Maria Kolesnikova a été condamnée à onze ans de prison cette semaine, pour « complot visant à s'emparer du pouvoir », incarné depuis 27 ans par Alexandre Loukachenko en Biélorussie. Elle faisait partie du trio de femmes à s'être présenté à l'élection présidentielle d'août 2020, entachée de fraudes. Elle avait été arrêtée quelques mois plus tard, suite à des manifestations massives, inédites dans le pays, et violemment réprimées. Maria Kolesnikova est notre Européenne de la semaine, portrait.

À 39 ans, elle a préféré descendre dans la rue et risquer la détention, plutôt que l'exil forcé.
J'assume toutes les conséquences, même si on n'est jamais vraiment prêt
« Je n'ai jamais pensé à quitter le pays, explique Maria Kolesnikova. Je reste, et je suis prête à aller jusqu'au bout. Cette décision, je l'ai prise le 12 mai quand j'ai rejoint l'équipe de Viktor Babariko, candidat à la présidentielle, avant qu'il ne soit mis en prison à l'approche de l'élection, puis quand je me suis présentée aux côtés de Svetlana Tikhanovskaïa, qui a pris la relève. J'en assume toutes les conséquences, même si on n'est jamais vraiment prêt. Aujourd'hui, chaque Biélorusse qui manifeste risque la violence, l'arrestation ou la torture. J'ai fait mon choix en toute conscience, je connais les risques, je ne vais pas le nier. »

Ces mots, Maria Kolesnikova les a prononcés quelques jours seulement avant son arrestation le 7 septembre 2020, à nos collègues du service russe de RFI. Elle est alors emmenée à la frontière avec l'Ukraine, où elle commet un geste extraordinairement courageux : elle déchire son passeport pour ne pas être chassée de force de son pays, comme c'est arrivé à la plupart des membres du Conseil de la coordination de l'opposition, dont la candidate à la présidentielle Svetlana Tikhanovskaïa, aujourd'hui exilée en Lituanie.

Cette dernière est très proche de Maria Kolesnikova, puisqu'elles ont mené la campagne ensemble. Elle est aussi la femme d'un bloggeur dissident actuellement en prison.
Il peut réprimer, mais il ne peut pas s'immiscer dans la tête des gens
« Des milliers de personnes ont sacrifié leur liberté, leur vie, pour montrer l'exemple et donner le courage à tous les Biélorusses de continuer la lutte. Le régime peut réussir à réprimer les manifestations, mais il ne peut pas s'immiscer dans la tête des gens. Oui, nous sommes nombreux à avoir dû quitter le pays. C'est la stratégie habituelle du régime : nous mettre dehors, pour rendre toute contestation impossible. Mais depuis quelques années, les temps ont changé grâce à Internet. On peut se mobiliser, communiquer à distance, rester en contact permanent avec ceux qui sont restés en Biélorussie. »

C'est ainsi que les images de la condamnation de Maria Kolesnikova, la semaine dernière, lors d'une audience tenue dans un quasi huis clos, ont fait le tour des réseaux sociaux. Souriante à l'audience, frondeuse, elle dessine des cœurs avec ses mains en direction des quelques journalistes présents, acquis au pouvoir.

Optimisme et détermination, voilà sa marque de fabrique, selon Robert Biedroń, qui la connait bien. Il est eurodéputé polonais, président de la délégation pour les relations entre l'Union européenne et la Biélorussie, un soutien indéfectible du mouvement d'opposition.
J'ai beaucoup milité pour qu'elle obtienne le prix européen Sakharov
« C'est une personne très chaleureuse, dit-il, elle peut sembler délicate grâce à son comportement très doux. Mais à l'intérieur, c'est une femme très forte, et c'est pour cela que j'ai beaucoup milité pour qu'elle obtienne le prix européen Sakharov : pour son courage. Maria a pleinement conscience que le peuple biélorusse doit sentir la force de ses leaders. »

Rien ne prédestinait a priori cette flûtiste et cheffe d'orchestre de 39 ans, look moderne et cheveux rasés de près, à devenir une icône politique. Quoique. Après une carrière en Allemagne, elle devient directrice d'un club culturel à Minsk en 2017, où elle donne par exemple une conférence sur Beethoven et les Pussy Riot, groupe punk rock féministe russe connu pour ses protestations contre le président Vladimir Poutine.

C'est ce que souligne son ami Ivan Kravtsov, haut cadre de l'opposition, exilé en Ukraine.
Jamais autant de personnes n'avaient été aussi dévouées à changer le pays
« Elle considère l'art comme une forme d'activisme, confie-t-il. Pour elle, la culture est directement liée à une problématique civique et donc politique. Évidemment, en ce moment, le moral est au plus bas dans la société biélorusse. Mais jamais auparavant, autant de personnes n'avaient été aussi dévouées à changer le pays avec autant de soutien pour la démocratie. Nous avons la majorité, l'élection frauduleuse du 9 août l'a démontré. Les gens comprennent très bien ce que signifie la condamnation de Maria : elle, et tous ceux qui en payent le prix aujourd'hui, le font pour l'avenir de tous. »

L'opposition estime que Maria Koleshnikova ne purgera pas entièrement sa peine de 12 ans, puisque ses membres espèrent voir le régime de Loukachenko tomber au plus vite. Un vœu pieux, pour donner du courage à celle qui depuis sa cellule admet seulement que le plus dur, c'est d'être loin de sa famille et de ne pas pouvoir jouer de musique.