. Un an après, la reconstruction des bâtiments commence à peine. « Les travaux devaient être initialement être pris en charge par les autorités, mais ça a pris beaucoup de retard », euphémise le lieutenant-chef Michel al-Murr, un sourire en coin. 

Face à l’inaction des pouvoirs publics, c’est finalement l’association Offre-Joie —un groupe de volontaires qui réhabilitent le quartier— qui a fini par prendre les devants. L’État libanais en faillite n’a même pas été capable de reconstruire cette caserne pourtant symbolique : en plus des dégâts matériels, dix pompiers de la brigade de Michel al-Murr sont morts le 4 août. 

« Un peu avant 18h, nous avons été appelés pour un feu sur le port, se rappelle le chef du haut de ses deux mètres. L’alarme a sonné et notre équipe est partie. Lorsqu’ils sont arrivés sur place, le sergent-chef Charbel Karam a demandé des renforts, car l’incendie était plus gros que prévu. Ce sont les derniers mots qu’on a entendus ». 

Personne ne sait alors que dans le hangar numéro 12 en flammes que les pompiers tentent d’éteindre se trouvent des centaines de tonnes de nitrates d’ammonium. Une substance destinée à la fabrication d’explosif, stockée sans aucun respect des normes de sécurité depuis plusieurs années. À 18h07, lors de la première déflagration, l’équipe de Michel al-Murr est à quelques mètres. « J’ai perdu 9 frères et une sœur. Nous formions une famille », lâche-t-il dans un soupir. Depuis, il se bat pour connaître la vérité sur les raisons de leurs décès. « Qui a pu mettre une telle matière dans cet entrepôt ? Qui était au courant ? Qui est le responsable de la mort de nos martyrs ? », tonne ce pompier. Des questions qui restent pour l’instant sans réponse.

Carlène Karam a perdu son époux Charbel, 37 ans, son frère Najib, 27 ans, son cousin Charbel, 21 ans, tous trois pompiers. Chaque jour ou presque, elle vient se recueillir dans leur caserne et rendre visite aux collègues de ses proches disparus. « On ne m’a rendu que des morceaux de mon frère et de mon cousin, seulement la main de mon mari, raconte-t-elle, les larmes aux yeux. On ne nous donne aucune réponse concernant les responsables de ce crime. » À 26 ans, cette mère de 2 enfants se bat depuis un an pour obtenir justice. « Je veux que mes petits grandissent dans un pays où les meurtriers de leur père sont en prison ». 

À Beyrouth, pas un mois ne passe sans que les familles des 200 victimes du port ne manifestent devant les domiciles des politiciens et des juges en charge des investigations. Mais l’enquête patine. Après l’éviction du juge Fadi Sawan par la Cour de cassation libanaise, c’est le juge Tarek Bitar qui est désormais en charge du dossier. Comme son prédécesseur, il tente de poursuivre les responsables, mais se heurte à l’impunité d’un système qui fait tout pour enterrer l’affaire. Le juge d’instruction essaye notamment de lever l’immunité de trois députés qui ont occupé des postes de ministériels « en vue d’intenter des poursuites pour potentielle intention d’homicide, négligence et manquements », mais le parlement traîne des pieds. Il a également requis la levée de l’immunité du puissant patron de la Sûreté générale Abbas Ibrahim, un intouchable. Sa demande a été refusée par le ministre de l’Intérieur. 

Si face au blocage, plusieurs voix s’élèvent pour demander la mise e place d’un tribunal pénal international, beaucoup de Libanais espèrent encore que leur pays sera capable de mener l’enquête et d’organiser un procès équitable. « La justice d’un État de droit ne peut être rendue que par ses magistrats », prévient le bâtonnier de l’Ordre des avocats de Beyrouth, Melhem Khalaf, qui a déposé près de 700 plaintes au nom des proches des victimes. « Sinon, quel signal envoyons-nous ? Celui d’un Liban sans système judiciaire. » 

L’avocat plaide pour un soutien de la communauté internationale, mais uniquement sur le plan technique. Engagé personnellement dans le mouvement de contestation contre le pouvoir qui secoue le Liban depuis 2 ans et demi, il espère que ce procès sera aussi celui de tout un système corrompu. Un événement historique qui sortira enfin le pays de l’impasse. « Nous sommes devant un moment crucial. Soit les institutions libanaises échouent et nous serons face à l’État défaillant. Soit le Liban montre qu’il est capable de rendre justice et de bâtir un avenir. »