Le ton est toujours aussi vif dans la presse algérienne après les propos d’Emmanuel Macron tenus jeudi dernier lors de sa rencontre à l’Élysée avec des jeunes Français d’origine algérienne, binationaux, et des Algériens pour échanger sur la question mémorielle. La presse algérienne qui voit avant tout dans les déclarations du chef de l’État français des visées électoralistes.

Ainsi, affirme El Watan, « Emmanuel Macron a opéré un virage à 180 degrés de sa pensée première sur l’histoire algéro-française. Il avait prôné l’apaisement mémorial et chargé l’historien Benjamin Stora d’un travail en ce sens, mais cela n’a pas résisté à l’ambition présidentielle. Pour contrer la perspective de ne pas se voir réélire pour un second mandat, il a sacrifié son honnêteté intellectuelle et son engagement politique envers l’Histoire, avec un grand H, et à l’égard de la nation algérienne vis-à-vis de laquelle la France a une dette : celle de reconnaître et demander pardon pour le génocide perpétré par les forces coloniales françaises contre les populations algériennes au fil de 132 années d’occupation, pour les millions d’Algériens massacrés ou tombés au combat, la généralisation et la banalisation de sévices physiques et moraux et pour le pillage à large échelle des ressources du pays ».
« Tous les coups sont permis… »
Liberté, autre quotidien algérien, va dans le même sens : « La politique française, surtout à l’approche d’élections primordiales, comme la présidentielle, utilise toutes les cartes possibles pour attirer un électorat divisé entre la droite et l’extrême droite. Et comme en France, en ce moment, tous les regards sont tournés vers cette échéance, tous les coups sont permis jusqu’à renier la qualité des relations avec un partenaire d’exception au sud de la Méditerranée, la porte sublime de l’Afrique, l’Algérie ».

Toutefois, Liberté n’épargne pas non plus le pouvoir algérien… « Il revient à Alger de gérer ces jeunes qui migrent au quotidien par dizaines et qui affluent vers des pays avec lesquels nous avons une passerelle qui est cette Méditerranée. Pourquoi partent-ils avec femmes et enfants ? La question mérite d’être posée, s’exclame Liberté. Avec le contentieux mémoriel, c’est tout l’imbroglio d’une relation complexe et compliquée entre les deux pays. »
« Comme si la guerre d’Algérie ne devait jamais s’achever… »
Côté français, à noter le point de vue du Monde Afrique, qui approuve les propos d’Emmanuel Macron : « En constatant que "le système politico-militaire [algérien] s’est construit sur une rente mémorielle" et sur "une histoire officielle (…) totalement réécrite" qui "repose sur une haine de la France", Emmanuel Macron n’a fait qu’exprimer une évidence, affirme le Monde Afrique, d’ailleurs largement partagée au sein même de la société algérienne. La vigueur de la réaction d’Alger – rappel de son ambassadeur en France et interdiction de survol aux avions militaires français – suggère qu’il a visé juste. Les responsables de l’appareil politico-militaire qui contrôle l’Algérie n’ont pas l’intention de se priver d’une rhétorique patriotique et antifrançaise usée jusqu’à la corde, destinée à faire oublier l’impasse où ils ont conduit le pays. Comme si la guerre d’Algérie ne devait jamais s’achever pour qu’ils puissent se maintenir au pouvoir ».

Et Le Monde Afrique de conclure : « Liés par l’histoire, par la géographie et par l’immigration, les deux pays ont besoin de réconcilier leurs mémoires. Cela suppose que la France reconnaisse sa responsabilité dans les tragédies du passé. Cela exige aussi que la guerre terrible qui a légitimement permis à l’Algérie de conquérir l’indépendance cesse d’être manipulée, soixante ans plus tard, pour légitimer un régime politique ».
Approvisionnement retardé pour Barkhane
En tout cas, « quelles vont être les conséquences de cette crise entre Alger et Paris pour les opérations au Sahel ? » Question posée par Jeune Afrique. Les avions français n’ont désormais plus le droit d’emprunter l’espace aérien algérien. « Cette interdiction n’a même pas été signifiée préalablement à l’armée française, pointe Jeune Afrique.  Ce n’est qu’en vol que les pilotes de l’armée de l’air ont découvert la situation. Au moins quatre avions ont dû rebrousser chemin dimanche, jour de l’entrée en vigueur de l’interdiction. L’approvisionnement en flux tendu des troupes des dispositifs Barkhane et Takuba se verra retardé du fait du détour contraint par le Maroc et la Mauritanie. Les appareils de transport devront emporter sous leurs ailes plus de kérosène et, partant, moins de passagers et de matériel. »

Qui plus est, affirme encore Jeune Afrique, « l’Algérie a mis un terme à son aide militaire au sol. Les convois de carburant et d’eau n’ont plus traversé la frontière depuis la décision de fermer l’espace aérien aux appareils militaires français. Plus du quart des besoins en kérosène et gasoil de l’armée française dans le Nord-Mali étaient assurés depuis huit ans par l’Algérie ».