RFI a mené une enquête exclusive consacrée au captagon, drogue produite et consommée au Moyen-Orient. Des dizaines de millions de pilules ont été saisies ces dernières années dans les pays du Golfe, au Liban, en Jordanie ou en Irak. Qui consomme cette substance et quels sont ses effets ? Pour répondre à ces questions, Nicolas Falez, Nicolas Feldmann et Nicolas Keraudren ont enquêté au Liban, en Jordanie, au Koweït pour remonter la piste du captagon.

Deux croissants de lune. Le motif gravé sur la pilule au creux de la main d'Abed est pour le moins intrigant. « Voici du captagon, c’est un stimulant, explique ce jeune Jordanien de 30 ans qui en paraît dix de plus. Si vous en prenez un, vous n’allez pas dormir pendant vingt-quatre heures. Ça va vous donner de l’énergie, vous allez vous sentir fort, vous sentir très très bien. Cette pilule-là, on l’appelle "hilalein". Ça veut dire : "les deux croissants de lune". » 

Mais aussi poétique que soit la formule, il s'agit pourtant d' « une sorte de marque, de promotion », poursuit Abed. Il désigne une tasse de café sur la table basse devant lui, sur laquelle est inscrit « al ameed ». « On sait que c'est du bon café. Eh bien, c'est pareil avec la pilule "hilalein". C'est connu, on sait ce que c'est, on peut l'identifier. »

Short et t-shirt sans manches, Abed transpire à grosses gouttes malgré le ventilateur qui tourne dans le salon de sa maison familiale, dans la banlieue d’Amman. Cet ancien consommateur détaille les multiples types de captagon qu'on trouve sur le marché. « Vous avez aussi la Lexus ou la Mercedes. Et il y en a une aussi qu’on appelle "Mohammed ben Salman", liste-t-il. Celle qu’on appelle "ben Salman", c’est la plus forte. Peut-être parce que c’est celle qu’ils envoient directement en Arabie saoudite. Elle est donc plus rare, n’importe qui ne peut pas s’en procurer. » Malgré leur variété, toutes les pilules coûtent à peu près le même prix, précise Abed : entre un et deux dinars jordaniens [1 dinar jordanien = 1,35 euro]. 
Certaines pilules sont blanches comme du sucre, d’autres sont jaunes, d’autres de la couleur du sable du désert. Ça dépend.« Des doses, toujours plus de doses »
Si Abed a commencé à en consommer, c'est « à cause de mauvaises fréquentations », se souvient-il. « Un ami m’a proposé une pilule. Ça m’a rendu très actif, très efficace dans mon travail. Ça te laisse éveillé la nuit, tu as de la conversation. » Alors, Abed commence par prendre une pilule par jour. Puis, petit à petit, il plonge : « Je voulais avoir plus de sensations. Donc, j’ai augmenté les doses. D'une pilule par jour, je suis passé à deux, puis trois, quatre, cinq... Des doses, toujours plus de doses. » 

Pour cet ancien chauffeur poids lourds, le captagon était un aussi bon moyen de lutter contre la fatigue. Jusqu'à un certain point. « Vous êtes sur la route en train de conduire, vous vous sentez bien mais, au bout d’un moment, l’effet disparaît d’un coup. Et alors, vous pouvez vous endormir comme ça, c’est très dangereux. » Il y a un an, il a décidé d'arrêter, « parce que ce n’est pas bon du tout », reconnaît-il. « Ça vous détruit, ça détruit vos reins, ça les ravage… Ça détruit aussi votre visage, votre peau, tout votre corps. Plus vous prenez de comprimés, plus vous être stressés. Essayez, prenez-en rien qu’un mois ou deux et vous verrez le résultat. Ça vous coupe l'appétit, ça vous épuise. » 

Il n'est pourtant pas si facile de s'en procurer en Jordanie, souligne Abed. Les deals ne se font pas dans la rue, mais à travers des réseaux de relations. La possession de drogues étant punie de peines d'emprisonnement, les revendeurs jouent la prudence. Et il faut généralement passer par des connaissances. « Vous devez aller voir un dealer accompagné d’une personne qu’il connaît déjà. Et ce n’est qu’après, une fois que vous aurez sa confiance, que vous pourrez venir et en commander vous-mêmes. »

Des mesures de précaution que confirme Mahmoud*, impliqué dans le trafic de captagon depuis cinq ans. D'abord consommateur, ce trentenaire aux lunettes carrées et à la barbe bien taillée explique qu'il a commencé à dealer quand il a vu la consommation autour de lui exploser à Amman. « Avec des amis, on s'est vite rendu compte qu'on pouvait se faire beaucoup d'argent, on a alors décidé de se lancer dans le trafic. » Au début, il ne s'agissait que de quelques dizaines de pilules mais, au fil du temps, son commerce n'a fait qu'augmenter.
Mille pilules pour 1 000 dinars jordaniens
Mahmoud se défend néanmoins d'être un des « gros dealers », qui achètent « des pilules par millions ». Ses stocks sont plus modestes. Généralement, il commande auprès de son fournisseur deux paquets de 1 000 pilules chacun, à raison de 1 000 dinars jordaniens le paquet (soit environ 1 300 euros). Il revend ensuite la pilule trois fois plus cher (3 dinars jordaniens, près de 4 euros l’unité) à d'autres dealers, qui vont ensuite les écouler.

Assis à l'arrière de la voiture venue le chercher dans le quartier de Swaileh, Mahmoud remonte avec fébrilité la chaîne dont il n'est qu'un simple maillon. Une chaîne qui démarre en Syrie, où « se concentre, selon lui, la majorité des laboratoires » de captagon. La drogue arrive ensuite à Mafraq, à une dizaine de kilomètres de la frontière, où « transite une part importante de la production ». De là, la marchandise est acheminée à Amman par des transporteurs « qui savent comment éviter les contrôles, la police, prendre les petites routes ». Mahmoud assure cependant qu'il n'est « jamais en contact direct » avec celui qui transporte la cargaison. « Je ne sais pas d'où il part, ni quand. Ce n'est qu'une fois qu’il est sur place, à Amman, qu’on me contacte pour le retrouver. »

Mais malgré une affaire qui roule, Mahmoud songe à arrêter son activité. Trop de pression d'abord, comme le prouvent ses mains qui tremblent et ses coups d'œil furtifs à l'avant et l'arrière du véhicule. « J’ai peur d’être le prochain arrêté, avoue-t-il. C’est arrivé le mois dernier à un gars que je connais, il a été arrêté alors qu'il retrouvait un fournisseur sur la route. » Une forte amende, plusieurs années de prison... Mahmoud se demande aujourd'hui si le jeu en vaut toujours la chandelle. D'autant plus qu'il a atteint son but : « Je m'étais fixé l'objectif de réunir 40 000 dinars jordaniens [plus de 52 000 euros], je l'ai atteint, je vais pouvoir arrêter. »

Et puis il y a aussi le poids des remords. « Je me sens coupable aujourd'hui, je sens que je détruis la santé des gens », confie-t-il. Il reconnaît la tentation de l'argent facile dans un pays où il n'y a « pas assez de travail avec de bons salaires » et une société dans laquelle « il ne se retrouve pas ». Mais il promet qu'il va bientôt arrêter de dealer. « Je me donne encore un ou deux mois », précise-t-il d'une voix mal assurée.

Le commerce de Mahmoud est un petit commerce sur la route du captagon, produit généralement en Syrie et dont d’énormes quantités sont illégalement exportées vers les pays du Golfe, aujourd’hui les principaux consommateurs de cette drogue. Une drogue qui est venue bouleverser la vie de Mohammed. Bien que Libanais, il est né et il a grandi dans un de ces pays dont il demande de ne pas citer le nom. Sa famille y vit encore mais, lui, a fini par en être expulsé à cause de sa consommation de captagon. 
Un « sentiment très beau »
Ce trentenaire au visage d'enfant fatigué raconte qu'il a commencé à en prendre alors qu'il était à l'école, vers 15-16 ans. Il se souvient d'« un sentiment très beau » qui lui procurait de la force, de l'énergie, une sensation de supériorité et de contrôle. Au début seulement. Car il décrit aussi, sur le long terme, des effets beaucoup moins agréables : la peur, la paranoïa, l'insécurité...  « Je doutais de moi, de tous ceux qui étaient autour de moi, je doutais de mes parents, je doutais de tout le monde. » Il est alors « obligé de consommer d’autres produits pour faire l’équilibre » entre ces moments « up » et ces moments « down ». Mohammed mélange alors haschich, rivotril, alcool et héroïne...

Cet engrenage vertigineux n'est pas sans conséquence. Dans le pays du Golfe où il vivait alors, Mohammed est arrêté une première, une deuxième, puis une troisième fois. « On m’a dit : "Tu es sous surveillance." Jusqu’au jour où on m’a surpris dans un endroit, on m’a fouillé et fait une analyse de sang.  Ils ont trouvé beaucoup de produits sur moi et dans mon sang. » Après un passage en prison, puis un retour forcé au Liban, Mohammed a continué à se droguer, avant d’entamer une cure il y a quelques mois.

Il réside aujourd'hui dans un centre de désintoxication de Maysra, une localité du Mont Liban, au nord de Beyrouth. Le décor est paradisiaque, entre le calme de la montagne, le chant des oiseaux, et au loin le bleu de la mer Méditerranée. Ici, tout semble serein mais il ne faut pas s’y fier, car les pensionnaires du lieu ont eu des parcours douloureux. Des vies cabossées, comme celle de Mohammed. « Si j’avais su, je n’aurais peut-être pas consommé », confie-t-il. Mais il a été pris au piège par ce « sentiment très beau ». 

Un sentiment qui explique peut-être le succès du captagon dans les monarchies du Golfe, où il est très répandu et d'une qualité supérieure, confirme Mohammed. Car pour lui, « les gens souffrent d'un grand vide » dans ces pays. « Ils ne travaillent pas, ils touchent leurs salaires de l’État. Donc, tout ce qui est interdit, les drogues, ils veulent l’essayer… Les boissons alcoolisées n’existent pas, ils se tournent donc vers les drogues. » 
Ennui et frustration
Une analyse partagée par le professeur de sociologie au département des sciences sociales de l'université du Koweït, Ali Altarah. Selon cet ancien haut fonctionnaire de l'administration, les jeunes Koweïtiens tombent dans la drogue à cause notamment du manque de divertissements dans le pays. « Que peuvent-ils faire ? À part se promener en voiture dans les rues. Draguer, voir des filles... Ils n'ont pas d'activités. » Et ils ne peuvent pas compenser en se tournant vers l'alcool, dont la consommation est interdite, comme en Arabie saoudite.

Mais le professeur estime aussi que c'est « une affaire de frustration ». Il pense que « les jeunes se perdent, ils ne savent pas ce qu'ils veulent dans la vie » et qu'ils ne trouvent pas leur place dans une société qui les exclut des processus de décision. 
Les jeunes sont isolés et ne font pas partie des plans de développement de la société. Ce genre de facteurs peut donc augmenter la probabilité que les jeunes se tournent vers la drogue.
Spécialiste de la jeunesse, Ali Altarah a suivi de près l’apparition du captagon au Koweït, petit émirat de moins de 5 millions d‘habitants situé aux confins du Golfe. Il souligne que ce n'est pas un phénomène récent mais qu'il s'est amplifié ces dernières années, devenant un « sérieux problème ».

La pandémie de Covid-19 a notamment mis en lumière le sujet, explique-t-il. Lors du couvre-feu, les jeunes devaient rester à la maison et ne pouvaient plus se procurer de captagon. Le manque a alors provoqué des réactions extrêmes. « Soudainement, les familles se sont rendu compte que leurs enfants étaient violents. La police venait et c'est à ce moment qu'ils ont découvert que le nombre de Koweïtiens impliqués dans la drogue est très important. Chez les garçons comme chez les filles. » 
Des effets dévastateurs
Les comportements violents ne sont pas les seules conséquences liées au manque. Amine Benyamina, chef de service d'addictologie et psychiatrie de l'hôpital Paul-Brousse à Paris, rappelle que le captagon, en tant qu'amphétaminique, stimule la vigilance, la lutte contre la fatigue, la performance intellectuelle et « excite tout le métabolisme de base, surtout le cerveau ». Mais lorsque la consommation s'arrête, les effets sont dévastateurs : grande fatigue, difficultés à trouver le sommeil et même des risques de convulsions et d'arrêt cardiaque.

Le spécialiste en addictologie compare cela à « un moteur dans lequel vous mettez du kérosène, un carburant hyper puissant ; quand vous arrêtez, le moteur flanche ». Il s'agit ni plus ni moins d'« un phénomène de crash », explique Amine Benyamina. Phénomène régulièrement observé chez les consommateurs d’amphétaminiques ou de psychostimulants. « Toutes les cibles par lesquelles ce produit passe risquent finalement d’aller au-delà de leurs capacités et de décompenser », résume le médecin.

Mais avant d'être une drogue dangereuse, le captagon a été « un médicament légal basé sur la fénétylline », une substance de la famille des amphétamines, rappelle Laurent Laniel, analyste à l'Observatoire européen des drogues et de la toxicomanie, une agence de l'Union européenne basée à Lisbonne, au Portugal. Ce médicament a été interdit dans les années 1980 et les stocks de fénétylline – son principe actif – ont été en grande partie détruits. Aujourd'hui, les pilules de captagon qui circulent au Moyen-Orient « n'ont plus rien à voir avec le médicament », insiste le chercheur, notamment parce qu'elles contiennent du sulfate d'amphétamine, plus puissant que la fénétylline. 

Laurent Laniel prévient également que la composition du captagon pourrait être amenée à changer au fil du temps. « Il est toujours possible que les ingrédients qui servent à fabriquer la pilule changent à l'avenir », alerte-t-il. L'amphétamine pourrait, par exemple, être remplacée par de la métamphétamine, une drogue de synthèse dévastatrice. Mais quel que soit son avenir, le captagon d'aujourd'hui a des conséquences déjà bien réelles sur la jeunesse et les sociétés du Moyen-Orient et, au-delà, sur les relations entre États dans la région, au cœur d'un trafic complexe et tentaculaire. 

Édition et dessins : Baptiste Condominas